CHAPITRE II
LA SCIENCE INSTRUMENT DE PURIFICATION MORALE LE PYTHAGORISME ET L'ÉCOLE ITALIQUE
Après l'école de ^îilet, le premier fait que rencontre l'historien de la pensée grecque, c'est l'apparition de l'école py thagorique. Par son fondateur, cette nouvelle philosophie est ionienne, mais elle prend corps et se développe dans cette partie de l'Italie méridionale que les Romains ont appelée la Grande Grèce, où s'étaient établis vers le début du vne siècle, des colons grecs, Achéens, Messéniens, Locridiens, etc. C'était un milieu relativement neuf, moins soumis aux traditions ej par conséquent plus plastique, intelligent et passionné, dans lequel la culture avait, semble-t-il, suivi le progrès de la prospérité matérielle : depuis longtemps, par exemple, il y avait à Crotone, berceau du Pythagorisme, une célèbre école de médecins.
Quelles raisons ont déterminé le déplacement de l'activiW philosophique de l'Ionie vers ces régions lointaines et, par suite, la naissance d'une école italique, selon l'heureuse dénomination d'Aristote ? Quelle est, dans ces raisons, la part des facteurs sociaux et des facteurs individuels et contingents ? Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre. Du reste, il n'est pas de problème plus embarrassant que celui de l'histoire du Pythagorisme.
En premier lieu, la partie la plus abondante et la plus précise de notre documentation provient du Pythagorisme renouvelé des dernières années de la République et des quatre premiers siècles de l'ère chrétienne, et par l'intermédiaire de
SCIENCE ET PHILOSOPHIE
Néoplatoniciens : Alexandre Polyhistor, une des sources de Diogène Laërce, est en effet mêlé d'assez près aux débuts du Néopythagorisme, et ce sont des Néopythagoriciens, Apollonius de Tyane, Modératus de Gadès, Nicomaque de Gérasa qui sont les autorités immédiates des Néoplatoniciens Porphyre, pour sa Vie de Pylhagore (avec, en outre, le roman d'Antoine Diogène, Histoires incroyables de par delà Thulè), et Jamblique, pour sa Vie pythagorique. Dans ces ouvrages il y a, cela n'est pas niable, une absence singulière d'esprit critique, un goût excessif du merveilleux, une tendance à enrichir l'ancien Pythagorisme, au moyen d'interprétations symlvliques, de tout l'apport de la philosophie postérieure, et surtout platonicienne et stoïcienne. Il faut se rappeler cependant que, entre les derniers Pythagoriciens de l'ancienne école, au début du ive siècle, et la renaissance du Pythagorisme à la fin de la première moitié du Ier siècle avant Jésus-Christ, la tradition ne s'est pas éteinte : Diodore d'Aspendus, Héraclide Lembus sont des Pythagoriciens ; il y en a encore au temps de Posjdonius ; on célèbre des orgies baccho-pythagoriques. Peut-être n'est-il donc pas impossible, par une critique attentive et prudente, de démêler, sous les apports extérieurs, les étapes successives de cette obscure tradition (.1). C'est ainsi que, par derrière les autorités immédiates de Diogène, de Jamblique et de Porphyre, nous atteignons des témoins vraisemblablement bien informés : l'historien de la Sicile et de la Grande Grèce, Timée de Tauroménium ; Aristoxène de Tarente qui, sans doute avant d'entrei dans l'école d'Aristote, a connu les derniers Pythagoriciens : Xénophile, de la Chalcidique de Thrace, et les Phliontiens Phanton, Échécrate (2), Dioclès, Polymnaste, disciples de Philolaûs et d'Eurytus, et dont le père avait à son tour connu Archytas, auteur enfin d'une Vie pythagorique et d'un livre de Propositions pylhagoriques ; le péripatéticien Dicéarque
<1) Cf. LXXVII s urtout les études 1, 2. 6, 8, 9.
(2) L'interlocuteur de Phédon dans le Phédon de Platon.
LE PYTHAGORISME
qui, étant de Messène, a pu avoir des sources particulières d'information.
Autre difficulté. De très bonne heure, Pjthagore, ie fondateur, dont il serait si intéressant de connaître la personnalité et l'action, est devenu un héros légendaire. On signalera dans la suite quelques allusions chez des contemporains (1). Mais, un demi-siècle environ après sa mort, il est déjà pour Empédocle un être surhumain (2). A peu près au même temps, Hérodote, dont la vie s'est achevée pourtant dans les milieux pythagoriciens de la Grande Grèce et de la Sicile, associe le nom de Pythagore aux enseignements et aux miracles du thrace Zalmoxis, et le Pythagorisme même, aux pratiques religieuses ou magiques des Égyptiens. Au ive siècle, des hommes de haute culture, non pas seulement le platonicien Héraclide du Pont, très enclin au romanesque, mais même Aristote dans son livre Sur les Pythagoriciens, et ses élèves Dicéarqut Cléarque, Hiéronyme ou Aristoxène, accueillent et accréditent la légende : Pythagore est fils d'Apollon ou d'Hermès, il est descendu aux enfers et en est remonté, il a une cuisse d'or, possède le don d'ubiquité, fait des prophéties, etc. Au surplus, l'affectation due met Aristote à ne prononcer presque jamais son nom et à parler plus volontiers de ceux qu'on nomme Pythagoriciens, semble bien indiquer que pour lui Pythagore n'est qu'une figure nébuleuse.
Bien plus, si l'on essaie de retrouver, dans le développement historique de l'école et à partir du moment où s'est brisée son homogénéité primitive, ce qui revient précisément à chaque personnalité, on sent fuir le terrain. Platon apporte peu de témoignages positifs et n'offre à l'analyse indirecte qu'un tissu dont les fils originaires sont impossibles à démêler. Aristote ne nomme pas une seule fois Philolaûs ; de son livre sur Archytas il ne nous reste pour ainsi dire rien ; s'il lui arrive de citer
(1) Xénophane etHéraclite.
(2, En admettant que se rapporte bien à lui le fr. 129 d'Empédocleo
SCIENCE ET PHILOSOPHIE
celui-ci ou bien Eurytus, on peut à bon droit se demander s'il ne leur emprunte pas seulement une expression remarquable d'une opinion qui leur est commune ^rec tout leur groupe ; le plus souvent on se heurte à l'énigmatique formule : Certains Pythagoriciens disent,.. (1). Ainsi donc, on n'a pas même la ressource de parvenir à la pensée de Pythagore par élimination, en lui rapportant ce qui n'appartient authentiquement à aucun autre philosophe de l'école.
Restent, il est vrai, les écrits pythagoriques, qui constitueraient des sources immédiates. Par malheur, ils sont pour la plupart très suspects : les Vers dorés attribués à Pythagore, qui sont une grossière compilation du n:e ou ive siècle de notre ère, et ses légendaires Trois livres ( éducatif, politique, physique), qui sont un faux du 11e ou du Ier siècle avant Jésus- Christ; les traités d'Occélus le Lucanien Sur la nature de l'Univers et du prétendu Timée de Locres Sur l'âme du monde, deux faux dont le premier est antérieur au ier siècle avant Jésus-Christ et le second, simple résumé du Timée de Platon, date du 1er siècle de notre ère. Il n'est pas impossible cependant de retrouver parfois dans ces apocryphes des traces de la littérature pythagorique du v° ou surtout du ive siècle, dont une lettre de Lysis à Hipparque, si même elle n'est pas authentique, serait du moins un échantillon (2). Quant aux fragments de Philolaûs et d'Archytas, s'il en est qui portent la marque évidente d'influences postérieures, d'autres en revanche peuvent fort bien contenir des éléments authentiques. Le problème, à la vérité, est trop complexe pour qu'on s'y arrête ici.
