CHAPITRE II
LES SOURCES
A quelles sources s'alimente l'histoire de la pensée grécoromaine, quelle est la valeur relative de ces sources, c'est une question préjudicielle d'une grande importance.
Tout d'abord, en ce qui concerne les doctrines et les idées, il est clair qu'on doit, autant que possible, s'instruire auprès des philosophes eux-mêmes. Par malheur, la possession de tout l'œuvre d'un auteur, ou même d'ouvrages entiers et vraiment originaux, est, comme on le verra, un avantage qui nous est le plus souvent refusé. On ne saurait trop rappeler combien est restreinte et décousue la connaissance que nous pouvons acquérir immédialemeni de la pensée philosophique et scientifique de l'antiquité gréco-romaine.
On devra donc le plus ordinairement puiser à des sources médiates.
Il peut arriver en premier lieu que, sans dessein historique défini, un philosophe nous donne, accidentellement ou accessoirement, quelque indication sur ses prédécesseurs ou ses contemporains. Platon et Aristote ont été en ce sens des historiens de la philosophie. La plus grande partie de l'œuvre du premier est, on dira plus tard dans quelle mesure, un témoignage relatif à Socrate. D'une façon générale, Platon nous apprendrait beaucoup s'il ne donnait si souvent à ses témoignages une forme détournée ou enveloppée, évitant maintes fois, surtout quand il s'agit de ses contemporains, de nommer les gens dont il parle, si bien que le problème d'identification est en général des plus épineux. Aristote est plus explicite. Mais il est
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trop préoccupé de dégager ce qui, chez ses prédécesseurs, est un pressentiment de sa propre doctrine; son attitude à leur égard, et notamment envers Démocrite et Platon, est trop visiblement polémique, pour que la fidélité de ses témoignages, quel qu'en soit l'inestimable prix, puisse être admise indistinctement et sans critique. Cette même tendance à se placer au cœur de la doctrine qu'on professe soi-même, pour y attirer les autres doctrines ou pour en prouver l'irrémédiable impuissance, paraît avoir caractérisé tous ces écrits sur les philosophes et sur leurs sectes, qu'on s'est plu, après Aristote, à écrire dans chaque école. Les Stoïciens, les Sceptiques sont, ou«accommodateurs »à outrance, ou bien pamphlétaires. Philon le Juif est une mine très riche, mais son désir de comprendre la philosophie grecque en fonction de la Bible le dispose à des déformations involontaires. Pour les Néoplatoniciens, Platon, bien interprété, contient en lui toute la philosophie antérieure.
Mais, à côté de ces études historiques occasionnelles, d'autres travaux sont entrepris, où la préoccupation historique tient au contraire la première place, soit qu'il s'agisse d'une monographie, d'une histoire comparative, de l'exégèse philosophique, ou de l'histoire de telle discipline spéciale. A la vérité, on ne saurait s'attendre à cette objectivité que nous exigeons de l'historien, et l'auteur reste toujours l'homme d'une école. C'est néanmoins dans ce groupe qu'on doit reconnaître les véritables origines de l'histoire de la philosophie et des sciences. Par tous les opuscules spéciaux, malheureusement perdus (1), qu'Aristote avait écrits sur ses prédécesseurs ou ses contemporains, il appartient à ce groupe autant qu'au précédent. En outre, il avait donné dans son école une remarquable impulsion, on le verra par la suite, aux travaux historiques. C'est à ces études que se rattache indirectement un petit écrit qui a fait couler beaucoup d'encre et dont il sera plus tard question, le De
(1) Voir la section V, Philosophica, des fragments d'Aristote publiés p ir Val. Rose (cf. la Bibliographie relative à Aristote).
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Xenophane, Zenone et Gorgià ou, comme on l'intitule à présent, De Melisso, Xenophane et Gorgia.
