Lieu
81. — De même le concept de lieu (ainsi que le concept d'espace qui s'y rattache), en se développant, a cessé d'être un concept de qualité pour devenir un concept de pure relation de formes qui peut être déterminé quantitativement, c'est-à-dire permettre l'application du concept de nombre.
Plusieurs de nos sens, surtout la vue, le toucher et la perception de mouvement sont la condition de notre compréhension de l'espace. Et dans ce développement, l'analogie joue un rôle essentiel, ainsi que Berkeley l'a montré. C'était un triomphe pour lui qu'on ne pût pas se former une représentation ou une image intuitive dans laquelle n'entrassent que les propriétés « communes» aux différents sens. Avec raison, il fonda làdessus sa critique de toute la théorie des représentations générales. Mais il ne prit pas garde à un autre côté de la question,
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à ce fait que nous pouvons classer l'espace visuel, l'espace tangible et l'espace du mouvement sous un même concept aussi bien que nous faisons entrer des chevaux de différentes formes, de différentes couleurs etde diverses grandeurs dans un concept unique. Il y a analogie entre les différents exemplaires d'une même espèce. On prend alors l'analogie comme donnée et cela même à un degré tel qu'on est disposé à la comprendre comme identité. Mais il faut qu'il y ait eu une grande activité dans le domaine de l'intuition sensorielle et de la pensée élémentaire, avant que les analogies aient pénétré à ce degré.
Même après qu'il fut devenu clair pour nous que c'était le « même » espace que nous comprenions par la vue, le toucher et le mouvement, l'espace et les lieux continuent à paraître avec leurs différences qualitatives marquées, empruntées tantôt à l'un, tantôt à l'autre des sens agissant, mais surtout au sens du mouvement. En haut et en bas, à droite et à gauche, en avant et en arrière, ces représentations désignaient originairement des rapports de différence qualitative, ce qu'elles désignent encore en nous tous lorsque nous ne pensons pas mathématiquement ou au point de vue de la théorie de la connaissance. Ces expressions, pratiquement, désignent des mouvements et des positions qui entraînent des différences qualitatives. Dans l'idée antique des « lieux naturels », la propriété qualitative des lieux dans l'espace était maintenue. Chacun des « quatre éléments » avait ainsi, d'après la physique antique, son lieu naturel. Des motifs pratiques jouaient là un rôle, comme dans la compréhension de temps. L'espace est avant tout un intervalle, la distance qui nous sépare de ce que nous voulons atteindre et de ce que, par suite, il nous faut parcourir ou franchir d'un bond. L'intelligence pratique de l'espace est semblable au coup d'œil de l'homme qui va sauter et qui mesure la distance avant de s'élancer. L'intérêt pratique conduit à comparer un espace avec un autre, le rapport entre de nouveaux lieux avec l'espace antérieurement parcouru entre des lieux connus, et ainsi commence la mesure qui d'abord est au service de la volonté. L'intérêt pratique engendre ici, comme ailleurs, l'intérêt purement théorique au moyen d'un changement de motif. La mesure suppose une identification par laquelle une partie
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delà nouvelle étendue, sinon la nouvelle étendue tout entière, coïncide avec l'étendue déjà parcourue, pour autant que celleci peut se répéter dans la représentation.
Plus souvent on a pu couvrir l'une par l'autre, entièrement ou en partie, des expériences d'espace, de façon à ce qu'elles puissent être comprises comme identiques, plus il y a épuration des différences qualitatives des lieux. 11 apparaît alors que le processus, la mesure successive ou la construction peuvent s'opérer absolument de la même façon, dans quelque domaine que j'aille chercher les étendues qui doivent être mesurées ou les lieux dont je dois déterminer la position. L'identité ou plutôt l'homogénéité des lieux et des étendues commence à s'imposer. C'est sous la Renaissance (73) qu'eut lieu cet épuration de la conception de l'espace comme de la conception de temps. La pensée de Yindifferenza délia natura a été réalisée alors. Ce fut d'une grande importance pour la science qui chercha ainsi l'explication de ce qui arrive dans la nature autrement qu'en se tournant vers les particularités de lieux et de temps.
Mais si les lieux dans l'espace ne sont différents que par leur situation et qu'encore la situation d'un lieu soit déterminée par son rapport avec un autre lieu, et ainsi de suite, toujours en force de la même loi, il s'ensuit nécessairement qu'il ne peut y avoir de situations absolues, de lieux absolus. L'idée de la relativité complète des déterminations de lieu n'a pénétré que lentement. Copernic prenait encore la sphère des étoiles fixes pour un communis universorum locus. Kepler se refusait à tirer la conséquence hardie qu'avait osé tirer Giordano Bruno, lorsqu'il affirmait que les étoiles fixes ne pouvaient être toutes à égale distance de nous. Newton lui-même parlait encore de loca primaria qui déterminent à la fois leur position et celle des autres lieux. Les difficultés ne sont pas plus grandes ici que lorsqu'il s'agit des représentations typiques et générales : nous pensons, par exemple, et en conséquence, il nous faut, chaque fois que nous parlons de la situation de lieux, de direction de mouvement, d'inertie, etc., supposer une place déterminée par rapport à laquelle ces déterminations ont leur valeur. Même aussi avec le point de vue d'identité, il est
nécessaire d'indiquer, pour chaque cas, un point déterminé. (Voir 73.)