En résumé, dans l'état actuel de la question pythagorique, il est, je crois, prudent de se borner à envisager en bloc l'ancien Pythagorisme, de la fin du vie siècle jusqu'au milieu du ive, comme une doctrine relativement homogène, sans
(1) Cet anonymat est rendu sensible par la leclure des dix pages du ch. 45 de
Lxvin.
l2) Ct. LXXVII, études 1 et 2.
LE PYTHAGORISME
entreprendre, sinon dans quelques cas privilégiés, de déterminer la contribution propre de chaque philosophe (1).
Pythagore, né à Samos, avait quarante ans environ quand, pour des raisons mal connues, il quitta son pays natal et vint en Italie. De sa vie à Samos on ne sait presque rien. Parmi les maîtres qu'on lui prête, certains comme Anaximandre ou Phérécyde ne sont pas vraisemblables ; d'autres sont des personnages fabuleux, tels le guérisseur Aristéas de Proconnèse et Abaris l'rlyperboréen,. prêtre d'Apollon. Il est possible, à considérer le jugement d'Héraclite sur la méprisable science et la funeste polymalhie de Pythagore (2) et, d'autre part, les témoignages d'Hérodote sur l'aspect religieux de son activité, que sa personnalité philosophique avait déjà le caractère complexe qu'on lui voit en Italie. Quant aux multiples voyages qu'on lui attribue, par exemple en Perse, où il ne manque pas de se rencontrer avec le mage Zaratas, et jusque chez les Druides de la Gaule, ceux qui sont réels seraient sans doute antérieurs à son établissement en Italie. Il y débarque à Crotone, et, à la demande, dit-on, de l'Assemblée des anciens, sur qui ses discours avaient fait grande impression, il y commence une œuvre de prédication et d'apostolat. Sa renommée s'étend : il lui vient des disciples de toute la Grande Grèce, de la Sicile, et même de Rome. Telles sont les origines de l'association pythagoricienne, dont l'objet, éducatif et mystique, est l'initiation à 'une nouvelle règle de vie, association ouverte aux femmes, comme le montre l'exemple célèbre de Théano, et aux étrangers. Elle n'est devenue que secondairement une hélairie (société) politique à Grotone en conséquence de son attachement à la discipline et de son recrutement même, qui devaient la rendre hostile à l'instabilité démocratique. D'autre part, en dehors de la société-mère de Crotone, l'affiliation à
(1 Contrairement à ce qu'a fait LXXI, qui étudie séparément Pythagore et les vieux Pythagoriciens, puis Philolaûs et les jeunes Pythagoriciens. (2) Fr. 40 Diels f 16 Bywater] ; le fr. 129 D. [17 B.] est probablement un laux.
SCIENCE ET PHILOSOPHIE
celle-ci des dirigeants d'une cité ou d'un bon nombre de ses citoyens ne pouvait manquer d'en modifier l'orientation politique. C'est ainsi que l'esprit de l'association devint prédominant à Sybaris, à Rhégium et, en Sicile, à Agrigente, à Catane, à Tauroménium. Les préambules des lois de Zaleucus pour Locres et de Charondas pour Catane et Rhégium, sans procéder directement du Pythagorisme, sont un bon témoignage de cet esprit.
Cependant, s'exaltait sans doute chez Pythagore, au contact des témoignages que ses adhérents lui donnaient de leur foi, la conviction qu'il pouvait avoir déjà du caractère surnaturel de sa personne et de sa mission. Le sentiment des fidèles se traduit du moins assez clairement dans une formule que rapporte Aristote (1), et avec laquelle s'accordent tant de récits merveilleux : Il y a une espèce d animal raisonnable qui est le dieu ; une autre est V homme ; Pythagore est un exemple de la troisième. Bref, il est de ces hommes inspirés et démoniaques, qui sont des intermédiaires entre l'ordre divin et l'ordre humain. — Cet enthousiasme, toutefois, n'était pas unanime. L'opposition, dont l'association avait triomphé à Crotone, n'avait pas cessé d'y couver. Un jour, enfin, la révolte éclata avec violence, conduite par Cylon, Crotoniate riche et de bonne famille. On assiégea la maison de Milon, où tenaient assemblée les dirigeants de la société; on y mit le feu, et presque tous périrent dans les flammes : seuls réussirent à s'échapper, d'après une tradition unanime, Archippe et Lysis, qui, sur la fin de sa vie et après un séjour en Achaïe, devait être à Thèbes le maître aimé et respecté d'Épaminondas. Quant à Pythagore lui-même, il y a, en ce qui le concerne, désaccord entre Dicéarque et Aristoxène : celui-c veut que, obligé par les attaques de C)4on de quitter Crotone et retiré à Métaponte, il fût déjà mort avant le désastre ; suî-
1; Kr. 1S7.
LE PYTHAGORISME
vant l'autre, il n'était pas présent au Siège de la société lors de l'incendie, et, ayant pu s'enfuir à Locres, il vint ensuite à Tarente, enfin à Métaponte, où il mourut après un jeûne de quarante jours. Tous ces événements sont donc enveloppés de ténèbres où pourrait seule jeter quelque clarté une minutieuse comparaison des données contradictoires de la tradition (1). Il semble, du moins, que Pythagore ait atteint un âge avancé et que sa mort doive être placée vers la fin du premier tiers du Ve siècle. — Des Pythagoriciens de cette première génération quelques noms sont restés, notamment ceux de Cercops, de Pétron, de Brotinus, d'Hippase. Peut-être pourrait-on nommer ici le célèbre poète comique Êpicharme, jeune contemporain de Pythagore et qui passa à Syracuse une grande partie de sa vie. On trouve en effet, dans plusieurs fragments, des idées pythagoriques, mais avec des marques incontestables de l'influence de Xénophane et d'Héraclite.
La révolution de Crotone fut suivie de mouvements analogues un peu partout dans la Grande Grèce. Les Pythagoriciens réussirent néanmoins à se maintenir à Rhégium, avec Archippe et Clinias, et à Tarente où vécut, dans la première moitié du ive siècle, le célèbre Archytas, dont les relations avec Platon sont certaines, en dépit des fables dont elles sont entourées, et qui exerça dans sa ville une autorité politique capable de tenir tête à celle du tyran Denys à Syracuse. — Mais d'autres membres de l'association passèrent d'Italie dans la Grèce continentale. Deux centres pythagoriciens y furent fondés, l'un à Thèbes, l'autre à Phlionte Le fondateur du premier est Philolaûs, le grand homme de la seconde génération pythagorique, sur lequel malheureusement nous ne savons presque rien. Il n'est pas impossible que, vers le début du ive siècle, il soit rentré en Italie, à la faveur de l'intervention conciliatrice des Achéens qui avaient obtenu le rap-
(l)Ci.LXXIX, 3e par ie.
SCIENCE ET PHILOSOPHIE
pel des bannis. C'est à son école qu'auraient appartenu les interlocuteurs thébains de Socrate dans le Phédon, Simmias et Cébès, et Lysis en aurait été le continuateur. L'école de Phlionte s'il est vrai que Eurytus, son fondateur, ait été le disciple de Philolaûs, serait une filiale de celle de Thèbes ; c'est à elle qu'appartiennent, comm<; on l'a vu, les Pythagoriciens qu'a connus Aristoxène.
