CHAPITRE II
Les phases de l'imagination créatrice et les conduites correspondantes
En étudiant la discipline de l'invention dans ses grandes lignes psychologiques, nous avons surtout considéré la période préparatoire où se forment les aptitudes. L'analyse portait alors essentiellement sur le travail de retour libérateur vers le centre de l'esprit. Notre point de vue doit se déplacer maintenant et notre enquête en venir aux époques de la pensée lorsque, préparation close, les facultés discursives s’ébranlent pour un acte déterminé de recherche. Entre les deux ordres de démarches, il y a tout ensemble des analogies et des différences.
La vie de l'inventeur, après l'effort général d’ascèse intuitive qui a renouvelé sa puissance de percevoir, au moment du passage à quelque réalisation particulière, au seuil immédiat de la mise en œuvre, de l'exercice effectif, est encore une alternance continuelle de tension et de détente, mais définies cette fois par rapport à un discours futur, non plus à des habitudes antérieures qu’il s’agit de rompre, donc dans une perspective directement inverse de celle où nous étions placés jusqu'ici ; ce qui appelle emploi d'un langage lui-même retourné : détente pour s'ouvrir aux suggestions de la matière, tension pour imposer une forme intelligible, au moins provisoire, à la masse d’abord incohérente et confuse des données
cudifies (x). Créer, à partir du. connu, 4 systèmes concepts fortement liés, qui l'interprètent ; puis les laisser doucement se dissoudre dans le flot des images extérieures qu discerne un regard neuf et préparer ainsi un nouveau projet théo- rique plus riche et plus exact : c'est à quoi l'inventeur se doi exercer toujours, même après formation acquisé et au momen * de produire. Cette pulsation reste l’acte élémentaire de sa On connaîtle mot de Napoléon : « Les affaires se méditen de longue main et, pour obtenir des succès, il faut pe __ plusieurs mois à ce qui peut arriver. » En effet, contrairem | à un préjugé commun, penser ne détourne point d'agir ; ce qui détourne d'agir, ce qui paralyse ou endort, c'est de penser d’une certaine façon, en rêveur, en esthète, en critique uni quement attentif aux règles et formes actuelles de la raison; mais il reste que celui-là seul qui a beaucoup pensé d’abord peut ensuite agir avec promptitude et vigueur sans être un étourdi ni un aventurier. Interrogez un politique, un négociant
reau : la réponse, au fond, sera toujours la même. Il fa
d’avance être prêt à tout, afin de pouvoir au moment d l'action prendre sans hésitation ni retard l'attitude oppo tune. Il faut donc avoir prévu toutes les conjonctures pos sibles, avoir préparé des solutions pour chacune d'elles (2).
Ainsi, quand sonne l’heure de choisir, on n’a plus à organise
(1) Cf. tome I, p. 57 et 183-184. — Je parlais alors de détente co
contradictoire : l'orientation a changé, Il ne s’agit plus de la fasnie tens ni de la même détente, à
(2) Sous forme de schémas dynamiques, bien entendu. Voir p. 78-80 premier volume.
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le système de conséquences qu’entraîne tel ou tel choix de principes ; et l'on peut alors, pour faire ce choix, se livrer sans réserve, en pleine liberté d'esprit, au tact des circonstances, à l'inspiration du moment. Eh bien ! Les choses restent semblables, lorsqu'il s’agit d'invention philosophique ou scientifique. Là encore le succès appartient à qui sait le mieux épuiser d’avance l'examen des hypothèses concevables.
Considérez un instant par l'imagination une intelligence d'inventeur en travail. Ce n'est pas un tranquille regard, satisfait de se reposer sur des immobilités familières, ni un imperturbable jugement prononcé dans des formes rituelles au nom de principes immuables. C’est un tumulte, un grouillement de foule, un tourbillon ; des idées nouvelles sans cesse la visitent et l’animent : elle change infatigablement d'attitude et de méthode ; ses critères mêmes et ses postulats directeurs sont en perpétuelle épreuve. Sans doute, elle demeure amoureuse d'ordre et d'unité : à ce prix seulement elle est raison. Mais il s’agit de convergence mobile plutôt que d'ordre statique, d’unification toujours en devenir plutôt que d’unité faite. Mille possibilités s’esquissent en elle, qui attendent sans jamais se clore l'heure de la détermination suprême sous l'influence des événements.
Toutefois, cette heure venue, non moins nécessaire est que l'inventeur sache enfin se fixer, faire un choix et s’y tenir ; que dès lors il oublie tout le reste, jusqu’à ne plus voir qu’un seul point, un seul aspect, une seule alternative, une seule stratégie où d’ailleurs s’absorbent plus ou moins secrètement les ressources de toutes les autres. Et cela implique chez lui, pendant la phase d'ouverture, une succession balancée d’attitudes contraires.