Alors seulement devient possible le concept de l'espace pur construit par la réunion d'éléments homogènes. G est l'intérêt pour la mesure, donc pour la détermination quantitative, fondé sur des raisons pratiques et théoriques qui a dirigé cette évolution. La géométrie de la mesure (métrique) s'est, par conséquent, développée avant la descriptive qui recherche directement les ressemblances et les dissemblances des rapports d'espace etjusque là, au point de vue logique, conditionne cellelà comme la comparaison quantitative suppose la qualitative. La géométrie de lamesure, aussi bien que la descriptive, n'ont pas leur seul intérêt en ceci qu'elles nous orientent dans le monde qui nous entoure. Nous nous servons de l'intuition d'espace pour symboliser tous les rapports de différence, parce que l'espace, comme on l'a dit avec raison, est la forme la plus exacte de la différence %.
82. — La réunion de l'homogène que suppose toute observation mesurant ou décrivant l'espace peut toujours être poursuivie en raison de la même loi que celle d'après laquelle elle a eu lieu la première fois. Dans ce sens l'espace est infini toute limite que nous lui assignons est arbitraire, due à des motifs particuliers d'espèce pratique et théorique. Il nous faut, comme nous l'avons vu, pour chaque détermination de lieu, pour chaque détermination de direction, mettre une limite, prendre une position et la regarder préalablement comme absolue , comme située sur l'axe du monde. Mais toute position de ce genre doit encore être déterminée par une autre, et ainsi de suite. En principe, la répétition doit toujours être possible puisque dans les actes de construction et de mensuration nous n'avons à faire qu'avec nos propres pensées . Une autre chose est de savoir si les sujets qui apparaissent sans que nous les créions nous-mêmes nous donneront constamment l'occasion de construire et de mesurer, oui, si, en général, ils rendent cela possible. Il en est de l'espace comme de toutes les autres catégories : c'est un concept de prédicat et nous l'appliquons, si
i. B. Russell : The Foundations of Geometry, 1897, p. 186.
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nous avons des sujets qui en rendent l'application possible ou nécessaire. A ce point de vue on ne peut rien conclure avec certitude de la grande importance qu'il a pour notre connaissance, surtout pour ce qui est de son exactitude.
Aussi, vu d'un autre côté, le problème de l'infinité surgit quand il s'agit d'espace. Entre deux lieux dont la position est déterminée, il y a toujours des lieux intermédiaires. Aussi ce procès peut-il, en principe, se poursuivre indéfiniment. Tandis que tout d'abord c'était la relativité des lieux qui conduisait au concept d'infinité, c'est ici la continuité de l'espace. Nous devons donc distinguer là le point de vue formel du réel.
L'espace « absolu » dont les lieux sont qualitaiivement identiques et se déterminent l'un et l'autre dans l'infini qui non seulement s'étend sans avoir de limites, mais est un continu dans ses moindres parties, cet espace est, comme l'a dit Kant, une Idée1, c'est-à-dire une règle d'après laquelle on doit examiner tous les mouvements. C'est également une règle d'après laquelle nos mesures et nos descriptions de l'espace dans les cas particuliers doivent être exécutées.
Aussi peu que nous pouvons décider si « réellement » l'espace est continu et infini, aussi peu nous pouvons décider si le genre d'espace que nous connaissons — les mesures et les constructions que nous appliquons à nos sujets — est le seul possible. L'espace que notre expérience semble nous imposer a trois dimensions et, dans cet espace, deux lignes droites ne peuvent se couper quand elles forment des angles droits avec une troisième ligne. Des mathématiciens ont examiné la question de savoir si cet espace (euclidien) est le seul possible. Si l'on définit l'espace comme l'extériorité ou comme « la multiplicité étendue », les propriétés susdites ne découlent pas nécessairement de ces définitions qui peuvent alors donner un concept de genre qui comprenne différentes espèces. On a prouvé qu'il était possible de développer des systèmes conséquents d'une idée d'espace ayant d'autres propriétés que les
i. Metapkysische Anfangsgrunde der Nalurwissenschaft, p. 149. Kant reconnaît par là de fait que la séparation tranchée qu'il avait établie entre les « formes de l'intuition », les « catégories » et les « idées » ne peut être maintenue.
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propriétés nommées. Nous ne pouvons pas plus décider laquelle des diverses géométries possibles est « vraie » que nous ne pouvons décider s'il y a « réellement » un espace infini et continu. A l'un et l'autre points de vue, ce qui doit trancher la question, c'est qu'il y ait des sujets qui rendent l'une ou l'autre solution nécessaire. La pensée a ici plus de possibilités que la réalité.
c) Négation.
83. — Ainsi que nous l'avons vu, les différences de qualité peuvent, à l'aide de l'analogie, être interprétées comme des identités. Vu d'un autre côté, chaque différence contient une négation. Lorsque deux sujets sont différents, l'un n'est pas, à un ou plusieurs points de vue, ce qu'est l'autre. Et jusque dans lerapportd'identité,onpeutdécouvrirune négation. Garsimême A est identique à B, il faut pourtant qu'il y ait eu quelque chose qui ait rendu l'identification nécessaire; il a donc fallu qu'une chose pût être dite de A qui fût niée de B (voir 69).
Mais la négation n'est qu'un des côtés du rapport de différence. Toute détermination et toute caractéristique excluent nécessairement beaucoup de propriétés et pour cela même sont une négation. Si, avec Spinoza, on donne pour base à sa pensée la représentation d'un infini comprenant l'existence de toutes les réalités, il est clair que toute caractéristique spéciale doit être une négation: omnis determinatio est negatio (Ep. 50). Et cette loi de Spinoza a ceci de vrai que, dans chaque sensation et dans chaque acte de la pensée, nous faisons sortir un sujet du large courant de la vaste totalité à laquelle il appartient (voir 2-3). Mais dans le rapport de différence nous avons aussi toujours devant les yeux le rapport réciproque des sujets du côté positif et ici le contraste réel contribue justement à faire ressortir la propriété de chaque sujet, de sorte que la négation ne demeure pas le seul point de vue.