Un effacement si apparent des individus derrière la personnalité de l'École, en nous dispensant de citer d'autres noms, s'explique peut-être, dans le cas du Pythagorisme, par des raisons particulières. Il a été, en effet, beaucoup moins une école philosophique, même de forme embryonnaire, qu'une sorte de franc-maçonnerie religieuse. Or, il existait alors, et depuis trois siècles peut-être, une association analogue, l'Orphisme. Les origines en sont obscures, et, bien qu'il ait agi certainement sur le Pythagorisme, il est probable que celui-ci a puissamment contribué à son tour à lui donner la forme sous laquelle il nous est connu. De très bonne heure, il est uni aux mystères dionysiaques. Si l'Apollinisme prédomine au contraire chez les Pythagoriciens, il s'y mêle cependant en fait à l'Hyperboréisme et, comme on l'a vu, à la légende du dieu gète Zalmoxis ; la descente de Pythagore aux enfers rappelle, autant et plus que celle de Zalmoxis, l'histoire d'Orphée, l'enchanteur thrace. Quoi qu'il en soit de ces questions d'influence, particulièrement épineuses, le but de l'Orphisme est la révélation mystique d'une règle de vie au moyen d'une initiation secrète. Celle-ci consiste en rites de purification (xxOappof), par lesquels l'âme sera, dans une extase, déliée du corps, qui est pour elle comme une tombe (cc5(j.a — <r?ifAz), et préservée des dangers qui l'attendent dans l'Hadès (1). Son objet est moins d'enseigner quelque chose que de mettre ceux qui ont été initiés dans un état affectif déterminé.
(1) Tablettes d'or des iv6 et m0 siècles av. J.-C. trouvées dans l'Italie méridionale, à Thurii et*à Pétélia, à Rome et en Crète. Cf. LXVIII. ch. 66, 17-21.
LE PYTHAGORISME
Ainsi POrpkisme est une association indépendante des groupements nationaux, c'est un culte privé hors des cadres de la religion publique ou d'autres mystères que celle-ci reconnaissait, à Éleusis par exemple, et plus efficace aux yeux de ses fidèles. Moins asservi aux vieilles solidarités, le milieu social de l'Italie méridionale et de la Sicile était, peut-on croire, favorable à la propagande orphique, qui préparait ainsi le terrain à une autre institution du même genre, mais plus cohérente et plus disciplinée.
La règle de vie pythagorique, à la différence de l'Orphisme, faisait place, en outre, à côté de croyances et de pratiques religieuses, à des spéculations intellectuelles, qui y représentaient au reste de véritables pratiques religieuses. Pythagore passe pour être l'inventeur du mot philosophie, « l'effort vers la sagesse » étant précisément un facteur de sanctification morale. Quand les adeptes s'appliquaient aux mathématiques, à l'astronomie, à la musique, à la médecine, à la gymnastique, à la lecture commentée d'Homère et d'Hésiode, c'est qu'ils voyaient dans ces études, à des degrés différents, des moyens de purifier les âmes et, corrélativement, les corps.
Parmi les purifications dépourvues de caractère spéculatif, il y en a d'abord de positives, et qui concernent la conduite des affiliés. Chaque soir, ils doivent faire un examen de conscience en trois points : En quoi ai- je failli? Qu'ai-je fait de bon? De ce qu'il me fallait faire, que n'ai-je pas accompli ? En s'éveillant, ils doivent régler le bon emploi de leur journée. La morale de la confrérie paraît avoir été réunie dans un catéchisme, versifié pour être plus aisément retenu (Discours sacré, Upb; Xoyoç) : respecter les dieux et se soumettre à leur volonté, rester fermement au poste qu'ils nous ont, dans la vie, donné à garder, prêter main-forte à la légalité contre les factieux, être fidèle à ses amis et se dire qu'entre amis tout est commun (cptXoTTj; îffoTYis), être modéré et simple dans l'usage des biens, avoir honte de soi quand on a mal fait, craindre de jurer en
66 SCIENCE ET PHILOSOPHIE
vain et faire honneur à son serment, garder enfin le secret des enseignements reçus par l'initiation. Cette prescription du | secret, qui ne doit pas être confondue avec l'obligation du 1 silence imposée aux novices à titre d'épreuve préparatoire, j s'étendait très probablement à tout ce que comprenait l'initia- | tion, et par conséquent même à la partie spéculative des révélations. Dans l'histoire d'Hippase, mis à mort pour avoir trahi un mystère géométrique, il y a sans doute un fond de vérité. Peut-être l'engagement qui liait à cet égard les initiés a-t-il sa formule rituelle dans le fameux serment des Pythagoriciens ; Non ! je le jure par Celui qui a révélé à notre âme la lélraclys [le quaternaire], qui a en elle la source et la racine de l'éternelle nature... Le caractère mystique du Pythagorisme se révèle encore par d'autres indices : c'est caché par un rideau, que le Maître parle aux novices, et le fameux : // l'a dit (aûxbç ecpa) ne signifie pas seulement que sa parole doit être aveuglément crue, mais aussi que son nom sacré ne doit pas être profané.
A plus forte raison cette religiosité foncière explique-t-elle les prescriptions négatives de la règle. On sait en effet quelle place y tiennent tant d'interdictions déconcertantes : s'abstenir des fèves et de la mauve, s'abstenir de la chair des animaux, non pas absolument, mais sous certaines conditions, et s'écarter des bouchers ou des chasseurs qui détruisent leur vie, s'abstenir de vêtements de laine et n'en porter que de lin, ne pas sacrifier le coq, ou le coq blanc, ne pas rompre le pain et ne pas le manger à la miche entière, ne pas tisonner le feu avec un couteau, ne pas ramasser ce qui est tombé à terre, ne pas aider un porteur à décharger son fardeau, ne pas laisser sur la cendre l'empreinte de la marmite, etc., etc. Au sujet de ces tabous, la confusion et l'embarras des témoins sont extrêmes. Il y en a qui discutent, cherchent partout des raisons utilitaires, Jejettent enfin ce qu'ils ne peuvent expliquer ainsi. D'autres acceptent tout et découvrent laborieusement dans chaque prohî-
LE PYTHAGORISME
bition une pensée morale, qui s'y cache sous le symbole (1). Ce que valent des interprétations de ce genre, on le sait aujourd'hui. Il suffit, pour l'objet de ce livre, d'avoir signalé la permanence dans le Pythagorisme de ces curieux vestiges d'une mentalité religieuse primitive.
Toutes ces prescriptions, négatives comme positives, se trouvaient, semble-t-il, dans une sorte de code du parfait pythagoricien (2). La forme en était celle du questionnaire. Or, parmi les questions, il y en avait aussi qui ne concernaient pas des obligations spéciales. Les unes étaient des définitions mystiques et répondaient à la question « tt é<m ; » : Qu'est-ce que les Iles des Bienheureux P C'est le Soleil et la Lune. D'autres étaient des perfections et répondaient à la question Qu'y a-t-il de plus... (xi (xaXtffxa ;) : Qu'y a-l-il de plus juste P L'acte du Sacrifice. Ces règles de la connaissance et de la conduite s'appelaient les acousmata, les articles de foi; ils constituaient la philosophie des Acousmatiques, auxquels s'opposaiènt, dit-on, les Mathématiciens ou hommes de science.
Cette opposition ne paraît pas être une opposition primitive; elle ne correspond pas à celle des novices, ou exolériques, et des initiés, ou ésoîériques. Elle provient d'un schisme, qui s'est sans doute produit dans la Société vers la fin du ve siècle. Association spirituelle, le Pythagorisme avait eu l'ambition de devenir une puissance temporelle. Il n'y avait pas réussi, et c'est, peut-on croire, de cet échec qu'est résulté le dédoublement des tendances religieuses et spéculatives, dont l'union était, à l'origine, si étroite. Les uns, pour conserver à l'Ordre une vie spirituelle parallèle à celle de l'Orphisme et capable de la même force d'expansion ou de résistance, s'attachèrent avec une passion aveugle à l'élément sacramentel et mystérieux de la révélation, à des rites et à des formules : les Acousmatiques ont
(1) Les symboles, c'est le nom classique de ces interdictions dans la littérature pythagorique ultérieure.
