‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifiqueChapitre 15 sur 89 · EMPÉDOCLE D'AGRIGENTE · texte numérisé non relu

EMPÉDOCLE D'AGRIGENTE

comment s'accorde avec l'hypothèse du plein la circulation d'effluves indivisibles.

Le mécanisme selon lequel se produisent ces mixtions et ces échanges, de manière à produire et à régler un devenir apparent, exige cependant encore, d'après Empédocle, deux autres principes, l'un extérieur aux éléments et qui, en tous sens, pèse pareillement sur eux, la Discorde (vsîxoç) ou la Haine ; l'autre, intérieur aux éléments et qui est égal à eux en longueur el largeur, l'Amitié (cpiXonqç), Aphrodite, Cypris, ou encore l'Harmonie, la Tendresse et la Joie (fr. 17). Ce sont, semble-t-il, des sortes de milieux matériels, mais que seul l'esprit peut apercevoir (ibid., 21) et qui, étant conçus sur le type de ces forces spontanées que sont les êtres vivants ou qui agissent en eux, sont l'objet d'une représentation anthropomorphique. Par là, Empédocle a surajoutéà son mécanisme un dynamisme par lequel, à sa façon, il sépare de la matière, sans cesser pourtant de le tenir pour matériel, le principe de vie que les Ioniens plaçaient dans leur substance unique. Si les deux tendances avaient été auparavant explicitement distinguées, peut-être pourrait-on penser qu'Empédocle a essayé délibérément, en éclectique, de les concilier. La vérité est plutôt qu'il essaie tour à tour l'une et l'autre. Mais ce flottement même de sa pensée a contribué à donner à la réflexion philo-/ sophique une conscience plus précise de leur opposition.

Par l'action de l'Amitié le multiple tend à constituer une unité ; par l'action de la Discorde l'unité se disjoint et donne lieu à la pluralité (fr. 17, 16 sq.). Les deux forces motrices sont des antagonistes perpétuels, mais alternativement l'une ou l'autre tend à prendre le dessus, sans pourtant exclure radicalement l'autre, ce qui produirait alors, soit l'unité et l'immobilité absolues, soit la multiplicité absolue et le mouvement chaotique et sans règle (ibid., 4-8). Au règne de l'Amitié, traversé par les dissensions de la Haine, succède donc un règne de la Discorde, auquel l'Amitié travaille à mettre fin.

Puis le cycle recommence, identique à lui-même. Aussi Empédocle peut-il dire que, en un sens, les choses commencent d'exister et qu'une existence perpétuellement immuable n'est pas la leur, car le sceptre change de main ; mais que, en ce sens que l'échange perpétuel ne fait jamais défaut, il y a toujours immobilité dans le mouvement circulaire, c'est-à-dire dans l'alternance des deux règnes (fr. 17, 1-13). L'état des choses dans lequel l'Amitié atteint l'apogée de son règne, c'est ce qu'Empédocle, en souvenir sans doute de l'Être sphérique de Parménide, nomme le Sphérus : Ainsi, dit-il, dans l'épaisse redoute de l'Harmonie était fortement enfoncé le Sphérus bien arrondi, joyeux et fier de son indépendance (fr. 21 ', 3~sq.). Ce chaos où toutes les particules élémentaires, si enchevêtrées soient-elles, gardent leur immuable spécification, mais sans qu'il soit possible de l'y distinguer, est plus voisin du Migma d'Anaxagore que de ce chaos totalement indéterminé qu'était , l'Infini d'Anaximandre (1). Empédocle en a parlé comme d'un Dieu (fr. 31). Mais, outre que les éléments eux aussi sont des dieux, et desquels se forment encore d'autres dieux, on peut douter que la béatitude, dont il était tout à l'heure gratifié, soit rien de plus que le symbole moral de la victoire physique de l'Amour.

Dans les membres du Sphérus il n'y a nulle dissension (fr. 27 a). Mais voici que du dehors, ou plutôt des extrêmes limites du cercle, la Discorde s'est élancée vers les honneurs, quand a été accompli le temps, qui ramène leur retour en vertu de l'ample pacte (2), et cet assaut a ébranlé les membres du Sphérus (fr. 31). L'Amitié résiste. De cette lutte semble résulter un mouvement tourbillonnaire (BtVr)), et la Discorde parvient presque jusqu'au centre du remous. Mais c'est là que l'Amitié tient bon. Aussi, quand à son tour le temps est arrivé pour, X immortel éian de l'Amitié victorieuse (fr. 35), c'est elle

(1) Cf. Arejt., Phys., I 4, 187 a w,

(2) Comparer les fœdera naturœ de Lucrèce.