La négation en elle-même ne signifie que l'absence d'un élément (propriété ou partie) qui est ou qui a été présent dans une autre relation. C'est pourquoi la négation apparaît d'abord quand nous abandonnons l'intuition dans son immédiatité (26). Le concept non est, comme Herbart l'a remarqué avec tant de
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vérité, le plus grand exemple d'un concept qui, dans le jugement, provient de l'expérience quoiqu'il n'ait pas d'objet dans l'expérience. Le fondement de l'intuition de négation est l'opposition entre AB et A ; cette opposition fait que je puis appeler A quand il apparaîtseul : A (non B). La négation est due, comme toute détermination, à une réunion.
Comme pour le temps, l'espace et les autres catégories, le motif pratique passe avant le théorique. Les hommes ontappris, par la déception et la privation que les choses et les événements non seulement ont leurs propriétés mais que chacun d'eux n'est pas ce qu'est l'autre. On doit choisir et on doit se résigner. Mais à cette école on apprend aussi quel important moyen de pensée constitue la négation. Par elle seulement la classification et l'induction deviennent possibles (22,26,28). La négation opère tantôt comme une invitation à un examen plus exact, tantôt comme un signe indiquant que tel chemin ne peut être parcouru.
84. — Au point de vue purement logique, La négation est l'absence, l'exclusion ou la cessation. Au point de vue mathématique, elle est une invitation à former une série (dénombres par exemple) dans un sens opposé. Un nombre négatif signifie la continuation d'une série de nombres dans le sens opposé à la série de nombres « positifs ». Il s'agit desavoir seulement quel est le sens qu'on appelle positif et quel est le sens qu'on appelle négatif. Il en est de même pour les directions de l'espace et du temps. Ai-je la partie essentielle de ma vie dans le monde du souvenir, le cours du temps qui se poursuit devient pour moi d'une signification négative. La négation, en opposition avec une autre direction, présente une exactitude que n'a pas la négation purement logique.
Il n'y a pas de sujets négatifs : la négation suppose toujours deux membres qui sont l'un et l'autre positifs. Platon détermine déjà la négation comme un rapport d'opposition entre deux existants (Svtoç wpôç ô'v àvxîGcS'.ç. Le Sophiste p. 257, E.). Du point de vue dépend la façon dont on attribue l'affirmation et la négation. Lorsque le zoologiste, dans sa description, passe des animaux articulés aux mollusques, il commence ainsi : « Le corps des mollusques est inarticulé et n'a point de membres
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articulés. » Quand le théologien a déclaré que sa foi était la seule conception de la vie qui fût vraie, il décrit les autres conceptions comme négatives, peut-être même comme «purement
négatives ».
Naturellement, il faut souvent nous arrêter devant une négation, sans que la caractéristique positive de l'un des membres du rapport soit possible. La négation conduira alors toute pensée vivante à chercher une pareille caractéristique. Si j'ai delà sympathie ou de l'intérêt psychologique pour les hommes, j'essayerai de pénétrer dans leurs dispositions d'esprit qui ne s'accordent pas avec les miennes. La négation est un motif de pensée important surtout quand deux jugements se nient réciproquement. Il y a alors un problème (27).
La négation est, avec l'identité et l'analogie, le moyen de pensée le plus important. Hegel, qui a si bien fait ressortir son importance à ce point de vue, la confondait souvent avec la simple opposition, parce qu'il ne se rendait pas compte que toutes les oppositions ne sont pas des négations. Il voyait dans la négation une possibilité de l'élargissement de la connaissance sans l'aide de l'expérience ; de fait il remplissait naturellement toujours la place vide désignée par la négation en faisant un emprunt à l'expérience. En même temps, Hegel méconnaissait la grande importance de l'analogie pour le développement de la connaissance et en particulier pour toute spéculation métaphysique. Son propre système repose sur une grande et audacieuse analogie et n'est pas construit seulement sur une dialectique aiguillonnée par la contradiction.
d) Rationalité.
85. — Quand le dépouillement d'éléments pratiques et qualitatifs, dépeint dans ce qui précède, est accompli, surtout par réduction à des différences de temps, de nombre, de degré et de lieu, il est possible de former des séries d'espèce transitive, en sorte qu'on puisse tirer des conclusions. Même la série de différences chaotique peut amener une conclusion, parce qu'elle est transitive ; mais par là un nouveau rapport de différence absolue et indéterminée est seulement mis à la place
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d'un autre. La série d'identité partielle, qui donne le schéma du rapport entre la cause et sa conséquence est surtout important en ce cas. De A — »B — >C dérive A — >C.
Le rapport qui apparaît là est analogue à celui qu'il y a entre l'intuition ou l'association et le jugement. Le jugement n'exprimera que ce qui est déjà contenu dans l'intuition ou dans la série d'associations. Le rapport entre le prédicat et le sujet est analogue aussi. Mais le passage peut, dans ce cas, avoir lieu spontanément, au moyen d'une perception ou d'une intuition. L'identité de l'intuition et du jugement, du sujet et du prédicat nous est donnée, ou du moins nous le pensons, d'une façon immédiate. Des recherches plus précises pourront démontrer cependant que plusieurs intuitions et plusieurs associations différentes ont agi clans la formation du j ugement et dans la détermination du prédicat. La perception et l'intuition peuvent être initiatrices ; il est possible qu'elles aboutissentà des découvertes qui doivent et peuvent être prouvées en suivant une voie très différente de celle qui y a conduit. Leurs preuves déterminent quelles sont les conditions qui opèrent à leur égard et jusqu'où s'étend leur signification.