(2) LXVIII, ch. 45, C 4.
SCIENCE ET PHILOSOPHIE
voulu être des croyants et des dévots. Les autres, sans abandonner formellement le credo des premiers, en jugèrent l'horizon trop étroit ; ils voulurent être, et eux aussi pour le salut spirituel de leur Ordre, des hommes de science. Mais cela n'était possible qu'à la condition de renoncer à l'obligation du secret mystique et de justifier rationnellement des propositions doctrinales. Aux yeux des dévots, ces savants étaient donc des hérétiques. Mais ce sont eux, hommes de la seconde génération pythagorique, qui ont transformé en une école de philosophie l'association religieuse originaire. C'est pourtant celleci, réduite à ses rites et à ses dogmes, qui a survécu jusqu'au réveil néopythagoricien, tandis que les erreurs comme les découvertes de l'école philosophique étaient destinées à se perdre dans le progrès général de la réflexion et de la science.
Qu'y a-l-il de plus sage? — Le Nombre. Qu'y a-l-il de plus beau ? — L'Harmonie, Dans ces deux articles du catéchisme des Acousmatiques, sont énoncées mystiquement les deux idées dominantes de la doctrine pythagorique.
Dans les nombres, les plus simples des choses mathématiques, dit en substance Aristote (1), les Pythagoriciens avaient cru apercevoir, bien plutôt que dans l'eau, le feu, etc., un grand nombre de ressemblances avec les êtres et les phénomènes. Ils pensèrent donc que les éléments des nombres sont les éléments de toutes choses et que le monde tout entier est harmonie et nombre. Ainsi, comme pour des Physiciens, les nombres sont pour eux ce dont les choses proviennent et à quoi elles retournent, leurs causes immanentes et leur substance. A cette conception Aristote en juxtapose, sans distinguer, une autre, d'après laquelle les nombres sont les modèles qu'imitent les choses, sans que pourtant, semble-t-il, ces modèles soient séparés de leurs copies. Cette représentation plus subtile du rapport des nombres aux choses paraît avoir été préférée par
(1) Melaph., A 5, 985*2«-i», 986*1-3 ; 6,987» !•■«. *«o.
LE PYTHAGORISME
les jeunes Pythagoriciens, et il n'est pas douteux qu'elle ait inspiré Platon. Il n'est pas impossible, d'ailleurs, qu'elles aient coexisté l'une à l'autre dans la doctrine primitive.
C'est une tendance religieuse très ancienne, qu'on ne peut s'étonner de rencontrer dans le Py thagorisme primitif, d'attribuer à certains nombres une valeur sacrée et une vertu mystérieuse. Mais ce qui, selon la tradition, aurait conduit Pythagore à chercher dans ce sens le fondement d'une explication systématique des choses, ce serait la constatation expérimentale de ce fait que les qualités et les rapports des accords musicaux sont constitués par des nombres : quand les marteaux frappent sur l'enclume, la hauteur des sons varie avec leur poids, et de même pour les cordes tendues par des masses variables. Les inexactitudes évidentes, dont la tradition s'est enrichie en voulant être trop précise, ne suffisent peut-être pas à prouver qu'elle 6oit fondamentalement fausse. En tout cas, si le nombre est constitutif de l'accord musical, il peut l'être, par analogie, d'autres choses, et même de toutes choses. Ainsi 7 sera le temps critique (xatpoç); car, par exemple, les périodes de sept jours, mois ou années ont dans le développement des êtres un rôle prépondérant. Le mariage est constitué par 5, qui unit au premier pair le premier impair (l'unité étant à part) ; 4 ou 9 sont la justice, car ce sont les deux premiers nombres obtenus par la multiplication du premier pair et du premier impair par euxmêmes ; or dans la justice il y a réciprocité de rémunération (xb àvTtTce-Tcovôoç). Tandis que l'intelligence, toujours immobile en elle-même, est constituée par l'unité, l'opinion sera 2, parce qu'elle est oscillante et mobile. Bien que, d'après Aristote, les Pythagoriciens n'aient pas donné beaucoup d'exemples de ces applications, on doit y rapporter cependant la bizarre méthode de figuration graphique, au moyea de laquelle Eurytus prétendait trouver le nombre de l'Homme ou du Cheval, en comptant les pierres de couleur qui lui avaient servi à en donner schématiquement la ressemblance. En résumé, toutes les choses qu'il
SCIENCE ET PHILOSOPHIE
nous est donné de connaître possèdent an nombre, et rien ne peut être conçu ni connu sans le nombre (1). Il nous révèle donc l'essence des choses, et voilà pourquoi il est ce qu'il y a de plus sage.
Quant à l'harmonie, la chose la plus belle, c'est, disait peutêtre Philolaûs, l'unification du multiple composé et l'accord du discordant (fr. 10 D.). Chaque chose est une harmonie de nombres et le nombre est une harmonie d'opposés, si bien que, comme on l'a vu, les éléments des nombres sont aussi ceux des choses. L'opposition fondamentale est celle de Y Illimité et de la Limite. Puis viennent, dépendant respectivement de ces premiers termes, le Pair et V Impair, le Multiple et Y Un. Éléments du nombre, Pair et Impair en sont en même temps des qualités spécifiques, qui se manifestent en nombres par l'opposition suivante. Mais ce qui rend les nombres alternativement pairs et impairs en changeant leur qualité, c'est déjà une unification harmonieuse de ces deux opposés, l'unité arithmétique (2), qui est vraisemblablement ce que Philolaûs appelait le Pair-Impair (àpTtoTC£pi<r<Tov), ou la troisième qualité du nombre. Une table systématique de ces couples d'opposés, dressée presque sûrement par des pythagoriciens dé la deuxième génération, comprenait en outre, rangées par files ou séries linéaires (xarà aoffTot/tav) sous les trois premières, sept autres oppositions : Gauche et Droite ; Femelle et Mâle ; En repos et Mû ; Courbe et Rectiligne ; Obscurité et Lumière ; Mauvais et Bon ; Oblong et Carré (3). Il y a donc dix couples d'opposés, ni moins ni plus, car 10 est le nombre parfait. Et c'est pourquoi, sans doute, on n'y avait pas inséré Faux et Vrai, bien que Philolaûs ait mis l'erreur du côté de l'Illimité (4). Cet étrange symbolisme contient au reste bien d'autres obscurités, dont quelques-unes s'éclaireront peut-être un peu par la suite.
(1) Philolaûs, LXV1TI, B4 et 11 mi .
<2) Distincte par conséquent de l'Un, le terme sirrple qui s* oppose an Multiple. (3) Ar. Melaph., A 5, 986« 22 * *. — (4) LXVIH, B 11, fin du § 4.
LE PYTHAGORISME
Comment, maintenant, le nombre était-il conçu ? Il semble bien, d'après l'exemple déjà mentionné de la méthode d'Eurytus, d'après le témoignage d'Aristote, d'après un curieux fragment du livre de Speusippe Sur les nombres pyihagoriques (1), que ce fût dans l'étendue : ce ne sont pas des sommes arithmétiques, mais des figures et des grandeurs ; 1, c'est le point, 2 la ligne, 3 le triangle, 4 le tétraèdre ; les nombres sont causes des choses en tant qu'ils sont les limites ou termes (opoi) qui les définissent, comme les points déterminent les figures. Un signe symbolique, tel qu'une lettre de l'alphabet, n'est donc pas une représentation suffisante du nombre. Il faut avant tout montrer intuitivement, par une construction, comment il est une harmonie de l'Illimité et de la Limite, celle-ci bornant par ses unités-termes une étendue indéterminée. Bref, le nombre n'est pas encore conçu sous une forme rigoureusement abstraite ; car, sans être pour cela considéré comme un continu, il est une figuration spatiale de points séparés les uns des autres.
