‹ La pensée intuitive ... (v. 2)Chapitre 16 sur 65 · RARE · texte numérisé non relu

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une chimie, une biologie des concepts ; ils vont même souvent jusqu’à une personnification quasi mythologique des relations et démarches les plus abstraites ; et leur langage en fait foi. Un exemple typique à cet égard est celui du mathématicien Hermite : il suffisait de l'entendre parler pour apercevoir que chaque moment d'un calcul lui apparaissait comme une action réellement vécue, comme une sorte d'aventure dans un voyage, et non pas comme un simple enchaînement logique de symboles, que chaque fonction notamment avait à ses yeux sa physionomie particulière, quelque chose de comparable à l'unité spécifique interne d'un être vivant ; et la résolution d’un problème devenait alors un véritable drame de la pensée.

Ce n’est pas que je nie l'existence de natures d’esprits très différentes. Il yÿ a plus d'un type d’intuition. Tenons-nousen même, pour simplifier, à la pure mathématique. Analystes et géomètres ne se ressemblent pas. Ceux-là ne se plaisent qu'aux édifices de relations entre nombres ; ceux-ci préfèrent les mythes graphiques. parfois à propos des mêmes questions. Faut-il en citer un exemple ? « Weierstrass ramène tout À la considération des séries et à leurs transformations analytiques ; pour mieux dire, il réduit l'Analyse à une sorte de prolongement de l’Arithmétique ; on peut parcourir tous ses livres sans y trouver une figure. Riemann, au contraire, appelle tout de suite la Géométrie à son secours ; chacune de ses conceptions est une image que nul ne peut oublier dès qu’il en a compris le sens » (1). Ce sont là évidemment des tournures de pensée dont la divergence va jusqu'à l'opposition. Dans tous les cas, cependant, dès qu'il s’agit d'invention véritable et non pas

(1) H. Porncaré, loc. cit, p. 16.

Re nr en LA DISCIPLINE DE L'INVENTION 03 ne nee d'un petit dégagement de conséquences, d’une généralisation banale ou d'un travail d’arrangement critique cherchant à réaliser après coup une parfaite rigueur, c'est en face d’une intuition qu'on se trouve. Car, même lorsque l'invention s’accomplit sans aucun emploi apparent d'images sensibles telles que les images explicitement géométriques, dans le domaine abstrait du nombre pur et de l'analyse formelle, une certaine intuition est encore nécessaire, d’une autre espèce, je le veux bien, mais non pas moins intense. Peut-être les prétendus logiciens ne sont-ils en somme que ceux dont la puissance intuitive est moins rapide, moins condensatrice. Il faut noter qu'ils sont aussi, d'ordinaire, moins inventeurs. Presque seule, en effet, ou du moins au premier chef, l'intuition imaginative est capable d'empêcher les enlisements dans la routine : elle corrige des préjugés, bouscule certains partis pris logiques, et par là même ouvre des voies imprévues. Ne voit-on pas sans cesse la Physique suggérer ainsi à l'Analyse des problèmes et des solutions que celle-ci n’eût, selon toute vraisemblance, jamais tirés de son propre fond ?

Cela est vrai, d’ailleurs, dans tous les ordres de pensée. A condition, toutefois, de s'entendre sur le sens très large qu'il convient de donner alors au terme d'image. Dépouillons-le d'abord d’une exclusive relativité au sens de la vue : le poète lui-même n'est pas forcément un visuel, non plus que l'artiste en général. Mais il faut aller au delà des autres sensations aussi. Soit l'exemple du musicien. Ce serait en diminuer singulièrement le génie propre que de le croire lié au jeu de l’imagination mélodique ou orchestrale. À travers les sonorités, ce qu'il perçoit et ce qu’il exprime, ce sont les mouvements de la vie intérieure, certains rythmes de sa respiration profonde et

leurs vicissitudes : images encore, je l'avoue, et qui mettent

la sensibilité en branle, mais combien plus subtiles que les

sons physiques, plus spirituelles déjà. Aïnsi en est-il égale- … ment du poète. Peut-être supposerait-on volontiers que l'usage .

des mots comme instruments d'expression, donc des idées

explicites, aux contours arrêtés, doit le rendre nécessairement.

= plus « intellectuel », plus « discursif », plus « didactique » et « logique », doit surtout le vouer, l’asservir de façon plus

étroite, presque fatale, aux combinaisons de métaphores défi- … nies et précises, aux seuls rappels de sentiments réfléchis ou

d'émotions proprement sensorielles. C’est bien ce que l’on

observe en effet dans certaines œuvres, parfois belles cepen-

dant, et — à quelque degré — un peu partout. Mais qu'est- v

ce que cela prouve, sinon que toute beauté n’est pas « poétique », sinon même que nul poème n’est tout entier « poésie … pure » À On se rappelle, sur ce point, de récentes et fameuses

controverses. Je me rallie absolument, pour ma part, aux vues de M. l'abbé Bremond (1). Ce qui fait l'originalité d'un poète et lui mérite son titre, sans doute est-ce en principe une manière nouvelle de sentir et de percevoir, un ton nouveau de conscience, Toutefois cette vibration intérieure, encore faut-il qu'elle soit transmise du centre de l'esprit à la surface, puis commu-

niquée au lecteur. Aucun discours d'analyse n'y suffirait, »

aucune éloquence. L'intervention d'un « je ne sais quoi » est

nécessaire, de ce « je ne sais quoi » que nulle prose ne peut

traduire : accent révélateur de l'âme profonde, chant ineffable et magique du vers. Là est le don essentiel. Qui ne l'a

(r) Voir son Discours sur la Poésie pure et son petit livre Prière et Poésie (Grasset, 1926).

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