‹ La pensée intuitive ... (v. 2)Chapitre 20 sur 65 · CT LOS NN EU · texte numérisé non relu

CT LOS NN EU

Lo LA DISCIPLINE DE L'INVENTION 63

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vivant ou plutôt même d’un moment de conscience ; jamais elle ne peut être obtenue par un travail de marqueterie discur- - sive ; elle est naturellement le fruit d’une pensée qui se con- . centre en intensité et tension, non qui se développe en étendue et méthode. De là l’utilité capitale de cet entraînement à r lunification psychologique décrit plus haut. Penser par ensembles sommaires, par synthèses dont soient sentis en bloc la tendance et le mouvement, de manière à pouvoir tâtonner à coups de systèmes au lieu de se perdre en hésitations sur . de menus détails, de manière aussi à pouvoir atteindre le qua- # litatif, le spécifique, le concret, voire l’individuel : voilà ce . qui importe avant tout. ne

. 2° Tout inventeur est un homme d'action, un praticien. Sa pensée ne ressemble guère, sinon par épisodes fugitifs, à celle - del’esthète passivement contemplateur ou ducritique idéologue. C'est une pensée directe, naïve, agissante, rapide, essentielle- ment réaliste (1), et aussi une pensée flexible, prudente, souple, capable de s’adapter aux variations des circonstances, attentive à rester en contact avec sa matière et docileà se plier aux moindres indications de l'expérience. N'avoir point de préjugés, s'affranchir de l’érudition livresque, éliminer tout symbole adventice, toute forme interposée entre l'extérieur et l'esprit, se libérer des théories habituelles pour autant que celles-ci constituent des idées toutes faites qui tendent à masquer le réel, à en gêner la vue directe, en un mot revenir au primi- » tif, à l'immédiat, c'est-à-dire à la pensée-action : ainsi faut-il procéder toujours. Pas de principes absolus, qui détourneraient

(1) Au vrai sens du mot, qui n'exclut pas un certain idéalisme,

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de renouveler incessamment l'effort; pas de convictions a priori sur le possible ou l'impossible ; pas de dogmes-formules apportant des solutions combinées d'avance ; pas de méthodes passe-partout répétées machinalement comme des rites immuables. Non ; mais des idées modestes, humblement militantes, proches des choses, variables d’un cas à l’autre, prêtes à se transformer au besoin, aussi attentives à l'opportunité qu'à la rigueur et, somme toute, n'ayant de fixe en elles qu’une tendance, une direction, un idéal, un sens de mouvement. C’est sur des cas particuliers qu’on invente, sur des cas singuliers et typiques au travers desquels transparaît sans abstraction un principe général. De cette loi, l'histoire de la mathématique fournirait notamment mille exemples célèbres, que du reste on retrouve partout ailleurs : ce sont les disciples qui développent les généralités.

8° L’attitude de l'inventeur, dans tous les domaines de recherche, est une attitude scientifique. Sa pensée vise à l’acte, au fait, au résultat, va droit à la mise en pratique, en un mot veut aboutir ; sa démarche s'appelle perception, expérience, épreuve, exercice. Qu'elle utilise des théories, sans doute ; mais en quelque sorte sans y croire, en tout cas sans s’y asservir, comme des moyens d’exciter l'imagination, comme des projets, des méthodes. Soumission au réel, — je ne dis pas forcément à la chose, à la matière, — cette formule caractérise exactement la conduite que l'inventeur doit tenir. Celui-ci doit avoir l'esprit positif, dans le sens que précise le « positivisme nouveau », très différent, — on le sait (1), — du positi-

(1) CF. Vocabulaire technique et critique de la Philosophie, publié par À. Laranpe : observation faite par moi à l’article Positivisme.

visme comtien. Il doit savoir notamment saisir et respecter la spécificité de chaque question, fournissant pour chaque nouveau problème un effort d'adaptation entièrement nouveau.

4° La faculté inventive par excellence, — on l’a redit maintes fois depuis Bain, — c’est la faculté de discernement et d'identification, la faculté de percevoir des ressemblances et des différences plus ou moins profondément cachées, À cet égard, les exemples surabondent ; mais ils sont trop classiques pour quil soit utile de nous y arrêter. L'important, à notre point de vue, est de retenir que le jeu de cette faculté assimilatrice, outre une vigoureuse puissance d’abstraction, suppose une singulière aptitude à penser par analogies, par images, surtout par images immédiates. Le savant ne se distingue pas ici du poète, ni le praticien du spéculatif, Contracter de nouvelles habitudes d'imagination, seul moyen de vaincre celles qui, épuisées ou superficielles, enlisent dans la routine ou asservissent à la banalité : c’est ainsi que commence une invention quelconque. Avant que prenne essor l’activité proprement rationnelle, une pareille réforme est toujours nécessaire ; et elle marque un moment de crise. De là le caractère confus, obscur, compliqué, presque inintelligible, parfois même apparemment contradictoire et absurde, que présentent les aubes d’intuitions, qu'il s'agisse de trouver les principes de la mécanique, ou l'organisation de la justice, ou une forme d'art, ou la nature intime du réel, ou une évidence morale, ou la spécificité du fait religieux. Pour donner le courage permettant de surmonter les peines d’un tel travail, pour guider à travers les ténèbres provisoires, une seule force est efficace : le vif sentiment des valeurs spirituelles, celui-là même qui

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