7 Attachement et détachement : cette formule convient donc à “la vie spéculative autant qu’à la vie morale (1). Attachement au discours pour l'épreuve de vérification ; détachement du discours pour l'effort de progrès. Faute de s'attacher à la pratique du réel, aux œuvres, le travail manquerait d’intensité ; faute de se détacher parfois des habitudes acquises, le travail manquerait de direction. Alternativement l'esprit doit se remplir etse vider. C’est le double mouvement de la pompe, l'éponge qui se gonfle, puis s'exprime. Celui qui ne sait pas se détacher à propos n’invente jamais rien. Celui qui ne sait
pas s’attacher ensuite ne produit jamais d’inventions viables, + Il faut, à de certains moments, oublier les évidences coutu- 4 mières, perdre le sentiment des clartés communes, s'ouvrir à une vision inusitée qui d’abord semblera étrange, afin de se 14 refaire une conscience neuve. Mais il faut, à d’autres moments, insérer solidement l'intuition nouvelle dans le réseau des % résultats antérieurs, afin d'assurer le développement continu du ; savoir. “AE On pourrait encore définir d’un autre point de vue la même | dualité de démarches. Une découverte consiste le plus sou | vent, disions-nous, à reconnaître quelque identité foncière | sous la diversité des apparences : l'identité du feu, de la | rouille et de la respiration, par exemple, ou celle de la foudre 4 |
et de l’étincelle électrique. « Dans l’histoire des sciences, dit M. Lalande (2), à quel moment l’esprit pousse-t-il un cri de joie et de victoire? Quand il a réalisé une grande assimilation :
(x) Cf. Bercsow, Bullelin de la Société française de Philosophie, séance du 2 mai 1907, p. 57.
! (2) Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 24 février 1921, p. 64.
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de la chute des corps au mouvement des astres, de la lumière
aux phénomènes électro-magnétiques, des maladies conta-
gieuses au parasitisme et aux fermentations, de l’atome aux systèmes sidéraux, etc. » Ce sont bien des identifications de ce genre, au moins entrevues, sinon réalisées déjà, qui renouvellent si profondément la Physique sous nos yeux. Or, pour les trouver, le chercheur doit accomplir deux séries de travaux préparatoires. Supposez qu’il s'agisse de dégager un principe tel que ceux de la thermodynamique ou de la relativité. Quelles seront, dans l'esprit, les amorces de la trouvaille ? Oublier l’obsession de certaines images vieillies, prendre des habitudes nouvelles d'imagination, ce n’est que le début de l’œuvre. Cela ne donne qu'un ovule. Comment se produira la fécondation ? Par une seconde préparation plus technique, faite à la fois d’expériences et de calculs.
Respirer longuement l'atmosphère du laboratoire, apprendre
le métier jusqu'au plus humble détail, se faire la main par
d'innombrables exercices d’assouplissement, bref s'entraîner à l'art expérimental et acquérir je ne sais quel subtil doigté : voilà un premier groupe de démarches préliminaires dont rien ne saurait dispenser, mais que chacun peut accomplir pourvu qu'il en veuille bien prendre la peine et le temps, Après un tel noviciat, le physicien vitau milieu de ses appareils comme avec des amis qui lui sont chers. Tout cet outillage lui parle familièrement, le préoccupe sans cesse et le hante. Il a conscience de ses instruments, de leurs articulations intérieures, de leurs aptitudes opératoires. Ce sont vraiment pour lui des organes sensoriels nouveaux, des systèmes de gestes montés d'avance en habitudes automatiques. Et ce prolongement de son corps accroît son pouvoir d'action, lui apporte la possi-
qu "il est prêt sans effort ni retard à A re en a | positives toute idée qui lui vient, discourant désormais en manipulations avec autant de souplesse et de sponsor . d’autres discourent en mots, = . Le géomètre se donne, de son côté, une éducation semblable ; et n'oublions pas que, pour l'invention d’un principe, c’estle même homme qui doit être tour à tour géomètre et physicien. Aussi longuement que des exercices de gestes expérimentaux, il fait donc des gammes logiques. Il médite en artiste des modèles de méthodes, des schèmes d’ opérations, des formes de raisonnements ou de calculs. Sans nul souci d'application immédiate, pour le seul plaisir esthétique, il dévide et combine des concepts. Véritable entraînement au discours comme à un sport. Une fois en forme à cet égard, le chercheur est capable de donner un corps d'épreuve à iout germe d’intuition qui le visite ; et, à peine construit ce corps conceptuel, aussitôt se produit, par effet d'habitude, un déroulement presque instantané des conséquences. Bref, l'esprit s'est pourvu de mécanismes déductifs, encore une fois montés d'avance, et que le plus faible choc déclenche. Ainsi le moindre essai de synthèse créatrice, dès qu'il s’ébauche, automatiquement s'analyse en formules ; et cet automatisme, parce … qu'il condense la durée, permet le tâtonnement rapide, seul capable de révéler quelle synthèse enfin sera viable.
De telles remarques, — présentées ici d'après l’exemple de la science physique, mais que l’on étendrait sans peine aux cas de recherche les plus divers, et même à ceux de la création artistique ou morale, car là encore un métier doit être appris et une puissance de discours acquise, — de telles