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qui fait reculer la Discorde vers la périphérie, afin de reconstituer la pureté du Sphérus. Ainsi, c'est sans se lâcher l'une l'autre que l'Amitié et la Discorde ont reculé tour à tour, l'une pour se confiner temporairement au centre, l'autre pour se retirer temporairement sur les bords. Or, chacun de ces processus est ainsi pareillement générateur et destructeur ; car il y a pour toutes choses une génération que produit et que détruit l'union, tandis que Vautre, c'est la séparation qui la nourrit et qui la dissipe (fr. 17, 3-6). Ce que l'Amitié a créé par l'union, elle le ruine à la fin par la confusion; ce que la Discorde a créé par la dissociation, elle le ruine par l'émiettement, si bien qu'alors les éléments sont sans doute aussi peu discernables qu'ils l'étaient dans l'unité du Sphérus (1) : chaos incohérent, au lieu d'un chaos compact.

Inutile d'insister sur la généralité vague de cette loi d'évolution. D faut du moins rappeler que les critiques anciens, en même temps qu'ils en. signalaient l'arbitraire, dénonçaient la place prépondérante qu'Empédocle y avait faite au hasard : en plus d'un passage de son poème, il invoquait, dit-on, le gré de la Fortune (2). C'est à la vérité un expédient, dont bien difficilement auraient pu se passer les ambitions de sa double cosmogonie. Il n'est guère douteux en effet qu'Empédocle ait exposé la formation d'un monde dans chacun des moments du cycle cosmique : le moment présent, qui est sous l'empire de la Discorde, celui qui a donné lieu à notre monde, et celui qui l'a précédé, et dans lequel prédominait l'Amitié (3). C'est à ce dernier qu'appartiennent probablement la formation des composés organiques, os, chair, etc., qui unissent, comme on a vu, les éléments en proportions définies, et le spectacle prodigieux (fr. 35 fin) d'une zoogonie fantastique. Sur la terre, dit le poète,

(1) Voir LXXXVI, sonfr. 26» et YAppend. III, 599-611.

(2) Er. 103 et les textes d'Aristote II, 776,2 (tr. fr., Il, 222, 1).

(3) Arist., De cœlo, III 2, 300*2«-3i. C'est seulement à propos du Ciel qu'Aristote reproche à Empédoele d'avoir prêté trop peu d'attention à la génération dans l'Amitié (301«

poussaient en grand nombre des têtes sans cou, erraient des bras isolés et privés d'épaule, et des yeux vaguaient tels quels, que n'enrichissait aucun front (fr. 57 sq.). A leur tour, ces premiers mélanges des mixtes antérieurs tendent à s'unir, et n'importe comment : ces membres isolés se joignaient au hasard de leurs mutuelles rencontres; ainsi surgissaient des êtres aux pieds tournés, incapables de marcher, mais pourvus cf innombrables mains, d'autres à double visage et à double poitrine, des bovins à figure d'hommes et des humains à tête de bœufs, des hermaphrodites etc. (fr. 59-61) (1).

Le détail, mieux connu, de la cosmogonie de la Discorde est riche de vues ingénieuses ou pénétrantes. Le premier effet (2) de la désintégration du Sphérus, c'est la séparation, d'abord de l'air qui se répand partout en cercle, puis du feu qui, ne trouvant pas ailleurs de place qui lui convînt, s'est élancé vers la périphérie, durcissant et vitrifiant la partie de l'air qui lui est contiguë, de manière à former la voûte solide du ciel, et chassant le reste vers le bas. Ainsi se formaient deux hémisphères, l'un entièrement igné, l'autre d'air avec un peu de feu, dont les mouvements autour de la terre et sur la voûte céleste servaient, fort obscurément du reste, à expliquer la succession des jours et des nuits et le changement des saisons. Quant à la révolution même de la voûte céleste, elle résultait d'une rupture d'équilibre produite par la pression de la masse de feu sur la paroi dure de l'enveloppe aérienne. Le progrès de la Discorde a déterminé une accélération graduelle de cette révolution et, par suite, une diminution de la longueur du jour, qui, au temps de l'apparition des premiers hommes sur la terre, a éié d'abord de dix mois, puis de sept. C'est la rapidité de ce mou* vement du ciel qui a fixé la terre au centre du monde et qui l'y maintient immobile : ainsi, l'eau reste dans un récipient quand on imprime à celui-ci une rotation très rapide. L'ensemble

(1) Ct. LIVm, A 72 déb.