Le facteur capital de cette construction est ce que les Pythagoriciens nomment le gnomon, c'est-à-dire Véquerre au moyen de laquelle les nombres, et par suite les choses, se «définissent» matériellement, forment dej groupes homogènes et deviennent ainsi connaissables (2). Ainsi, que à l'entour de l'unité figurée par un point nous disposions l'équerre, trois points figureront celle-ci s ; que nous la reportions à l'entour de la figure ainsi obtenue, cinq points seront cette fois nécessaires pour la figurer* * • I • Bref, à partir de l'unité, nous devrons successive menti T. . employer à cet encadrement par le gnomon un nombre de points qui correspond à la série des nombres impairs, 3, 5, 7, etc. Or, à chaquefois, nous aurons obtenu une même figure, dans laquelle le rapport des côtés est toujours le même, c'es£-à* dire un carré, de sorte que les nombres obtenus devront eux-mêmes être appelés des carrés : 4,9,16, etc. Le Carré est donc du
(1) Textes ibid., ch. 32, A 13 ; ch. 33, A 3 ; ch. 45, B 9 et 25*
(2) Cf Philolaus, fr. 11, § 2 s. fin.
72 SCIENCE ET PHILOSOPHIE
côté de Y Impair, et celui-ci à son tour du côté de la Limite, \ puisque, dans un nombre impair, le vide entre les deux parties ; égales eit toujours comblé par une unité intermédiaire, et que, d'autre part, la suite des gnomons impairs donne lie& & des i figures dont la limitation est parfaite. La figure serait au contraire à chaque fois autre, si, au lieu d'un point unique, nous avions voulu en encadrer deux par le gnomon : celui-ci se figurerait alors en effet par quatre points. • • * , Puis il en faudrait six pour encadrer la ULzl* figure obtenue. Et ainsi de suite, les gnomons étant constitués par la série des nombres pairs (à partir de 2) : 4, 6, 8, etc. Or, on voit que jamais, dans les figures obtenues, le rapport des côtés ne reste le même : ce sont donc des figures hétéromèques ou oblongues, et les nombres constitués par ces figures, 6, 12, 20, etc., porteront aussi le même nom. Pour des raisons inverses de celles qui précèdent, VOblong se trouve ainsi placé du côté du Pair, comme celui-ci du côté de V Illimité (1). Enfin, il paraît certain que les Pythagoriciens avaient, selon la même méthode et dans le même esprit, distingué d'autres espèces de nombres, les uns plans, comme les rectilinéaires et les polygonaux, dont les plus simples sont les triangulaires, les autres solides. Il suffira de considérer l'exemple des rectilinéaires, ou, comme on a dit, des impairement-impairs : faits de limitants, dit Philolaûs (2), ce sont des champs de travail qui limitent à leur tour ; cela veut dire qu ils sont faits d'impairs et impairs eux-mêmes, si bien qu'aucun autre nombre ne peut les mesurer, sinon eux-mêmes ou l'unité ; de même, une droite est semblablement située par rapport à tous ses points ; aussi le Droit figure-t-il dans la table des oppositions sur la ligne de V Impair et de la Limite,
Il est important de l'observer, toutes ces spéculations arith-
(1) LXVHI, ch. 46, B 2 et 28. Cf. XXI, 113 sq., 115-117.
(2) LXVIII, ch. 32, B 2 ; cf. A 13. Consulter en outre Théon, Arithmétique.
LE PYTHAGORISME 73
métiques dérivent de l'inspiration religieuse ; c'est un approfondissement de cette inspiration mystique qui a détaché définitivement l'arithmétique spéculative des calculs utilitaires. Néanmoins, et surtout avec l'ancien Pythagorisme, découvrir quelque propriété des nombres, c'était toujours en découvrir quelque qualité symbolique ou quelque épilhèle divine caractéristique (1). Ainsi 3 est le premier nombre qui ait commencement, milieu et fin, le premier parfait, celui par lequel se définissent l'Harmonie et le Tout. Mais le nombre véritablement parfait, parce que, dit Philolaûs (2), il manifeste le mieux la vertu (Buvajjuç) du Nombre, c'est la Décade : car elle esl grande, elle parfait et réalise toutes choses ; principe et guide de la vie, aussi bien divine et céleste qu'humaine... ; sans elle, tout esl indéterminé, mystérieux, obscur. En elle, pour la première fois, est enfermé un nombre égal d'impairs et de pairs, l'unité avec le premier pair, le premier impair avec le premier carré. C'est le fondement de tous les nombres. 7 est Minerve, en tant qu il est, dans la décade, le seul nombre qui ne soit engendré par aucun de ceux qu'elle comprend et qui n'en engendre aucun. Il forme en outre, avec 4, une moyenne proportionnelle entre 1 et 10 (3). Un autre nombre privilégié est 9, le premier carré impair. Quant à la fameuse Télractys, dont il a été déjà question (4) et qu'il ne faut pas confondre avec le 4, elle est, en principe, la série des quatre premiers nombres, dont la somme fait 10 et se représente par le triangle déca Hque. C'est aussi la progression, de raison 2 et • ^ V
3, de quatre nombres à partir de l'unité; * 4/ Vg
or les deux derniers nombres, dont l'un * • • • s< \2? est le premier cube pair et le second, le premier cube impair, additionnés entre eux et avec l'unité, donnent la somme des huit premiers nombres, quatre pairs, quatre impairs.
(1) Cf. LXXVII, étude 4 et, dans l'édition des Theologumena de Jambliqne par De Falco (Teubner), l'index des Epilhela numerorum.
(2) Philol. Fr. 11, début. — (8)l + 3 = 4 + 3=»7 + 3« 10. (4) P. 66. Cf. LXXVII, 8« étude.
74 SCIENCE ET PHILOSOPHIE
La contribution du Pythagorisme à la constitution d'une - géométrie autonome est marquée du même caractère. Quand Pythagore, dit-on, eut découvert la démonstration abstraite du rapport, déjà connu des Egyptiens (p. 39), de l'hypoténuse du triangle rectangle avec ses côtés, une tradition veut qu'il ait remercié les dieux de cette révélation en leur sacrifiant un bouc. Sans insister sur d'autres théorèmes ou problèmes, dont l'école aurait trouvé la solution démonstrative, sur les termes qu'elle aurait introduits dans la langue de la géométrie, on signalera seulement des études, non douteuses, sur quelquesuns au moins des polyèdres réguliers, et surtout du tétraèdre et du dodécaèdre. Or, c'est de cette dernière figure, coupée par moitié en deux pentagones, qui se décomposent à leur tour en six figures semblables, que les Pythagoriciens tiraient le fameux emblème mystique du Penlalpha ; ce qui suppose la division de la droite en moyenne et extrême raison. Enfin, même si la tradition n'est pas vraie, d'après laquelle la trahison d'Hippase serait d'avoir révélé le mystère de l'incommensurabilité de la diagonale, il n'est pas impossible que, en voulant représenter en pointsunités le rapport de l'hypoténuse aux côtés d'un triangle rectangle, quand ceux-ci sont l'unité, ils aient été conduits à réfléchir sur les irrationnelles.