D'autre part, l'œuvre de Platon et celle d'Aristote sont, à partir du Ier siècle avant Jésus-Christ, commentées par des professeurs, dont quelques-uns ont été des esprits très fermes et très pénétrants, de remarquables érudits. Or, dans ce travail d'exégèse, ils trouvaient l'occasion de comparer des doctrines, de confronter les données historiques qu'ils rencontraient dans leurs explications, soit avec les textes quand ils les possédaient encore, soit avec des exposés antérieurs. Pour Platon, c'est Posidonius dont le commentaire sur le Timée est connu par quelques citations ou analyses ; ce sont les auteurs anonymes du 11e siècle de notre ère qui ont écrit sur le Théétète et sur le Timée : un assez long fragment du premier de ces commentaires a été retrouvé dans un papyrus égyptien, et c'est à l'autre que se rattache vraisemblablement le commentaire latin de Chalcidius (ive siècle), dont l'influence fut si grande sur la pensée du Moyen Age; ce sont, à la même époque, Albinus, élève du célèbre Gaïus, et l'auteur d'une Introduction à la doclruie de Platon, avec un résumé de celle-ci, ou encore Théon de Smyrne et son précieux petit livre Sur les connaissances mathématiques nécessaires à l'intelligence de Platon. Au v« et au vie siècle se placent les commentaires néoplatoniciens de Proclus et d'Olympiodore le Jeune. Beaucoup plus complète et plus importante pour l'historien est cependant notre collection des commentateurs d'Aristote. Aspasius (première moitié du 11e siècle) est le plus ancien dont nous ayons gardé quelque chose. Mais ceux à qui nous devons le plus, c'est Alexandre d'Aphrodise, à la fin du ne siècle et au début du me, dont le maître Aristoclès de Messène est souvent un de nos meilleurs infor^ mateui*5, et, au vie siècle, le néoplatonicien Simplicius, qui a répandu dans ses commentaires les trésors de son admirable érudition. Presque tous nos fragments présocratiques viennent de ce dernier. De même, une bonne partie
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de ce que nous savons de la logique stoïcienne dérive de ceux de ces commentaires qui sont consacrés aux divers livres de YOrganon d'Aristote, et parmi lesquels il faudrait mentionner encore les travaux des néoplatoniciens Dexippe (ive siècle), Ammonius (fin du ve), etc. Aux commentateurs grecs on doit joindre le latin Boèce, le ministre de Théodoric, par qui en grande partie la logique d'Aristote et la philosophie ancienne se sont transmises au moyen- âge chrétiens C'est dans une autre subdivision de la même classe qu'on ferait entrer d'autres écrivains, chez qui la curiosité historique n'est pas pure de tout alliage, et que caractérise le souci commun de faire connaître des doctrines, mais pour les comparer en vue de les opposer ou de les confondre. Ils ont le goût de la revue historique. Au premier rang, on doit nommer Cicéron, dont les ouvrages philosophiques sont une source infiniment précieuse, en dépit de la hâte avec laquelle ils ont" été écrits, en dépit de leur incohérence et du témoignage qu'ils donnent trop souvent de l'inintelligence philosophique ou de la légèreté d'esprit de leur auteur. Traduction» ou résumés d'ouvrages grecs que nous avons perdus, ils nota ont conservé quelque chose de la pensée du Stoïcisme moyei^ de la nouvelle Académie et même des derniers représentants de l'ancienne, de l'éclectisme de Philon de Larisse et d'Antxo chus d'Ascalon, de Philodème, le plus savant des Épicuriens, par celui-ci, un écho de Phèdre. — Comme Cicéron, Plutarque de Chéronée est, bien qu'il s'affirme platonicien, un éclectique,, mais d'une autre trempe : s'il n'a pas beaucoup de force ni ât rigueur, du moins il sait beaucoup et bien ; il comprend ce dont il parle. Les Moralia sont une mine encore très insufËsamment explorée et mise en valeur. — A Galien, le médecin, philosophe, nous sommes redevables encore d'une foule de renseignements précieux, souvent accompagnés de citations étendues, sur les premiers Péripatéticiens et sur l'ancien Stoïcisme. — L'érudition est peut-être plus indirecte, mais presque
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aussi abondante que chez Plutarque, chez le sceptique Sextus Empiricus, dont le livre Contre les dogmaiisies est un prodigieux répertoire historique. — H y a plus d'indifférence philosophique dans les compilations à prétention récréative, que sont les Nuits attiques du latin Aulu-Gelle, ou les Deipnosophisles du grec Athénée (11e siècle), où l'on trouve une si grande variété d'informations. Le Florilège, les Eclogœ physicœ cl ethicœ de Jean de Stobi ou Jean Stobée (v* siècle) constituent pour nous un recueil plus riche et plus instructif encore. Que d'analyses de textes perdus, que de renseignements précieux ne trouve-t-on pas de même dans la Bibliothèque et aussi dans le Lexique du patriarche Photius (milieu du ixe siècle), l'un des plus illustres représentants de la science byzantine I — Enfin, comme d'autres avaient mis leur érudition au service de leur philosophie, des chrétiens ont voulu utiliser la leur contre la philosophie et au profit de leur foi : Justin Martyr, Clément d'Alexandrie, l'auteur des Stromales, Origène qui, pour réfuter Celse, suit sur son propre terrain l'apologiste de la philosophie païenne, Eusèbe, évêque de Césarée, et sa Préparation évangélique, Arnobe, Lactance, saint Augustin, etc.