Le passage de la perception ou de l'intuition à la conclusion (la preuve) est un nouvel exemple de dépouillement de qualités. Une conviction qui s'est formée spontanément, sous l'action de souvenirs, de sentiments, de stimulations peut apparaître avec le caractère de l'immédiateté et de l'originalité comme une perception de couleur ou d'odeur. On s'y repose avec certitude tant que nul élément contraire ne vient éveiller le doute et l'inquiétude. Lorsque cela arrive, la question est desavoir si cette conviction peut être transformée en une conclusion. ïl faut pour y parvenir user de la réflexion à l'égard des sujets et des éléments qui constituent la conviction et dont on y retrouve la trace. Dans la nouvelle forme que prend la conviction devenue conclusion, elle a un autre caractère, mais il n'y a aucune raison psychologique qui porte à croire qu'elle doive nécessairement perdre de son énergie si la transformation a pleinement réussi.
Il faut bien se rappeler que c'est seulement un changement de forme qui a lieu lorsque la perception, l'intuition ou la conviction devient une conclusion. Nous nous mouvons encore
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dans le monde des catégories de la forme et la conclusion est une pure forme de la pensée, comme le temps, le nombre, le degré, le lieu. La condition en est toujours que les sujets, qui ne sont pas créés par nous-mêmes, permettent l'application de nos formes de pensée, de celles mêmes qui s'imposent le plus fortement à nous. Nous n'avons pas le droit de faire, avec Aristote et Leibniz, de la rationalité, c'est-à-dire du rapport des prémisses avec la conclusion, un principe métaphysique, l'expression d'une loi de l'existence. En insistant sur cette différence qu'il y a entre les formes que nous avons à notre disposition et leur signification réelle, nous entrons dans la voie qui conduit aux catégories réelles et par elles, au monde des problèmes. Mais avant d'y arriver, il nous faut encore ajouter quelques remarques sur la catégorie de rationalité.
86. — De même qu'il y a en général dans l'intuition plus que le jugement ne peut exprimer et, dans le sujet, plus que le prédicat ne peut contenir, les conclusions ne renferment pas toujours tout ce que renferment les prémisses. En effet les concepts intermédiaires qui effectuent la relation cherchée disparaissent. C'est bien, comme nous l'avons déjà vu (71), un souhait, un but qui inspire le choix des sujets dont nous désirons déterminer le contenu ; la détermination devient possible par le rejet de membres dans une série transitive, la conclusion contient donc moins de concepts que les prémisses. Dans la série A 5 B $ G 5 D, il me faut rejeter B et G pour arriver àA 5 D. Les membres intermédiaires peuvent être oubliés quand ils ne servent plus de rien. Ils peuvent servir à unir et à séparer A et D. Pour le moment on désire seulement que l'union soit effectuée; on en a besoin pour continuer le travail de la pensée et, regardant en arrière, on voit les membres rejetés comme des « points de vue fortuits », les « Zufàllige Ansichten » d'Herbart.
La conclusion forme donc un équivalent aux prémisses, à un point de vue déterminé par toute la direction du cours de la pensée et par ses problèmes. Elle ne peut pas, à tous les égards, équivaloir les prémisses. Peut-être que celles-ci, à d'autres points de vue, sont plus importantes que celles-là, comme la chasse peut valoir mieux que son produit, comme la recherche
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peut valoir mieux que la découverte, ainsi que l'a dit Lessing dans une phrase célèbre. Cependant, il y aura toujours un besoin qui poussera à sortir d'un rapport unilatéral et à chercher une équivalence, de façon à ce que la raison et la conséquence, les prémisses et la conclusion se trouvent dans une relation aussi étroite que possible. Il en est ainsi lorsque la raison et la conséquence peuvent être interchangées, de sorte qu'en partant de la conclusion on puisse toujours trouver les prémisses sur lesquelles elle repose ou qu'elle contient. Ce qu'il y a de fortuit dans la voie qui conduit au résultat disparaît alors et nous avons devant nous un petit monde, une totalité dont les membres ne sauraient être séparés l'un de l'autre. Nous sommes sortis des pures séries qui peuvent être poursuivies dans l'indéterminé. Nous n'oublions pas l'origine de la vérité, lorsqu'une fois elle est venue au monde ; elle ne peut rester désormais à l'état de trésor enfoui. Jusqu'où et dans quelle étendue on peut former de pareils mondes de pensée, de pareils systèmes logiques, c'est une autre affaire. Et la question de savoir si toute la vie de notre pensée peut être limitée ou étendue à une totalité ainsi achevée est une question particulière. La possibilité de constituer des séries de différences chaotiques ne peut être méconnue ; aussi longtemps que surgiront de nouveaux sujets, il y aura toujours un nouveau travail à faire pour arriver à la formation de séries supérieures et par elles au développement d'un monde de pensée.
