LES É LÉ AT ES
satisfaction la plus véritable aux exigences de l'Éléatism?.
L'unité de l'Être se déduit de son infinité même. En effet, si l'Être infini n'est pas un, ou bien c'est une partie de lui-même qui en limitera une autre, ou bien c'est un autre être qui le limitera (fr. 5 el 6). A cet argument original, qui fait songer à Spinoza, Mélissus en joint un autre qui se fonde sur des considérations physiques. Si le continu n'est pas simple et un, il faudra que les parties en soient distinguées par du vide. Mais, s'il y avait du vide, il s'insinuerait partout et ainsi finirait par dissoudre l'Être en rien, ce qu'on sait déjà être impossible. L'Être n'a donc pas de parties et il est un (1).
La négation du vide prouve doublement l'immobilité de l'Être. D'une part, en effet, il n'a rien où, quittant son lieu, il pourrait se retirer, et il ne peut d'autre part, sans vide, se contracter ou se dilater en lui-même (fr. 7, § 7-10 et fr. 10). — Il est en outre immuable, en vertu même de son unité ; car, s'il pouvait diminuer ou croître, subir quelque peine ou quelque altération, il deviendrait dissemblable de lui-même et se dédoublerait en quelque sorte. Il suffirait d'ailleurs que l'Être, en dix mille ans, changeât de l'épaisseur d'un cheveu, pour que, dans la totalité des temps, il dût enfin s'anéantir complètement (fr. 7, § 1-6). Cet être immuable est-il Dieu et a-t-il la béatitude (2) ? De telles idées semblent bien étrangères à l'esprit de Mélissus. En tout cas, cette béatitude serait sans conscience, car on ne voit pas ce que serait une conscience, sans altération ni changement.
Enfin, parce qu'il est un, l'Être, selon Mélissus, ne doit pas avoir de corps. Car, ayant de l'épaisseur, c'est-à-dire un volume, il aurait des partie* et ne serait plus un (fr. 9). Parménide au contraire avait défini l'Être comme une sphère. Mais, sur ce point encore, Mélissus semble avoir voulu préciser seulement la pensée de son maître et non rompre avec elle.
(1) Fr. 7, § 7 et les textes d'Aristote, LXVIII, ch. 20, A 8.
(2) Cf. XI, i, 199.
SCIENCE ET PHILOSOPHIE
Il craint que l'être sphérique ne soit pris, avec son centre et sa périphérie, pour une portion limitée de l'étendue. Il veut que celle-ci, qui est pleine, qui est à ses yeux infiniment grande, soit aussi, sans équivoque possible, vraiment indivisible et une. Il fait ce que fera plus tard Spinoza, en attribuant à Dieu l'étendue tout en lui refusant un corps.
Penseur original et vigoureux, remarquablement ferme et lucide, Mélissus a été plus justement apprécié par Platon, qui l'élève presque au niveau de Parménide, que par Aristote, qui le couvre d'insultes (1). L'Éléatisme lui survit, soit chez les Sophistes dans ses éléments critiques et négatifs, soit, en outre, dans ce qu'il a de plus profond et de plus philosophique, par une interprétation de la doctrine socratique du concept, dont la place est considérable dans l'histoire de la pensée grecque : l'interprétation mégarique.
(1) Platon, Théél., 180 e, 183 a. Aristote l'appelle dispuleur, lourdaud, esprit par trop grossier ; cf. Bonitz, Ind. ar., 452a6î.