Une autre catégorie de sources, à laquelle se rattachent d'ailleurs plusieurs des écrivains qui viennent d'être nommés, et dont la constitution réelle ne nous est bien connue que depuis quarante ans, depuis les recherches de Hermann Diels, est celle des « Doxographes ». On appelle ainsi les écrivains qui se sont appliqués à recueillir et à classer par ordre de matières les « opinions » (8ô£ai, placila) des anciens philosophes. Les ouvrages de ce genre que nous avons conservés sont: les Placiia attribués à Plutarque; VHisloria philosopha attri; née à Galien ; les Philosophoumena (premier livre de la Réfutation de toutes les sectes) de saint Hippolyte (début du 11e siècle), autrefois attribués à Origène ; le traité de l'évêque Némésius d'Émèse (fin du ive siècle) Sur la nature de l'homme;
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le Traitement des affections des Grecs d'un autre évêque Théodoret (première moitié du Ve siècle), auxquels on peu joindre la satire d'Hermias contre les philosophes païens (11e ou me siècle) et quelques parties du livre d'Épiphane (deuxième moitié du ive siècle) Contre les sectes. D'autre part, une étude attentive des livres d'Eusèbe et de Stobée a permis notamment de retrouver chez l'un et l'autre des traces d'un abrégé d'histoire de la philosophie composé par Arius Didyme, grammairien d'Alexandrie qui fut un familier d'Auguste, et dont les fragments conservés ne concernent que Platon, Aristote et les Stoïciens. En outre, en comparant les Placita du Pseudo- Plutarque avec les Eclogœ physicœ de Stobée et avec les chapitresv et suivants du livre IV de l'ouvrage de Théodoret, on s'est aperçu que ces auteurs ont dû puiser à une source commune. Or ce dernier nous apprend qu'il s'est servi, en outre de quelques autres livres qui n'ont pu être sa source principale . du Recueil des opinions des philosophes composé par Aétius. C'était, semble-t-il, un péripatéticien éclectique comme Arius Didyme, et qui vécut probablement à la fin du i«r siècle et au début du 11e. L'auteur des Placita s'est contenté de l'abréger, et Némésius de le compiler. Cette sorte d'exhumation d'un témoin, depuis longtemps enseveli dans un profond oubli, est d'une grande importance ; car son œuvre, comme celle d'Arius Didyme, a le mérite, nouveau pour nous, d'une certaine impartialité philosophique.
