‹ La pensée humaine, ses formes et ses problèmes;Chapitre 33 sur 60 · Degré · texte numérisé non relu

Degré

79. — La différence entre la différence de qualité et la différence de degré n'est pas originelle, mais elle est le fruit d'une interprétation dans laquelle l'analogie avec la série des nombres joue un rôle décisif.

Au point de vue purement psychologique, on ne peut pas marquer une différence bien tranchée entre l'intensité d'une sensation et sa qualité.

L'opposition entre la lumière et l'obscurité, entre le blanc, le gris et le noir est aussi qualitative, pour la perception immédiate, que l'opposition entre le jaune, le bleu et le rouge. De même qu'il y a des nuances et des transitions innombrables entre le blanc et le noir, il y a aussi des transitions successives entre les qualités de couleur. Nous posons le gris entre le noir et le blanc, comme, par exemple, nous posons l'orange entre le rouge et le jaune. Ce n'est pas du point de vue psychologique, mais seulement du point de vue purement physique, qu'on peut opposer les sensations de lumière et d'ombre aux sensations de couleur ; mais on suppose ainsi plus que les sensations immédiates ; on suppose, entre autres, la connaissance d'une série de différences physiques ou plutôt de deux séries physiques, l'une se composant de différences dans l'énergie (amplitude) des ondulations de l'éther, l'autre de différences entre la longueur des ondulations. La série des sensations allant du rouge au violet répond à la seconde. C'est la connaissance pratique ou théorique de l'optique physique qui a conduit à distinguer entre la force et la qualité des sensations de lumière. Une et même couleur peut varier avec une différence physique dans l'intensité de la lumière sans perdre sa qualité si la variation ne monte pas au plus haut degré d'intensité ou ne redescend pas à un point où il n'existe plus d'effet de lumière. Il en est

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de même pour nos autres sens. La différence entre un son plus fort ou plus faible, un degré de chaleur plus ou moins élevé est, pour notre sensation, de même espèce que la différence entre deux couleurs, mais nous l'interprétons comme une différence d intensité, quand nous connaissons la différence des degrés d'intensité des effets extérieurs. Le degré d'intensité des effets peut se mesurer par le travail physique accompli, le degré d'intensité de chaleur, par exemple, au moyen de la hauteur du mercure dans le tube de verre. C'est de pareilles expériences qu'est sorti le concept du degré de force et c'est par la voie de l'analogie qu'on l'a appliqué aux différences originellement qualitatives des sujets. L'énergie physique se mesure à la longueur du chemin que parcourt la masse projetée. On peut former là une série de nombres répondant aux différentes longueurs ; l'analogie est alors libre d'aller son train en cela que la série de nombres qu'on a acquise peut être rendue parallèle à la série de différences de nos états qualitatifs. Si nous n'avions aucune échelle différentielle de ces états, le concept de degré ne pourrait pas se former. Le concept de degré ne suppose pas seulement le concept de nombre, mais aussi un espace qui puisse être mesuré.

Kant, dans son exposé, d'ailleurs si remarquable, de la catégorie de degré (intensité), attache une grande importance au fait que l'on peut former des séries de qualité qui finissent par une cessation absolue de la sensation *. Mais aucune série de ce genre ne peut être décisive. Il faut une comparaison avec une autre série qui apporte une détermination des membres et de leurs rapports réciproques plus partaite et plus claire. Et ici la série de nombres et la série de lieux dans l'espace s'offrent comme prototypes. Là Kant n'a pas appliqué le concept de l'analogie quoiqu'il eût autant de raisons de le faire que pour la causalité (voir 75). Ce n'est que par la confiance que nous avons en l'utilisation et en la valeur de l'analogie que, pour nous servir de l'expression si caractéristique de Kant, nous pouvons anticiper l'expérience en formulant cette loi que toutes les expériences sont des grandeurs intensives.

i. Kritik der reinen Vernunft, 2° éd., p. 217 et suiv.

LES FORMES DE LA PENSÉE

Lorsquele concept est appliqué à l'activité même de la conscience comme lorsque nous disons par exemple que l'énergie psychique peut avoir différents degrés d'intensité, nous sommes inspirés comme nous l'avons déjà fait observer (2,7), par l'analogie avec le concept de l'énergie psychique. Psychiquement, nous réunissons la multiplicité et la différence et c'est l'intériorité avec laquelle s'opère la réunion qui peut avoir plusieurs degrés. Chaque état de travail physique a son timbre propre et ce n'est que par un détour, ce n'est qu'à travers la réilexion qu'on peut retrouver la trace de la synthèse qui a agi. Et de même que souvent notre sensation de la chaleur nous semble avoir un degré beaucoup plus élevé que le degré de chaleur de la réalité, il peut aussi quelquefois, et peut-être très souvent, y avoir un sentiment de tension et d'effort qui, en réalité, nç répond pas au travail psychique qu'estime la réflexion. Gela fait partie des nombreuses illusions du domaine de la vie intérieure .L'application symbolique de l'espace et du nombre apparaît visiblement lorsque nous parlons d'« avancement » ou de «recul» spirituel. Quoique la mesure n'aille pas au delà d'une appréciation, il est cependant important de savoir sur quoi est construite cette appréciation.

80. — Une série de qualités cesse à un point déterminé. L'orange passe au jaune et au rouge, la tiédeur passe à la chaleur ou au froid, l'eau devient de la glace ou de la vapeur, et ainsi de suite. Ce qu'on a appelé la loi de nombre déterminé sur laquelle, de notre temps, Renouvier et Dûhring ont particulièrement insisté, repose sur des expériences de ce genre. Mais elle ne cause pas, comme le supposent ces deux philosophes, une rupture dans la loi de la continuité. Lorsque la série de qualité a atteint zéro (que zéro signifie le commencement ou la fin), le problème est de chercher une nouvelle analogie. Il faut découvrir des séries qui s'étendent au delà de celle qui jusqu'ici a été employée dans la comparaison de sorte que le premier ou le dernier membre de la série de qualité puisse correspondre à un membre de la nouvelle série de comparaison. Toute la série de qualité précédente peut alors être regardée comme un membre ou une partie d'une série plus vaste. Ainsi, quand il est prouvé que notre série de couleur ne répond qu'à

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un fragment de la série formée par les degrés de réflexion des rayons lumineux, il nous faut remonter à la constitution des organes de la vue et à leur mode de fonction, puis à leur importance dans la lutte pour la vie, donc à une série plus vaste, afin de comprendre pourquoi la perception des couleurs ne répond qu'à une partie limitée de la série des degrés de réflexion. Même alors resteront des questions qui font partie du problème des rapports du psychique et du physique. La disparition delà lumière le soir et son retour à l'aurore entrent dans une continuité quand nous ne prenons pas garde uniquement à ce qui est immédiatement accessible à notre observation, mais que nous songeons à la rotation de la terre et à sa position vis-à-vis du soleil. Il peut sembler parfois que la nature fasse des sauts, mais chacun de ces sauts contient une incitation à nous former un horizon plus large. Ainsi lorsque nous comprenons le repos comme un mouvement minimal, comme un rapport d'équilibre entre des forces, nous supprimons par là le saut entre le repos et le mouvement.

La loi de nombre déterminé n'est, par conséquent, pas l'expression d'une vérité définitive et indépendante. Elle est la constatation préalable d'un problème, elle nous indique un nouveau problème.

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