La considération des accords musicaux, qui fut peut-être, comme on l'a vu, le principe de la doctrine, et vraisemblablement aussi celle du canon de la statuaire (1), ont fourni aux Pythagoriciens l'occasion de découvrir et d'étudier les médiélés ou proportions : arithmétique, géométrique, harmonique. Philolaûs a fait (fr. 6, § 2) une analyse très précise de l'octave, qu'il appelle harmonie. Soit le rapport de longueur des quatre cordes d'une lyre, la basse, la tierce, la moyenne,
(1) H Diels rattache (L.XVIII, ch. 28) à l'inspiration pythagoricienne le
canon de Polyclôte.
LE PYTHAGORISME
la hante, représenté par des nombres entiers, 6, 8, 9, 12. Il calculait les intervalles et les divers rapports numériques des consonances : de la syllabe (la quarte), entre la première et la seconde ou entre la dernière et la troisième; de celle qui passe par les cordes aiguës (la quinte), entre la première et la troisième ou entre la seconde et la dernière ; enfin de celle qui passe sur toutes les cordes (octave, tj Bià TrasàSv). C'est alors le rapport double, 12 : 6, ou 4 : 2. Or ce rapport 12 : 6 est précisément égal au rapport de l'excès de la dernière sur la seconde à l'excè3 de celle-ci sur la première, 12 — 8 : 8 — 6. On se contentera, sans poursuivre cette analyse en détail, de faire deux remarques. Les rapports numériques dans lesquels on exprime les faits de l'expérience permettront ensuite d'aller au devant de ceux-ci, de retrouver par exemple la longueur relative d'une des cordes par l'étude d'une proportion. Cet usage de la mathématique est pour le progrès de la science d'une importance considérable. D'autre part, quand Philolaûs appelait le cube V harmonie géométrique, parce qu'il a douze arêtes, huit sommets et six faces (1), il montrait par une audacieuse analogie comment la relation numérique, isolée de sa matière, devient capable de s'étendre à une pluralité de choses diverses.
La cosmologie pythagorique est mal connue, surtout sans doute parce que l'attention des témoins s'est de préférence portée vers les spéculations mathématiques de l'école, peutêtre aussi parce qu'elle différait peu de celle d'Anaximandre, et principalement d'Anaximène. Étant une harmonie, le monde est une chose qui a commencé et dont la génération doit être analogue à celle de l'harmonie du nombre, c'est-à-dire une détermination d'un espace vide indéterminé. Le monde en effet s'est constitué par une sorte d'aspiration de l'air illimité (itveufjia), qui est en dehors du ciel, de sorte que, le ciel ayant
(1) Ibid. ch, 32. A 24.
SCIENCE ET PHILOSOPHIE
absorbé en lui ce vide, celui-ci y sépare désormais les choses. Quant à l'agent de cette aspiration et de la détermination qui en résulte, c'est un mystérieux feu central, que les Pythagoriciens appelaient symboliquement la mère des dieux, autrement dit des astres, le foyer de l'univers, le posie de Zeus, son trône ou sa tour, le point d'attache etVunité de mesure de la nature. Si donc Hippase a considéré le feu comme premier principe, rien ne prouve que ce doive être sous l'influence d'Héraclite. Les choses particulières se produiraient ensuite par des condensations et des raréfactions. Ceci implique le vide, et il en serait de même dans la théorie d'Ecphante, pythagoricien de la deuxième génération, pour lequel les unités étendues seraient de véritables atomes. Quoi qu'il en soit, le monde, ainsi constitué et plus ou moins sur le type d'un vivant, s'organise progressivement, et le bien ne s'y réalise que peu à peu (1). Mais, loin d'être un progrès sans fin, cette évolution s'achève, au moins selon Philolaûs, avec la grande année, pour recommencer ensuite, parfaitement identique à ellemême (2). Enfin il y a une pluralité de mondes, mais en nombre fini ; on mentionne même un calcul de Pétron sur le nombre de ces mondes, disposés en triangle.
C'est autour du feu central que tout s'ordonne et que se fait la révolution circulaire des dix corps célestes. La partie la plus élevée, et l'enveloppe de l'Univers, étaitappelée Olympe : elle comprend le ciel des fixes, dont peut-être le mouvement propre d'orient en occident aurait été pour la première fois reconnu par Pythagore, et, en outre, un autre feu opposé au feu central et dans lequel les éléments existent dans toute leur pureté. Au-dessous se trouve le Cosmos, où se meuvent les cinq planètes, dont le mouvement est inverse de celui du ciel des fixes, le soleil et la lune. Enfin VOuranos proprement dit est la région sublunaire et circumterrestre, celle du deve-
(1) An., Melaph., A 7, 1072> 30-34 ; cf. CXX, p. 510 n. 455, 1,
(2) Comme plus tard chez les Stoïciens.
LE PYTHAGORISME 77
nir désordonné et de l'imperfection. Sans s'arrêter à l'obscure question de savoir pourquoi il en est ainsi malgré le voisinage du principe directeur, on remarquera seulement que, si la terre n'est plus au centre, elle devient alors un astre comme d'autres, se mouvant autour du feu central, ce qui produit la succession des jours et des nuits. Mais à quoi servait désormais aux Pythagoriciens la révolution diurne, dont c'était la fonction propre dans l'hypothèse géocentrique ? Ce problème, depuis longtemps débattu par les historiens de l'astronomie, semble provisoirement inextricable. Ce qui est du moins très sûr, c'est que, entre le feu central et la terre, tournant avec celle-ci sur une moindre orbite et du côté de l'hémisphère que nous n'habitons pas, ce qui explique son invisibilité, ils plaçaient une anlilerre, dont l'existence complétait ainsi la série décadique des corps célestes. Le rôle de ce dernier corps, et peut-être aussi d'autres corps pareillement invisibles, semble avoir été d'expliquer les éclipses de lune, et pourquoi elles sont plus fréquentes que les éclipses de soleil. Car c'est du feu central que, semblables à des miroirs, la lune et le soleil même reçoivent leur lumière, et ce dernier sa chaleur, qu'ils réfléchissent ensuite vers nous. Aussi doit-on distinguer trois soleils, dont l'un est l'astre lui-même, c'est à dire le miroir, les deux autres, les rayons incidents qui viennent du feu central, et les rayons réfléchis de notre côté. Au lieu de supposer, pour expliquer le jour et la nuit, une révolution d'occident en orient de la planète terre, qui alternativement lui permette ou l'empêche de recevoir ces rayons, cer ains Pythagoriciens auraient, diton, admis une rotation de la terre sur son axe, soit, comme Hicétas de Syracuse (qui n'est peut-être pas seulement l'interprète fictif de l'opinion personnelle d'Héraclide du Pont, dans un dialogue de ce platonicien), en laissant le feu au centre du monde, soit, comme l'aurait fait Ecphante, en y plaçant la terre (1). Quant au soleil, avant l'incendie de Phaéthon, sa (1) LXVHI, ch. 37, 1 (cf. ici, p. 286); ch. 38, 1 fin et 5.