D'un autre côté, on avait depuis longtemps dégagé du commentaire de Simplicius sur le premier livre de la Physique d'Aristote des extraits assez abondants, tous relatifs aux « principes », d'un ouvrage de Théophraste en dix-huit livres, intitulé Opinions des physiciens (4>u<rixwv B<&xi). Déjà, à l'époque alexandrine, on avait détaché du même ouvrage un morceau sur les sensations, qui en était le dernier livre ou une partie de celuici, et dont deux exemplaires sont parvenus jusqu'à nous. Or il existe une remarquable ressemblance entre l'écrit de Théo-
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phraste et tous les écrits doxographiques postérieurs à notre ère. Toute la doxographie ne proviendrait-elle donc pas des fc«;ai de Théophraste, de son histoire de la physique ? Mais le difficile était d'établir la provenance de chaque écrit, leurs relations mutuelles et leur filiation. C'est cette œuvre que H. Diels, dans les Prolegomena de ses Doxographi grœci, a entreprise et menée à bien avec une rare sagacité. La concordance des Placila avec Stobée, ce que Théodoret et Némésius ont puisé de plus à la source primitive, c'est-à-dire au livre d'Aétius, permettent de reconstituer à peu près celui-ci, de s'en représenter le plan, qui était celui d'une distribution des opinions par questions : les principes et le monde, les choses célestes et les choses terrestres, l'âme et le corps, chacune de ces grandes questions étant d'autre part subdivisée en problèmes plus particuliers. Mais, à son tour, Aétius paraît bien s'être lui-même inspiré d'un recueil plus ancien, que H. Diels désigne par la dénomination de Velusla placila. On observe en effet une remarquable concordance de nos Placila avec certains morceaux des Premiers Académiques et du De nalura deorum de Cicéron et avec ce que Censorinus, dans le De die nalali, nous a conservé des Loghisiorici de Varron. Ces Velus la placila inconnus appartiendraient donc à la première moitié du in siècle avant Jésus-Christ et proviendraient, semble-t-il, de Fécole de Posidonius. Ainsi, graduellement, on est conduit à penser que ces travaux successifs de doxographie dépendent tous, en dernière analyse, du grand ouvrage de Théophraste. C'est de lui que vient la méthode suivie par les doxographes, et cette méthode est celle d'Aristote lui-même, qui consiste à étudier les philosophes à propos d'une question . Au surplus, ce n'est pas seulement par Aétius qu'on remonte ainsi indireclement jusqu'à l'archétype de la doxographie : on en trouve ©ussi des traces, dans Hippolyte surtout, mais aussi dans les fragments de Slromales qu'Eusèbe attribue, certainement à tort, à Plutarque, enfin dans Dioerène Laërce, dont on parlera
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bientôt. Il n'est pas impossible d'autre part qu'il ait servi de modèle aux manuels historiques que, comme on l'a vu, chaque école composait à l'usage de ses adhérents, comme ceux du stoïcien Panétius, de l'académicien Clitomaque ou des épicuriens Apollodore et Philodème (1). Pour en finir avec la doxographie, ajoutons seulement que YHisloria philosopha, faussementattribuée à Galienet qui est probablement du vie siècle environ, nous met, pour une part, sur les traces d'un abrégé, composé peut-être entre le temps de Sénèque et celui des Antonins par un Stoïcien éclectique, et qui paraît avoir été utilisé par Sextus Empiricus. — Toute cette analyse critique fournit en somme un bel exemple des secours que l'histoire de la philosophie peut attendre de la philologie : elle lui a permis de voir clair dans ses moyens d'information, d'en discerner les relations et d'en apprécier la valeur relative.
Une dernière catégorie de témoins, qui tient de près à la précédente, offre une caractéristique nouvelle : la doxographie, recueil et classement des opinions, y cède la place à l'histoire proprement dite, sous la forme de tables bibliographiques, de recherches sur la chronologie des philosophes, sur leurs successions, sur leur vie.
L'importance du travail des bibliographes anciens pour l'historien de la philosophie est évidente. Or ce travail, auquel nous devons notre connaissance des textes et celle des titres de tant d'oeuvres perdues, a été singulièrement favorisé par la socialisation de la bibliothèque, par la création de collections publiques à côté des collections privées ou des collections d'écoles. C'est, dit-on, sur les conseils de Démétrius de Phalère, quand, chassé d'Athènes, il se réfugia près de Ptolémée Sôtèr, que ce prince fonda la Bibliothèque d'Alexandrie. L'honneur d'une transformation si féconde reviendrait ainsi à l'école péripatéticienne, dont Démétrius était un fervent ami,
(1) Celui cl' Apollodore est désigné parfois sous le titre SuvaytoY^ tôv ^oYlAfltxcov.