D. — Les catégories réelles
87. — Même si toutes les autres qualités pouvaient à jamais être changées en identités et en quantités ou du moins être interprétées comme des identités ou des quantités, la différence de temps subsisterait toujours. On pourrait aussi s'imaginer les qualités comme des types éternels dans un rapport d'identité absolue l'une par rapporta l'autre: A = B = C = D... Spinoza se représentait ainsi le rapport entre les qualités fondamentales ou « attributs » de l'existence, indéfiniment nombreux, mutuellement irréductibles, dont deux seulement, l'es- Hôffding. — Pensée. 14
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prit et la matière, sont accessibles à notre expérience. L'existence s'exprimait donc dans des formes infiniment multiples qui étaient mutuellement des équivalents ou des analogies logiques. C'eût été un oc monde tranquille » ; il n'y avait pas là de rapport de temps. Mais dans le monde de l'expérience tout est dans un remous perpétuel. Chaque coup d'œil ne donne que l'image d'un moment et les moments se succèdent en changeant.
La dernière grande opposition qui demeurerait dans notre connaissance même si toutes les autres avaient disparu, c'est l'opposition entre la rationalité et le temps. Il y a là un rapport entre la raison et la conséquence, ici, un rapport entre le précédent et le suivant, là un système éternel, ici une mer mouvante. Spinoza choisit le premier point de vue et le temps finit par devenir pour lui une illusion. Mais la vie de notre pensée reste toujours en face d'un heurt des deux points de vue et elle a pour tâche de trouver sa voie à travers ce heurt. C'est pourquoi il nous faut faire une différence entre les catégories formelles et les réelles. Cette différence est justement déterminée par l'importance du temps que nous avons relevée lors de la transition de la pensée antique à la pensée moderne (46-50). Elle a rendu nécessaire la formation de catégories applicables à la distinction de temps. C'est une exigence imposée aux formes par les sujets (71).
a) Causalité.
88. — Les catégories formelles ne sont point touchées par la différence des trois espèces d'intuition que nous nommons sensation souvenir et imagination. Sur la base de ces trois espèces d'intuition, la comparaison et la conclusion peuvent trouver place, on peut constater des identités et des qualités, des différences de temps, de nombre, de degrés et de lieu. Mais lorsqu'il est question de savoir la conduite que nous devons adopter en cas de lutte entre les trois espèces d'intuitions, nous sortons du formel quoique nous emportions les formes avec nous. Nous nous fions tout d'abord, s'il s'agit de distinguer la sensation du souvenir et de l'imagination, à une impression
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immédiate, à la qualité d'existentialité (36), à une certaine évidence, à une sorte de certitude qui, en règle générale, est caractéristique de ce qu'on a observé, en opposition avec ce dont on se souvient simplement ou avec ce qu'enfante l'imagination, et l'est également pour le souvenir en opposition avec ce que crée l'imagination. Mais, comme il peut non seulement y avoir lutte entre les qualités d'existence des différents sujets mais aussi entre les observations et les souvenirs, on cherche un critérium de la réalité qui consiste, comme nous l'avons vu (37-38), en une connexité des sujets fixe et conforme à des lois. Le concept de réalité présuppose que sur le fondement de sujets donnés on puisse construire une expectance qui est fortifiée par un cercle toujours croissant de nouveaux sujets.
Les sujets ne doivent pas alors former une série de différences chaotique. Là aussi pourrait apparaître une expectance, c'est-à-dire qu'on y est en droit de s'attendre à ce qu il surgisse toujours quelque chose de nouveau et de différent. Mais on ne peut pas s'attendre à voir surgir quelque chose de tout à fait déterminé, c'est-à-dire la même chose qui est déjà apparue dans les mêmes circonstances. Que le chaos demeure le chaos, c'est une prévision tout à fait certaine, mais absolument vide de contenu ; cela constitue la limite inférieure de tout savoir réel. Si nous n'atteignions pas au delà, notre savoir serait tout simplement la constatation de l'irrationalité de l'existence. Le travail de la pensée marche constamment vers une rationalisation des sujets à travers des formations de séries qui donnent à l'identité une place de plus en plus grande. Nous avançons à travers des expectances ou des hypothèses de plus en plus déterminées et par là nous nous approchons de l'idéal que nous appelons réalité. Il n'existe de réalité que pour la pensée. La vérité se trouve d'une façon purement formelle dans l'accord mutuel de nos pensées ; et plus il y a de sujets qui ne sont pas créés par notre pensée elle-même, mais que nous pouvons mettre dans une connexité qui réponde à la connexité purement logique de nos pensées (donc une connexité du sujet et du prédicat, de l'antécédent et du suivant), plus nous atteignons à la vérité réelle ou à la réalité.
On s'est convaincu de bonne heure que le critère de la
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réalité ne pouvait être quelque chose de simple et devait consister dans la connexité fixe et conséquente de tous les sujets. Mais Kant fut le premier qui vit clairement qu'il n'y avait qu'analogie, non identité, entre la connexité logique des pensées et la connexité réelle des sujets apparaissant successivement. C'est le rapport de temps qui oblige ici à distinguer l'analogie de l'identité et par suite encore à faire une différence marquée entre la causalité et la rationalité. Celle-là contient celle-ci ; mais celle-ci peut être présente sans celle-là. La réalité est la vérité ; mais toute vérité n'est pas une réalité.
De même que le temps et l'espace apparaissent d'abord pratiquement comme intervalle ou distance entre nos buts et leur accession, la causalité a un caractère pratique en cela qu'elle se montre, oui, qu'elle s'impose à nous par le rapport entre le moyen et le but. Le but est donné à notre représentation par nos penchants et nos souhaits, et nous cherchons alors les conditions sans lesquelles il ne peut être atteint. Ainsi nous vivons la causalité avant de la penser. Là s'opère, comme je l'ai déjà dit ailleurs, notre première rencontre avec la nécessité. L'ordre inévitable de la succession des sujets exprime notre premier concept de cause.