78 SCIENCE ET PHILOSOPHIE
route était, non le zodiaque, mais la voie lactée, considérée d'ailleurs par certains Pythagoriciens comme la poussière d'un astre embrasé, puis dispersé. Enfin, selon Philolaûs (1), la lune aurait, en rapport avec une longueur plus grande de ses jours, des animaux et des plantes plus grands et plus beaux que ceux de la terre. Il était naturel que l'esprit mathématique de l'école mît sa marque sur cette cosmologie. Chaque astre est en effet le lieu propre d'un nombre : le feu central étant celui de l'Un- principe, l'antiterre est le lieu du premier 1 delà décade, la terre, le lieu de 2 ou de l'opinion, le soleil celui de 7, parce que, à partir des fixes, il occupe le septième rang, et aussi du temps critique, puisqu'il règle le cours des saisons, etc. Rien de plus -~ célèbre, d'autre part, que la doctrine de Y harmonie des sphères, dont le fond subsisterait, même si, contrairement à de nombreux témoignages, on devait croire que les premiers au . moins de3 Pythagoriciens étaient restés fidèles à la représentation que s'étaient faite des astres Anaximandre et Anaximène. Ce qui prouverait en tout cas l'ancienneté de cette doctrine dans la tradition de la Société, c'est, dans le catéchisme des Acousmatiques, l'identification de l'oracle delphique à la tétractys et à l'harmonie, dans laquelle sont les Sirènes (2). Si un corps, en se mouvant assez rapidement, rend un son, par analogie il doit en être de même pour les astres. Or leur vitesse variera avec leur distance, comme la vitesse des vibrations avec la longueur des cordes de la lyre* On doit donc retrouver dans le système céleste les consonances de la lyre. Pourquoi n'entendons-nous pas cette harmonie ? C'est précisément parce que jamais nous n'avons cessé de l'entendre, et qu'un son n'est perçu que par rapport à des silences. A la vérité, il est difficile, en présence du désaccord des témoignages, de se faire une idée précise du détail de cette astronomie musicale (3).
(1) fbid., c. 32, A 20. — (2) LXXVII, 132 sq., 260 sq., 276. (3) On la retrouve plus ou moins transformée dans la mythe d'Er, au X «livre de la République ; cf. ici, p. 238.
LE PYTHAGORISMT?
Il est impossible de détacher les conceptions biologiques et médicales des Pythagoriciens de leurs relations avec l'école de médecins de Crotone (1), et surtout avec Alcméon (2). Aussi y a-t-il in érêt à intercaler ici un bref exposé des théories de ce dernier en matière de physiologie et de psychologie.
Tandis que, avant lui et encore par la suite, le cœur était regardé comme le sensorium commun et le siège de la pensée, cette fonction est attribuée par lui au cerveau, auquel des conduits, ou pores, transmettent les modifications qui se produisent dans les organes sensoriels. Tout dérangement dans le cerveau, — et Alcméon l'aurait reconnu par la dissection, qu'il serait le premier à avoir pratiquée, — altère en effet la sensibilité. Chaque espèce de sensation avait été, à l'exception peut-être du toucher, étudiée par lui, dans son organe et dans son fonctionnement. Il y a, par exemple, sensation de son quand le creux de l'oreille, qui est vide, résonne au contact de l'air extérieur. Il avait, diton, étudié le trajet des nerfs optiques et reconnu dans la vis on (3) trois facteurs : la lumière ou le feu extérieur ; le feu intérieur à l'œil, et dont l'existence est rendue manifeste par ce fait que l'œil frappé s'illumine ; enfin, et comme moyen de cette opposition, l'eau qui est dans les membranes qui entourent le globe. — Au-dessus de la sensation, qui est commune à l'animal et à l'homme, est l'intelligence, qui n'appartient qu'à ce dernier. Toutefois la pensée, en tant que science, n'est pour lui que le mode stable de la mémoire et de l'opinion, dont la sensation est la base. — Quant à l'âme, c'est le principe même de la vie : les hommes meurent, disait-il (fr. 2), parce qu'ils ne peuvent unir le commencement à la fin ; l'âme au contraire est immortelle parce que, pareille aux astres dont le mouvement est éternel, en tant qu'il est circulaire et revient toujours sur
(1) Milon, une des têtes du parti, avait épousé la fille de Démocédès qui ut médecin de Darius et guérit sa femme Atossa.
(2) Son livre était dédié à trois Pythagoriciens, dont Brotinus. '3) Comparer Platon, Tint,, 45 b sq., Soph., 266 c.
SCIENCE ET PHILOSOPHIE
lui-même, elle se meut toujours. Des recherches embryogéniques très variées montrent qu'il s'est préoccupé de savoir comment ce principe de vie donne naissance à un être individuel. La mort, d'autre part, proviendrait d'un reflux du sang dans les veines, surtout peut-être dans celles du cerveau, plus complet seulement que celui qui détermine le sommeil. — La santé résulte de l'équilibre (îcovo^ta) et du mélange proportionné (xpas'.ç) de qualités (ouvàixetç) qui, selon une loi générale (dont on ne sait si l'inspiration première appartient aux Pythagoriciens ou bien à Alcméon et à l'école médicale qu'il a illustrée), s'opposent deux à deux : humide et sec, froid et chaud, amer et doux. La maladie, au contraire, est la suprématie d'un seul des termes de tel ou tel couple. En outre de cette cause déterminante, il importe de connaître la circonstance qui y a donné lieu, par exemple l'excès ou le défaut de nourriture, puis le siège du déséquilibre, enfin les causes externes, comme la nature des eaux ou la configuration du pays (fr. 4).
C'est vraisemblablement sous cette influence que s'est constituée, chez les jeunes Pythagoriciens, les « savants», et notamment chez Philolaûs (1), une médecine bien différente de celle que le catéchisme des Acousmatiques appelle la pins sage des choses humaines et qui n'était sans doute qu'une méthode religieuse de purification. Cette médecine nouvelle s'inspire en effet de l'observation des faits, tout en cherchant à le* interpréter à la lumière d'une doctrine générale. — Par analogie avec le monde et son feu central, le corps humain semble avoir son principe dans le Chaud, chaleur de la semence, chaleur de la matrice, et dans le désir qu'a cette chaleur d'être tempérée par le froid ; elle attiré donc à elle l'air extérieur (c'est la naissance), pour le restituer par l'expiràtion, sans quoi elle se détruirait elle-même. L'excès ou le défaut du refroi-
(1) Ses idées sur ce sujet nous sont connues par l'Anonyme de Londreë, comparateur de YHisloirede la médecine du péripatéticien Ménon. Cf. LXVIII, ch. 32, A 27 (2) 86 bc.
LE PYTHAGORISME
dissement, en agissant sur le sang, sur les humeurs, sur h bile, causent indirectement les maladies. Ainsi la vie normale est une harmonie, un accord des contraires. On reconnaît là la thèse de Simmias de Thèbes, qui a été l'élève de Philolaûs, dans le Phédon de Platon.
Dans cette thèse, il y a cependant quelque chose de plus 5 c'est que l'âme est précisément cet accord, cette harmonie d corps. Celui-ci est comparable à une lyre, mais l'opposition du chaud et du froid, etc., y remplace celle de l'aigu et du grave ; en tant que contraires ils le « tendent », en tant que corrélatifs ils en maintiennent l'unité ; si la tension se relâche ou qu'elle soit démesurée, l'accord s'évanouit, et c'est la mort de l'âme, avant même que soit achevée la destruction du corps (1). — Nul doute que cette thèse ne soit pythagorique : elle a eu, dit Platon, l'assentissement d'Échécrate, qui se rattache à Philolaûs et à Eurytus ; on la retrouve chez Aristoxène et, avec quelques différences, chez Dicéarque, qui tous deux ont reçu l'empreinte du Pythagorisme. D'autre part, le remarquable quaternaire : intelligence et cerveau, sensibilité et cœur, vie embryonnaire et nombril, génération et organes sexuels, dont il est question dans le fr. 13 de Philolaûs, semble bien se rattacher à une conception analogue (2). Et pourtant, comment se concilie-t-elle avec une autre doctrine, attribuée au même Philolaûs (fr. 14) ? Si en effet l'âme a été, en punition de ses fautes, ensevelie dans le corps comme en une tombe (<rS^a, o^pa), c'est qu'elle est une réalité indépendante du corps. De plus, le second pythagoricien du Phédon,^ Cébès, pareillement élève de Philolaûs, apporte une autre théorie : l'âme n'est pas une résultante, car c'est elle qui se tisse successivement plusieurs corps mortels, mais elle finit par s'user à la tâche, et elle meurt avant le dernier de ses
(1) Ibid.y 86 c d.