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et ce serait un nouveau témoignage de tout ce que doit à cette école l'organisation du travail historique. — Callimaque de Cyrène, qui fut, après Zénodote, l'administrateur de la Bibliothèque, avait composé des tableaux (m'vaxeç) des écrivains « qui se sont illustrés en tout genre d'étude ». La classification fameuse des dialogues de Platon en trilogies, à laquelle est attaché le nom d'Aristophane de Byzance, qui fut l'élève de Callimaque, peut donner sans doute une idée de la méthode selon laquelle étaient conçus ces catalogues. De même, le classement tétralogique des œuvres de Démocrite, que Diogène Laërce attribue à Thrasylle et qui est vraisemblablement antérieur. C'est à une telle origine que se rattachent probablement aussi les listes d'ouvrages que renferme chacune des vies de philosophes de Diogène.
On dressait aussi de, c-ttalogues de philosophes. Nous en avons gardé, grâce aux papyrus d'Herculanum, deux précieux échantillons, tous deux de la main de l'épicurien Philodème, l'un consacré aux philosophes de l'Académie, l'autre à ceux du Portique, celui-ci provenant d'une source stoïcienne antérieure. Il subsiste aussi quelques vestiges d'un travail analogue du stoïcien Apollonius de Tyr, Tableau des philosophes de V école de Zénon et de leurs livres, — Ces nomenclatures ont été conçues par quelques érudits d'un autre point de vue, qui, malgré les erreurs et les exagérations auxquelles il a certainement donné lieu, est historique au premier chef : celui des successions ou diadochies. Il s'agit alors en effet d'établir chronologiquement entre les philosophes des relations de maître à disciple. Le premier auteur de Successions parait avoir été Sotion, grammairien d'Alexandrie (fin du m« siècle, début dune), dont l'ouvrage fut abrégé, vers le milieu du n« siècle, par un certain Héraclide Lembus. Ce dernier a été utilisé par Diogène Laërce, ainsi que quelques autres auteurs de diadochies de ce siècle ei du suivant : Antisthène, le même peut-être qu'Antisthène de Rhodes, l'académicien Sosicrate, Alexandre Polyhistor, Nicia>
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de Nicée.; Dioclès de Magnésie, puis un autre que Diogène ne cite pas, Jason de Rhodes, le neveu de Posidonius.
Avec les recherches chronologiques, nous retrouvons de nouveau i'activité historiographique des bibliothécaires d'Alexan trie. Ce sont en effet les Chronographies d'Eratosthène, conservateur des livres sous Ptolémée Evergète et célèbre encore comme astronome et comme géographe, qui paraissent avoir servi de modèle aux Chroniques d'Apollodore d'Athènes (ne siècle, seconde moitié). De Diogène Laërce on a pu extraire assez de morceaux de cet ouvrage, écrit en trimètres iambiques, pour se faire une idée de la méthode d'Apollodore. La prise de Troie, placée par lui à une date qui correspond à 1184/3 avant Jésus-Christ, est le commencement de Père historique ; les années sont, dans la suite, désignées par le chiffre de l'Olympiade et parle nom de l'archonte éponyme d'Athènes; quelques grands faits, comme la prise de Sardes (546/5) ou la fondation de Thurium (444/3) (1), jalonnent sa chronologie; celle-ci vise surtout à déterminer pour chaque philosophe la date de son ix^, du poinl culminant de son existence, le fîoruitf environ la quarantième année ; il fait coïncider cette date avec ce qu'il sait de plus important sur chacun, ou avec quelque événement contemporain notable ; c'est d'après elle qu'il calcule la date de la naissance et, quand il est renseigné sur la durée de la vie, celle de la mort; enfin, autant qu'il le peut, il combine ces dates de façon à faire apparaître, non seulement les successions, mais aussi des synchronismes significatifs : ainsi il fait naître Anaximène, le troisième philosophe de l'école milésienne, dans l'année de l'otx^ de Thalès, le fondateur de cette école, et mourir Anaximandre, successeur de Thalès, dans l'année, ou à peu prè3, de l'àxjxTj d'Anaximène.
Il faut enfin mentionner les travaux biographiques, auxquels on mêlait d'ailleurs assez souvent la doxographie, mais cette
(1) Ces doubles dates s'expliquent parce que l'année grecque, qui commence au solstice d'été, ne coïncide pas avec la nôtre.
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fois selon Tordre historique et non plus systématique.