89. — Les sujets peuvent souvent former des séries sans qu'il y ait dans ces séries de membres qui puissent être liés comme causes et effets. Dans la série A B C D, chaque membre peut apparaître à des moments déterminés et en des lieux déterminés sans être dans un rapport mutuel de causalité (voir 62). Nous avons pourtant déjà employé le concept de cause dans l'ordonnance de la série comme série d'événements réels, car il nous a fallu alors appliquer à chacun des membres le critère de la réalité qui comprend le concept de cause. Quand nous voulons aller au delà et nous expliquer pourquoi ce sont justement ces sujets qui apparaissent et dans l'ordre où ils se trouvent, nous devons remonter plus loin et trouver la cause de toute la série. Lorsqu'on nous montre des projections, la lampe et les plaques photographiques sont derrière nous. Ce qui apparaît à nos yeux nous semble fortuit si nous ne savons pas ce qui se passe derrière nous. C'est une situation semblable que Platon a représentée dans sa fameuse
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caverne (au commencement du septième livre de la République).
Dans plusieurs domaines, notre expérience a un caractère sporadique ; elle part de points différents et continue sa marche par bonds. On ne peut pas anéantir ce caractère sporadique en démontrant qu'il existe une connexité directe entre les points de départ, mais seulement en atteignant une connexité plus reculée et plus vaste. On trouve la connexité entre une série d'éclairs dans l'état de l'électricité dont est chargé le nuage et dans les tensions comme dans les détentes successives qui ont eu lieu.
Historiquement, il faut souvent commencer par fixer la chronologie qui peut ainsi devenir la base d'une recherche qui aille plus loin. La critique historique a tout d'abord pour tâche d'examiner la réalité des événements irréguliers aussi bien que leur rapport chronologique. Pour cela, elle fait usage du concept de causalité, tel qu'il est formé au degré donné de l'évolution de la connaissance. La question de savoir si Hannibal a vécu et quand il a vécu est essentiellement un problème de même espèce que celui de savoir s'il y a eu originairement une nébuleuse d'où serait sorti notre système solaire. Dans les deux cas, on va au delà des sujets examinés. On construit le passé d'après le présent et la connaissance qu'on en a. Il n'importe qu'Hannibal n'ait existé que dans le passé ; la nébuleuse originelle n'a existé que dans des temps reculés. Chaque fois que j'emploie le critère de la réalité, donc le concept de la causalité, c'est d'un seul fait individuel que je désire avoir la certitude. Je veux être assuré que c'est véritablement un homme qui passe devant ma fenêtre, que c'est véritablement une cheminée que je vois sur la maison dans la rue, etc. Après vient la question de savoir pourquoi l'homme apassé et comment la cheminée a été construite là. Un des problèmes peut être résolu quand même l'autre ne le serait pas. La critique historique suppose que des lois gouvernent le monde des événements historiques même si, en écrivant l'histoire, on ne réussissait pas à découvrir le lien causal entre les faits et même si l'histoire comparée ne parvenait pas à formuler des lois historiques. L'essentiel est que, dans la connexité, nous soyons placés vis-à-vis
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du passé comme vis-à-vis du présent et de l'avenir. Même à l'égard du passé, on est en droit de parler d'une attente qui peut être remplie. M. Zeuthen supposait que les Grecs connaissaient le calcul infinitésimal et cette conjecture fut justifiée par la découverte que fit M. Heiberg d'un manuscrit d'Archimède. Nous pouvons trouver dans une lettre le critère de la réalité d'un souvenir d'enfance.
90. — Le concept de cause exprime la manière par laquelle nous réagissons sur une différence successive, sur un changement qui a rompu notre équilibre. Il y a équilibre dans notre aspiration spontanée à un but, jusqu'à ce que nous rencontrions un obstacle ; un obstacle de ce genre est la distance entre le but et la position que nous occupons actuellement ; elle est franchie et l'équilibre rétabli quand nous trouvons des moyens et des voies par lesquels notre effort peut se poursuivre dans le même sens qu'avant, quoique avec un détour. Mais là aussi où des motifs pratiques ne s'imposent pas, l'équilibre peut être détruit. L'apparition de nouveaux sujets ou le changement des précédents rompt plus ou moins l'équilibre de nos pensées ; la connexité à laquelle nous sommes parvenus antérieurement est détruite et on en veut établir une nouvelle. La recherche intellectuelle constitue une analogie avec la recherche pratique dans laquelle elle trouve son point de départ.