(2) Sur ce qui suit, cf. ibid. A 30, 50, 67, 75, etc., et le fr. 12.

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du monde a la forme d'un œuf, dont le grand axe serait horizontal. Enfin Empédocle est le premier chez qui on trouve avec certitude l'idée que la lune emprunte sa lumière du soleil, et une représentation exacte des éclipses de ce dernier astre.

La physique terrestre paraît aussi avoir allégué toutes sortes de dissociations produites par la Discorde (1). La mer est comme une sueur, qui s'est séparée de la terre sous la pression de ce qui l'entoure et sous l'action de la chaleur solaire. De la mer, le sel est séparé par la coagulation, tandis que d'autre part se distinguent en elle des réserves d'eau douce. De même, l'action des feux souterrains isole de la masse de la terre les roches, les pierres et les montagnes. La lumière est une émission d'effluves, qui ne nous parviennent qu'un certain temps après s'être détachés du eprps lumineux. L'aimantation s'explique d'une manière analogue : la compression du mélange qui constitue le fer pousse violemment au dehors des effluves qui se portent en masse vers les pores de l'aimant, auxquels ils sont proportionnés.

Les applications de ce même principe aux phénomènes de la vie sont souvent très originales. Empédocle a l'idée d'une analogie des organes et des fonctions, entre l'animal et le végétal, entre les différentes espèces d'animaux : les plumes et les écailles sont des analogues, et aussi les feuilles et les poils ; les graines et les fruits sont les œufs des plantes et leurs excrétions ; les plantes se sont détachées de la terre comme l'embryon se détache de la matrice ; il y a chez elles une vie psychologique comme chez l'animal. De part et d'autre, le mouvement spontané du semblable vers le semblable servait à expliquer, par analogie avec ce qui se passe dans le monde, la différenciation des organes, la place qu'ils occupent dans le corps et celle que les vivants occupent sur la terre. Voici d'ailleurs comment Em pédocle concevait l'apparition des premières formes animales

(1) Fr. 55 sq. et ibid., A 68 sq., £>7, 89.

dans l'ère de la Discorde. Dans un premier moment, alors que, après l'air, le feu et l'eau cherchent à se dégager du mélange général, sous Faction du feu qui fait effort pour rejoindre son semblable à la périphérie, lèvent à la surface de la terre des formes tout d'une pièce (oûXoçueîç tutcoi), qui ont également part à la chaleur et à l'humidité, à peine différentes des plantes qui semblent leur être antérieures, très pauvres de spécifications organiques et en tout cas, comme les premiers végétaux, complètement dépourvues de différences sexuelles: elles ne peuvent donc être engendrées que par la terre. Dans le second moment au contraire, les organes sexuels s'étant, de quelque façon que ce soit, constitués, les êtres se reproduisent entre eux. Le facteur déterminant de ce changement de la vie animale paraît être la dissociation de l'humide, jusqu'alors associé en elle au chaud. Ce qui en résulte immédiatement, c'est une fonction nouvelleç la respiration et, sans doute aussi, une transformation de la nutrition. En effet, dès que l'humide s'est retiré des vaisseaux, l'air extérieur a pris en eux la place laissée vide. Or aussitôt, et sans doute parce qu'elle trouve devant elle une moindre résistance, la chaleur interne tend à s'échapper au dehors, elle entraîne avec elle un flot de sang qui chasse l'air devant lui. Mais, tandis que l'air s'échappe aisément par les tuyaux de chair (pores des muqueuses ?), le sang ne peut les traverser. Il s'arrête donc, brisé dans son élan, et l'air extérieur, le refoulant, rentre à nouveau dans les vaisseaux. Pour illustrer ce mécanisme de l'inspiration et de l'expiration, Empédocle recourait à l'expérience de la clepsydre : quand on la plonge dans l'eau en bouchant le goulot, la pression de l'air intérieur empêche l'eau de passer par les petits orifices du fond du récipient ; mais, une fois le goulot débouché, c'est au contraire la pression de l'eau qui force l'air à sortir pour lui céder la place (fr. 100). — Pareillement, dans ce second stade, l'humide nutritif semble se dissoudre pour donner lieu à diverses fermentations ou putréfactions; le sang, à son

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tour, en produit d'autres, comme le lait ou la sueur (1).