(2) La critique cFAristote, De an,t I 4, 408a 10*13, parait se rapporter à cette conception.
SCIENCE ET PHILOSOPHIE
vêtements (1). Enfin Aristote, qui ne nomme pas les Pythagoriciens quand il parle de Pâme-harmonie, ne leur attribue expressément que deux opinions : d'après l'une, dont il ne manque pas de signaler les rapports avec l'Atomisme, l'âme, ce sont les poussières qui voltigent dans l'air, et qu'un rayon de soleil nous fait apercevoir, perpétuellement mobiles même par le temps le plus calme ; d'après l'autre, elle serait le principe même de leur mouvement (2). Peut-être, en rapprochant de cette dernière indication la thèse de Simmias, trouverait-on la vraie pensée de Philolaûs dans cette proposition qui lui est attribuée (3), que l'âme est ce qui apporte dans le corps le nombre et l'harmonie. On voit du moins à quel point il est malaisé de dégager de tout cela les traits, même simplement probables, d'une théorie philosophique de l'âme.
Par contre, il est possible de dire quelque chose de plus défini au sujet de la croyance fameuse des Pythagoriciens à la migration des âmes, mélensomalose , et non, comme on le dit communément, métempsycose. — Trois choses seulement, disait Porphyre (4), sont bien connues des enseignements de Pythagore : que l'âme est immortelle ; qu'elle passe en des animaux d'espèces différentes, et que, selon certaines périodes, les êtres recommencent (comme le monde lui-même) leur vie antérieure ; enfin, que tous les êtres animés sont congénères. A ces thèses, qui sont vraisemblablement de souche orphique, se rattache l'affirmation de Pythagore, qu'il est la cinquième réincarnation d'un fils d'Rermès, à qui son père avait donné la faculté, dont Pythagore a hérité à son tour, de se rappeler toute la série de ses états antérieurs. Ces privilégiés se souviennent aussi des séjours que, e itre leurs incarnations successives, ils ont faits dans 1*H idès, où les âmes des morts
(1) Phêdon, 86 e-87 e. — (2) De an., I 4, début et 2, 40i«
(3) LXVffl., c. 32, B 22. Que le Ilepï pueu-ùv xal u-expoW, d'où la tire Claudien Mamert, soit inauthentique, cela ne prouve pas que le fond n'en puisse être exact. Cf. \J, 5533 (tr. fr., I, 424).
(4) V. P., 19 (cf. 18), peut-être d'après Dicéarque.
LE PYTHAGORISME
subissent les peines auxquelles elles ont été condamnées. C'est à cela que se rapportent les descentes aux enfers de Pythagore et de plusieurs autres. Cette mémoire, qui est pour eux le signe cïe la continuité de leur existence, leur rappelle en outre les plantes et les animaux par les corps desquels leurs âmes ont passé. Car, de toute façon et même à défaut de peines infernales, l'incarnation signifie toujours que l'âme n'a pas achevé le cycle de ses purifications ; c'est une étape de la palingénésie, un moyen de la rédemption finale. On connaît les vers où Xénophane, qui est contemporain de Pythagore, raille celui-ci arrêtant le bras d'un homme qui bat son chien : Cesse de le tâtonner, dit-il ; car, sans nul doute, cesl Y âme d9un de mes amis : en entendant sa voix j'ai reconnu cette âme (1). Aristote parle aussi de ces mythes pythagoriques, d'après lesquels n'importe quelle âme peut entrer dans n'importe quel corps (2). Or cela ne se comprend que si enfin une parenté spécifique unit tout ce qui a vie.
Il se peut que ces dogmes, et sans doute en relation avec certaines traditions du folk-lore, soient à la base de quelquesune s des interdictions pythagoriques. Si l'on doit s'abstenir des fèves, c'est que la tige de cetle plante, n'ayant pas de nœuds, est un passage naturel pour les âmes qui de PHadès remontent vers la lumière. Si 'els animaux sont plus particulièrement sacrés, c'est peut-être qu'ils sont, plus que d'autres, désignés pour recevoir les âmes au sortir de l'Hadès, en raison de leur rapport avec les divinités infernales (3). Est-ce à dire que toute atteinte portée au corps retentisse sur l'âme, comme si celle-ci était quelque chose du corps ? La raison est plutôt même ordre que celle au nom de laquelle les Pythagoriciens condamnaient l'atteinte de l'homme à sa propre existence (4) : nous sommes la propriété des dieux et il ne nous appartient pas, hors la cérémonie religieuse du sacrifice, de troubler
(1) Fr. 7 D. — (2) De an., I 3, s. fin.
(3) Sur tout ceci, cf. LXXVII, 36-38, 289-293. — (4) Phédon, 62 b.
84 SCIENCE ET PHILOSOPHIE
l'ordre que nos maîtres ont fixé à l'incarnation des âmes, et en vue des expiations nécessaires. On voit donc que, si quelques Pythagoriciens savants ont admis, par la théorie de l'âme har- i monie du corps, que celui-ci mourait par la mort même de son âme, cette doctrine n'a pu manquer d'être, pour les Pythagoriciens dévots, un objet de scandale et d'horreur.
On vient de signaler en passant une des propositions capitale ; de la théologie pythagorique. Tout entière, elle se lie à la prescription morale qu'il faut avoir commerce avec le divin et suivre Dieu. Cette dernière formule pose la question du monothéisme pythagorique. Certes la pensée refléchie tendait alors vers l'unicité du divin, vers une souveraineté complète de Zeus. Mais, à l'exception d'un fragment très suspect de Philolaûs (fr. 20), aucun lexte n'autorise à attribuer aux Pythagcv riciens cette théolog'e métaphysique, dans laquelle l'Un primitif serait identifié à Dieu, à titre de cause transcendante, efficiente et organisatrice, par opposition à l'Illimité qui serait la matière. Tout ce qui nous est dit dans ce sens (1) n'est qu'une transposition platonicienne du Pythagorisme primitif. Ce qu'on trouve en effet dans les fragments vraisemblablement authentiques de Philolaûs, c'est non pas que Dieu est une cause première, dont le pouvoir efficient serait borné par la résistance de la matière, mais au contraire que le Nombre et l'Harmonie sont premiers par rapport à Dieu, puisque la Décade fixe sa loi à la vie divine comme à la vie humaine, et que l'essence éternelle (à !<rr<o) des choses se laisse seulement pénétrer plus facilement par la pensée divine que par la nôtre (2). Tout ce qu'ont fait les Pythagoriciens, c'est donc d'épurer le polythéisme populaire et de l'accommoder à leur morale et même à leur mathématisme.
En résumé, le Pythagorisme est à la fois une secte religieuse, qui apporte à ses fidèles, avec un crédo, une règle de vie en vue
(1) Même par Théophraste, cf. LXVIH. ch. 45, B 14.
(2) Fr. 11 § 1 et ir. 6 déb.
LE PYTHÀGORISME
de la purification et du salut, et une école philosophique, à laquelle la pensée doit ses premiers succès dans, son effort pour dégager l'essence abstraite des choses et pour assigner aux phénomènes des lois simples et intelligibles. Ils ont été des physiologues, cela n'est pas douteux. Mais, par la façon dont ils Pont été, en prenant le nombre pour principe des choses et en cherchant la loi suprême dans une harmonie d'oppositions notionnelles, ils ont dépassé de beaucoup la physique de l'école de Milet et posé les fondements d'une métaphysique.