Plusieurs ont été utilisés, plus ou moins directement, par Diogène Laërce : ceux de Néanthès de Cyzique, qui vivait à la cour d'Attale I, roi de Pergame, dans la deuxième moitié du 111e siècle avant Jésus-Christ et qui écrivit sur les Hommes illustres ; du médecin Antigone de Caryste, jeune contemporain du précédent, dont une collection méthodique, analogue à celle qu'on a faite pour Apollodore, a mis en lumière la contribution aux vies de Ménédème, de Timon le sceptique, de Zénon, de Lycon, des académiciens Polémon, Cratès, Crantor, Arcésilas ; du péripatéticien Satyrus (fin du m* siècle), dont Héraclide Lembus fit un abrégé, distinct de celui qu'il avait fait de Sotion ; d'un autre péripatéticien, du même temps à peu près, Hermippe de Smyrne, qui fut l'élève de Callimaque et auquel, en dépit de son penchant pour les histoires fabuleuses et de son défaut d'esprit critique, on doit pourtant beaucoup d'utiles indications. Dioclès de Magnésie, qu'on a déjà nommé, avait, lui aussi, écrit des Vies de philosophes; au Ier siècle avant Jésus-Christ, Hippobotus avait combiné avec la biographie l'étude des successions. Enfin les Mémorables et Y Histoire variée du sceptique Favorinus d'Arles, qui enseigna avec éclat la rhétorique à Rome sous Hadrien et Antonin le Pieux et fut le maître d'Aulu-Gelle, paraissent avoir été des recueils d'anecdotes et d'apophthegmes.
C'est surtout par Diogène Laërce (milieu du me siècle) que nous connaissons toute cette œuvre ; c'est chez lui qu'elle se figure à nos yeux, jointe d'ailleurs à la doxographie, mais sous un aspect singulièrement corrompu. Sa compilation, en dix livres, sur Les vies, les doctrines el les apophthegmes des philosophes célèbres, n'en est pas moins infiniment précieuse. D'abord, elle nous a donné le moyen de remonter par une critique attentive jusqu'à des sources plus anciennes. De plus, elle nous a conservé de très nombreux fragments, et même des textes entiers : trois lettres d'Épicure et les Maximes capi-
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laies. Enfin c'est un ouvrage complet. Chose singulière : le terme de l'exposition n'est pas le même pour toutes les écoles. C'est la fin du me siècle pour le Portique (Chrysippe) et pour le Lycée (Lycon), le milieu du 11e pour l'Epicurisme (ce qui surprendrait si Diogène était lui-même épicurien), la fin de ce siècle pour l'Académie (Clitomaque), tandis que, pour le Scepticisme, il va jusqu'au début du ine siècle de notre ère, puisqu'il parle de Sextus et de Saturninus (ce qui n'est pourtant pas une raison suffisante pour voir en lui un Sceptique). Il est impossible d'entrer ici dans la question, si controversée et si difficile, des sources de Diogène et des principes qui ont pu guider sa compilation. Celle-ci passe de 1 extrême concision à l'extrême prolixité, et l'incohérence de notre texte le rend même parfois tout à fait déconcertant.
Il resterait encore à signaler, dans la même catégorie, deux groupes de documents très différents. D'une part, toutes ces biographies néopythagoriciennes ou néoplatoniciennes, dont on parlera plus tard, où la part du roman et de la superstition est si grande, mais où il y -a néanmoins tant d'indications utiles, et qui d'ailleurs, par elles-mêmes, témoignent d'un état d'esprit. Ce sont, d'autre part, des dictionnaires, dont les articles contiennent souvent des détails intéressants, mais dont les sources sont assez mal connues : le Lexique du byzantin Suidas (xe siècle), qui a peut-être utilisé Diogène Laërce, et un autre lexique analogue, de date incertaine (entre le x« et le xme siècle), qu'on a confondu à tort avec YOnomalologue d'Hésychius (vi« siècle), et qui semble dériver de Diogène Laërce et de Suidas.
Tel est, imparfaitement dénombré et brièvement évalué, le matériel peu abondant, plein de lacunes, souvent délabré, dont dispose l'historien de la pensée philosophique et scientifique de l'antiquité gréco-romaine.