EMPÉDOCLE D'AGRIGENTE
de Sicile, le siège de la pensée. Et le caractère synthétique delà connaissance témoigne de la résistance de l'Amour à l'emprise croissante de la Discorde. Les différences intellectuelles des hommes, leurs aptitudes spéciales s'expliqueront enfin par la grosseur des particules qui composent le sang, par leur répartition, par les façons diverses dont elles se mélangent (1).
11 reste à parler des idées d'Empédocle sur les dieux et sur la destinée de l'homme. — On a déjà vu que, indépendamment des dieux à la longue vie et qui ne se forment pas autrement que les cho3e3 mortelles, la nature divine est attribuée par lui aux éléments, à l'Amour et à la Discorde, enfin au Sphérus.
De sa notion du divin il semble exclure, d une façon générale, tous les caractères anthropomorphiques et la concevoir par analogie avec le mélange parfait qui constitue la pensée : dans le dieu, dit-il, il n'y a rien que le mouvement d'un esprit inexprimablemeni saint qui, de ses pensées rapides, s* élance à travers le monde entier (fr. 134 fin) (2). Mais, dans un monde qui s'est formé mécaniquement à partir d'éléments divins et qui est régi dan3 son évolution par le rythme alterné des de ix forces, divines elles aussi, quel peut être, en outre, ie rôle d'autres dieux ? Sont-ce les esprits entre lesquels se sont conclus ces amples pactes qui sont comme un serment de fidélité collective à l'ordre universel ? Questions sans réponse, qu'Empédocle ne s'est peut-être jamais posées et qui, dans ce système, ont pourtant leur place. — Dans la doctrine de l'âme il y a une évidente adaptation des idées orphico-pythagoriques aux principes de la physique, mais qui soulève à nouveau tous les problèmes de la théologie. Les âmes des mortels sont en effet des dieux à la longue vie, mais qui ont failli, en se souillant les mains d'un meurtre, et qui, parjures à leur serment, ont
(1) Fr. 105 sq. et ibid.y A 86, § 9^11.
(2) Les fragments 131-134 sur la divinité proviennent, selon Diels, des Purifications. Mais cette opinion est contestée par LXXXVI, App. V, qui les rattache au IIIe livre de la Naiure.
suivi les pas de la Discorde. Dès lors, en vertu de l'cracle de la Nécessité, de l'antique, de l'éternel décret des dieux, ils sont contraints, pendant trois fois dix mille années, d'errer çàellà loin des bienheureux, de revêtir successivement toutes les formes mortelles, ballottés tour à tour de l'une à l'autre des quatre grandes régions élémentaires du monde. Ce banni, elles le reçoivent l'une de l'autre, et pour toutes il est un objet d'horreur. C'est un de ceux-là que je suis maintenant, exilé du divin séjour, vagabond qui a donné sa foi à la Discorde furieuse (fr. 115). Au reste, il n'a pas perdu le souvenir de ses migrations (fr. 117), et il sait que, sur la route de l'expiation, son activité de prophète, de guérisseur, de poète, marque la dernière étape vers son ancien séjour, hors de la caverne, loin du mal et de la souffrance. Si les mortels ont en effet jamais connu l'âge d'or, ce ne peut avoir été que sous là tutelle de Cypris ; ce qui en ferait un épisode de la période de l'Amour. Dans l'état actuel, l'unique moyen de notre salut, ce sont des purifications et des abstinences, analogues à celles que prescrit le Pythagorisme (1).
Pour définir, en terminant, la pensée proprement philosophique d'Empédocle, on dira que, dans l'unité éléatique de l'Être étend u et sans qualités, il a commencé par introduire la pluralité limitée des qualités élémentaires, pour arriver ensuite à la pluralité illimitée de l'expérience par l'introduction du mouvement dans la qualité, satisfaction partielle donnée à l'Héraclitéisme ; que, d'autre part, sous l'influence du mathématisme pythagoricien, il a donné à la composition de la qualité selon des proportions numériques la forme de la quantité ; enfin qu'il a fait dépendre le mécanisme d'un dynamisme, celui des forces motrices. Synthèse hésitante et confuse, de laquelle émergent çà et là des vues de détail intéressantes, mais que ne domine aucun point de vue supérieur, et beaucoup trop passionnée pour être assez systématique.
(1) Cf. les fr. 120, 126-128, 137, 140 sq., 146 sq. et LXVIII., A 62