Dans le commencement de cette recherche, le rapport de différence continue à demeurer au premier plan. Deux sujets se succèdent et sont plus ou moins qualitativement différents. Ce que nous voulons d'abord décider, c'est si le second apparaît toujours quand le premier a paru et s'il n'en est jamais autrement. Dans sa forme élémentaire, la causalité exprime une succession inévitable. Mais il arrive aussi là que le travail de la pensée commence, comme nous l'avons montré à différents propos, par réduire les différences de qualité au moins possible. En même temps un travail se fait pour trouver le membre intermédiaire qui se rapporte au temps, de façon que le passage, pour ce qui est du temps et de la qualité, puisse avoir lieu aussi continûment que possible. Historiquement c'est, pour une grande part, ce désir de maintenir la continuité dans le rapport de cause qui a conduit au développement des catégories for-
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melles. La synthèse causale a fait avancer les synthèses de forme. L'histoire de la science montre que toutesies explications tendent à la continuité. Plus elle est réalisée, plus il est difficile de montrer le point où la cause cesse et où l'effet commence. La cause etl'effet se pénètrent, pour ce qui est de la qualité, graduellement, et pour ce qui est dutemps, successivement ; ce ne sont plus deux « choses» différentes. Nous nous apercevons qu'en distinguant la cause de l'effet, nous sommes intervenus dans, la marche continue de la nature, que «le bond» doit être mis au compte de notre observation et de notre pensée et non à celui de la nature. Il en est de ceci comme de la conclusion logique dans laquelle nous nous emparons d'un seul membre dans toute une série pour examiner ses rapports avec un autre membre (71-86) . Le changementqui donne uneimpulsion à notre pensée, à notre pensée causale aussi, fait ressortir quelques sujets par rapport aux autres. C'est tout d'abord un bond, non seulement entre deux sujets qui se succèdent, mais aussi entre ces sujets réunis et d'autres sujets qui se trouvent cependant peut-être dans la même série et dans un rapport de continuité avec ceuxlà. Notre intérêt isole ainsi la cause de ce qui la précède et l'effet de ce qui lui succède. Plus le rapport de causalité évolue et s'éloigne de la forme élémentaire, qui est un rapport de succession entre deux sujets qualitativement différents pour se rapprocher de sa forme idéale, qui est un rapport de continuité pour ce qui regarde le temps et la qualité, moins les deux bonds sont nécessaires.
91. — L'idéal est-il atteint quand le rapport de causalité prend la forme de la continuité ? Ne faut-il pas faire un pas de plus ? L'analogie avec le rapport de la raison et de la conséquence semble la réclamer (88). Cardans ce rapport, il faut que la conséquence (conclusion) ne contienne aucune chose qui ne soit dans la raison (prémisses) et le rapport de raisonnement le plus parfait demande même que la raison et la conséquence puissent être interchangées de façon qu'il y ait équivalence dans les deux sens (86). Cette analogie conduisit les philosophes du xviie siècle (pour qui il y avait là plus qu'une analogie) à formuler la causalité de telle sorte qu'il fallait qu'il n'y eût pas plus dans l'effet que dans la cause et qu'il devait y avoir
LES FORMES DE LA PENSÉE
homogénéité absolue entre l'un et l'autre. C'est Spinoza qui a le plus insisté sur cette condition. On la trouve encore dans Kant et surtout chez quelques-uns de ses successeurs (Hamilton et Spencer) qui font le pas décisif et découvrent une équivalence réciproque contenue dans le concept de causalité. Il est d'un grand intérêt pour la théorie de la connaissance que cette idée ait joué un rôle essentiel dans le travail qui a amené à découvrir la loi de la persistance de l'énergie. Robert Mayer, Colding et Joule partirent de ce point que la conservation de l'énergie était un élément nécessaire contenu dans le concept même de causalité. Mayer ne se lassait pas de répéter cette loi, causa æquat effectum, qui pour lui était une conséquence de « la loi de raison logique », et une loi fatale. Colding qualifiait la supposition opposée de « contraire à la raison » et Joule la disait absurde. D'ailleurs Helmholtz n'a pas cru formuler une loi nouvelle i. Heureusement que ces savants ne s'arrêtèrent pas à cette considération, mais voulurent prouver expérimentalement leur opinion.
En face de cette manière de voir, il faut maintenir que le concept de cause ne perdrait pas toute son importance parce qu'on ne réussirait pas à prouver l'équivalence de la cause et de l'effet. Il pourrait y avoir un rapport de causalité entre les sujets, même s'il y avait une continuelle variation, si seulement l'avenir était analogue au passé de telle façon que parce que l'événement Bi suit l'événement A4, nous puissions conclure que l'événement B2 doit suivre A2, A, A2 Bi B2 désignant des événements différents. Même si les différences qualitatives étaient irréductibles, la loi de causalité subsisterait. Elle subsisterait d'autant plus même qu'on ne pourrait pas trouver une équivalence quantitative entre la cause et l'effet, de sorte que, par exemple, A serait la cause de B = A + x et B la cause de C = B -f - y. La conformité aux lois ne signifie pas nécessairement une équivalence ; celle-ci ne va pas de soi.
Le rapport quantitatif entre la cause et l'effet dont on a réussi à démontrer l'existence pour beaucoup de sujets prend, au point de vue épistémologique, son importance par ce fait que
i. Voir mon Histoire de la philosophie moderne (traduction française) tome II, p. 519-521.
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ce n'est qu'avec son aide qu'il est possible d'appliquer les rapports de causalité du passé à des sujets à venir. L'identité des conditions ne peut pas, au point de vue qualitatif, être déterminé avec exactitude. Le degré de ressemblance qu'il doit y avoir entre A! et A2 pour que, venant après Ai, on soit en droit d'attendre B2 après A2, ne peut être fixé que par un aperçu. Il n'y a que le calcul, le poids et la mesure qui puissent prouver l'identité des conditions, de façon à ce que la reconnaissance devienne exacte ; elle ne l'est même encore qu'approximativement. Quoiqu'on ne puisse démontrer qu'il y ait jamais de répétition absolue ni dans la nature ni dans l'histoire, il est naturel cependant que la pensée aille jusqu'à vouloir constater l'identité des rapports de la manière qu'il est possible de le faire. C'est donc là-dessus que l'attention est dirigée avant tout dans les différentes branches des investigations et qu'il nous faut accepter comme un fait que plus on peut exactement prouver l'identité des conditions, plus il apparaît qu'il y a équivalence entre ce qui précède et ce qui suit.