Nulle place en cette biologie pour la finalité. Tout s'y explique par le jeu des causes mécaniques et le changement des conditions d'existence : voilà ce qu'Aristote (2), qui croit à la finalité, appelle la production par le « hasard » d'organes capables de certaines fonctions, et pareils à ce qu'ils auraient été s'ils avaient été produits en vue de ces fonctions. Ce qu'Empédocle veut dire, c'est que les conditions physiques de la vie ont contraint le vivant à s'y adapter par des organes appropriés ; se modifientelles, il doit modifier ses organes ou en acquérir de nouveaux. Une cause extérieure oblige-t-elle, par exemple, un invertébré à se tordre, et voici qu'apparaît la colonne vertébrale ; l'air durcit-il des parties tendineuses, voici des ongles et des griffes. C'est, de même, l'accélération du mouvement du ciel qui a fait la dégénération des espèces actuelles : une gestation humaine dure à présent ce qu'autrefois durait un jour, et les hommes d'aujourd'hui sont comme des enfants par rapport à leurs lointains ancêtres. Seuls ont survécu les êtres qui ont pu s'adapter aux conditions de leur vie ; les autres ont péri (3). Telles sont les vues remarquables, auxquelles ses recherches embryologiques n'ont peut-être pas été étrangères (4), par lesquelles Empédocle a donné un nouveau développement au transformisme antérieur.

La psychologie d'Empédocle, vraisemblablement dérivée d'Alcméon, est essentiellement mécaniste. Une information assez abondante en permettrait une étude détaillée, souvent intéressante. On doit pourtant se borner à en indiquer les traits principaux. Toute sensation est un contact des semblables, et c'est peut-être pourquoi Empédocle avait jugé inutile d'insister sur le toucher comme espèce distincte de sensation. Ce qu'il voulait, c'était rendre compte des diverses espèces de sensa-

(1) Cf. surtout fr. 62, 68, 77-82, 90, 100 et ibid., A 70, 72, 74, 78.

(2) Phys., II 8, surtout 198» «ws. (3) Fr. 97 et LXVIII, A 75, 77 sq. (4)/6/rf., A 81-84.

SCIENCE ET PHILOSOPHIE

t ons au moyen d'une correspondance particulière des effluves et des pores. Quand ceux-ci sont trop larges ou trop étroits pour certains effluves, ils sont traversés sans qu'il y ait contact, ou bien ils leur ferment le passage. Il s'ensuit que chacun de nos sens ne peut sentir ce qui est propre à un autre, et, en outre, que les variétés et l'existence même de chaque sensible dépendent de l'existence et des propriétés d'un organe sensoriel. Les effluves de feu, par exemple, ne seraient pas sensibles et il n'y aurait pas de couleurs, s'il n'y avait un œil où est, semblablement, embusqué du feu, et si cet œil n'était constitué de membranes diversement composées, comportant par suite diverses sortes de pores. Dans l'œil il y a aussi de l'eau, et la surabondance de l'eau servait à expliquer pourquoi tels animaux voient mieux la nuit que le jour. De même, la conformation de l'oreille est facteur de l'existence des sons : une ) clochette, le bourgeon de chair, suspendue à l'intérieur de l'oreille, se balance sous l'impulsion des mouvements de l'air extérieur, et c'est elle qui, en choquant l'air intérieur contre des parois solides, produit une résonance (1).

La défiance que manifeste Empédocle à l'égard de la connaissance sensible (fr. 4, 9"13), l'existence même d'une vérité surnaturelle opposée à celle qui est permise à une intelligence mortelle (fr. 2), n'empêchent pas que, pour lui, la pensée nesoitla même chos>; que la sensation, mais soumise à un double travail de critique et de synthèse. Au reste, elle consiste, elle aussi, en un iccofdSdu semblable avec le semblable, tandis que l'ignorance provient d'un désaccord ou d'une dissemblance; elle a de plus un a condition organique qui est le sang, surtout celui qui est autour du cœur, parce que le sang est en nous le plus parfait mélange des éléments, qui constituent d'autre part les objets de la connaissance. Ainsi le cœur, non le cerveau comme pour Alcméon, est pour Empédocle, en accord avec la doctrine de l'école médicale

(1) Voir surtout l'important iragment du De sensu de Théophraste, | 7sqq,,

bid., A t6), et les témoignages A 91-94.

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