Même si le rapport d'équivalence était partout réalisé, il resterait cependant, dans notre connaissance, un élément historique donné par le sens dans lequel s'opère le passage d'un sujet à l'autre. 11 peut y avoir équivalence causale sans qu'il y ait équivalence de valeur. Ce n'est pas seulement l'histoire humaine qui montre que nous ne remontons pas la série des causes aussi bien que nous la descendons ; la nature aussi a son histoire qui, physiquement vue, est caractérisée surtout par cette particularité que la transformation de la chaleur en mouvement ne s'opère pas aussi facilement que la transformation de mouvement en chaleur. La pure considération causale se montre là insuffisante et il faudra d'autres catégories réelles que la catégorie de cause qui est indifférente à la direction. Cela est vrai, que le rapport de cause soit compris ou non comme une équivalence. Et il s'ensuit que le point de vue de la continuité dans la réalité devient le point de vue le plus élevé d'où l'on puisse regarder le rapport de causalité.
92. — Un jugement qui exprime le rapport inévitable entre un antécédent et un conséquent, de façon que, de l'un, on puisse conclure à l'autre, est appelé une loi. Mais un examen
plus attentif de la réflexion convainc que cet antécédent n'est jamais un seul sujet comme l'idée populaire du concept de cause a tendance à le faire. Ce que nous appelons cause est toujours un ensemble de plusieurs sujets agissant ensemble et que nous pouvons appeler les conditions. Il n'y a pas une seule série de cause, mais une multitude de séries se croisant les unes les autres, une série ne pouvant être comprise sans l'autre. Dans la pratique et dans la conversation journalière, nous nous en tenons à la condition la plus décisive ou à celle qui saute aux yeux de la façon la plus frappante. On ne peut cependant pas plus déduire quelque effet d'un seul sujet qu'on ne peut tirer une conclusion d'une seule prémisse.
La contribution qu'un seul sujet apporte à l'accomplissement d'une loi est appelée sa force. La force est, pour se servir de la définition de Leibniz, ce qui, dans l'état actuel, contient la raison ou une partie de la raison d'un nouvel état. La force ne renferme en elle-même aucune explication ; mais l'importance scientifique du concept de force consiste en ce qu'il montre que ce n'est pas seulement l'actuel que nous comprenons par l'ancien, mais, réciproquement, l'ancien que nous comprenons par l'actuel. Nous apprenons par les effets à connaître les possibilités de l'ancien. Le phénomène nouveau jette de la lumière sur les conditions qui appartiennent au temps écoulé. Des mots comme possibilité et force se justifient par ce qu'ils contiennent une incitation à chercher dans les sujets précédents les conditions qui provoquent l'apparition d'un sujet postérieur. Et, d'un autre côté, ces mots renferment une indication pour l'avenir ; car ces possibilités, ces pouvoirs et ces forces prouvent leur réalité par les effets qu'elles produisent. Répondant à Heinrich Hertz qui voulait éliminer le concept de force dans la mécanique, Ernst Mach a fait remarquer que « toute mécanique contient un regard sur l'avenir puisque toute mécanique doit employer des concepts comme le temps et la vitesse 1 ». Cette observation s'accorde avec la définition de Leibniz que nous avons citée et prend surtout de l'importance lorsque l'état qui précède un changement semble être un état de repos ou
1. E. Mach : Die Mechanik in ihrer Entwickelung (6° éd.), p. 281.
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d'équilibre. De ce qu'il peut y avoir un changement, nous concluons que le repos était un mouvement arrêté, l'état d'équilibre un rapport de tension entre des forces agissant en sens opposé. Nous comprenons le simultané à l'aide du successif, le statique à l'aide du dynamique. Ceci a conduit à formuler un concept comme celui de l'énergie potentielle et a également amené le fondateur delà théorie des mutations, M. Hugo de Vries, à affirmer qu'avant l'apparition soudaine d'un nouveau type, une disposition intérieure s'était formée, qu'avant la mutation, il y avait eu prémutation. C'est d'ailleurs un processus qui a lieu dans une complète obscurité (sich vôllig im latenten Zustande abspielt1).
Plus la contribution qu'un sujet apporte à l'accomplissement d'une loi est importante, plus il est dit actif. Comme toute activité, toute force se mesure par la résistance vaincue, notre pensée se trouve toujours en face d'une différence de force entre les sujets, de différences d'activité relatives. « Nous ne pouvons, écrit Maxwell, jamais dire quelle est la force qui opère sur nous, mais seulement indiquer la différence entre la force qui agit sur une chose et celle qui agit sur une autre chose 2». Ainsi la loi d'inertie contient proprement une incitation à trouver les forces qui changent le mouvement rectiligne, non les forces qui, en elles-mêmes et par elles-mêmes, donnent aux corps le mouvement qu'ils ont dans ce moment où nous les considérons 3 . Il en est de même à l'égard de l'énergie psychique. Étant donné un certain état d'esprit, nous pouvons nous demander ce qu'il faudra pour qu'il change ; de combien il faudra que les oppositions qu'il contient s'accentuent pour que s'effectue le passage à un nouvel état. Les changements de la vie de l'âme arrivent aussi peu « par eux-mêmes » que ceux des sujets appartenant à la vie physique ; elle ne possède pas de force absolue, mais nous apprenons à connaître sa force par les oppositions qu'elle embrasse. Nous ne pourrions attribuer de l'énergie à une vie de l'âme qui ne serait pas placée dans ces conflits d'oppositions.