‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 106 sur 311 · LAPONNERAYE, Cours Public d'histoire de France · texte numérisé non relu

LAPONNERAYE, Cours Public d'histoire de France

« 2, Lettre à l’Avenir, Œ, Posth., Ed. Séché, 223, 3. J.,, R. D. M., 707.

k. Œ. Posth., Ed. Séché, 228,

5. Chose remarquable : Vigny n’avait eu, personnellement, à se plaindre d'aucune manifestation populaire, En 1824, à Pau, sises camarades furent molestés, on ne voit pas qu’il ait été frappé. En 1830, dans la garde nationale, il ne parait avoir avec ses hommes, aucune difficulté. En 1831, c’est la « tourbe du lustre » qui soutient la représentation de la Maréchale, de ses « cris », de ses applaudissements frénétiques », de ses « menaces » même : «M. Alfred de Vigny peut se passer de pareils auxiliaires », écrivait le critique du Moniteur (28 juin 1831).

doute, son expérience militaire, son passage parmi les Buchéziens, lui avaient enseigné qu’au peuple, vu à travers les préjugés aristocratiques, il fallait ajouter un type plus adouci, plus humain : cette dualité n’est pas tout à fait abolie dans Stello. Comme le Picard de la Maréchale d’Ancre, le peuple de Paris abhorre le sang, et, au passage de la charrette qui mène Chénier au supplice, cinterposant devant lParrêt son bref et terrible veto, il criait d’une voix longue, confuse, croissante : Non ! Non! Non! (1) » Mais ce n’est là qu’un aperçu fugitif : le peuple longuement, presque exclusivement représenté dans Stello, c’est la populace.

Voici le geôlier de Saint-Lazare, vieux coquin riant dans les «trois dents qui lui restaient ». Voici sa femme, ou plutôt sa « femelle ». Voici le peuple des « gros guichetiers » dont la « patte » est moins belle que le verrou des portes ; voici les femmes de la balle, « princesses du ruisseau et de l'égout (2) ». Les bas agents du pouvoir révolutionnaire ont le même caractère de stupidité bestiale (3). La fille du portier, la gentille Rose, ne vaut pas mieux que les « commères. qui lui [donnent] le bras (4) ». Une figure, pourtant, se détache dans cette galerie monotone : c’est celle de Blaïreau, le canonnier citoyen ; type intéressant et complexe, à la fois ancillaire, militaire, révolutionnaire et paysan. « Innocente et heureuse créature», il a la nonchalance du valet de pied (5). D'ailleurs il n’est plus domestique, la révolution l’a fait « associé ». Canonnier aux ordres de la nation, il la sert pour l'honneur, et obéit aux Comités. Pourtant, il est sans passion, sans pensée peutêtre. Il a gardé, au service de la Terreur, une passivité d’ancien soldat du roi (6). Enfin ce soldat a conservé les allures paysannes de son origine ; avec sa longue taille voûtée, qui semble .accoutumée aux fardeaux, et son « sourire de paysan, à la fois niais, fin et doux », nous retrouvons en lui le Guillaume Leroux de Cing- Mars. Ce sourire est celui du paysan de Vigny, homme qui parle peu et comprend avec lenteur, mais qui, fort de la force invincible. des masses, se sent le dépositaire, ou tout au moins l'agent du grand devenir historique. Cet homme ne s’appartient pas: ilest aux mains de la force mystérieuse qui fait tomber les trônes et qui, après des élans terribles, a des arrêts mystérieux : c’est Phomme de la Destinée (7).

Mais à quel moment, en effet, Blaireau se révèle-t-il «l’homme de la Destinée ? » Quand avorte le redoublement de terreur tenté par

A 61, 241. 2, 51,184 8,6%, 188. L, 91.,189. (5. Or, 129. (6. St, 130. 7. 5t., 259-260,

Henriot. Ce redoublement était-il possible ? Oui : il eût suffi d’un coup de canon sur la Convention pour renouveler, au profit de la Commune, une journée du 2 juin (1).

Or, ce redoublement n’a pas eu lieu. Le coup de canon n’est pas parti.

Que deviennent, dès lors, les calculs de la prudence et les combinaisons des politiques ? La Destinée mène les empires : ni Henmot, ni les conjurés n’ont été les maitres de ce coup de canon décisif, Qu’était donc leur pouvoir, puisque la marche des événements échappait à leurs mains ?

La révélation de l’empire de la Destinée sur l’homme social n'aboutit qu’à jeter un doute radical sur la validité des efforts humains dans l’ordre politique.

Pour proclamer et systématiser ce doute, Vigny a conçu le Docteur-Noir.

Le Docteur-Noir est un étrange personnage, sans âge (3), sans passion ; malgré ses efforts intermittents pour atteindre à un humour glacé, il est avant tout un raisonneur, ce que Vigny appelle: «sa tête » (4). Ne confondons pas la « tête » avec « l'esprit », que Vigny lui-même, ainsi qu’on l’a vu au début de cette étude, opposait à SON « Cœur sauvage ». Le problème, en 1832, s’est bien autrement compliqué.

Est-ce le « cœur », De le pieux et timide reploiement sur lui-même, qui pousse Stello à l’action politique et à la démocratie ? Ne doit-on pas voir plutôt dans cette velléité l’aboutissement d’un long effort d’émancipation intellectuelle ? Est-ce l’« Es-

1. Cest la thèse de Mignet : « Henriot ne put pas décider les canonniers à tirer. Lerefus:des canonniers fixa le sort de cette journée » (Mrcwer, Histoire de la Révolution, II, 90). N

2. Aux yeux de Vigny lui-même, c’est là le principal intérêt du livre : « Parlezmoi un peu, écrit-ilau marquis de Lagrange, des chapitres de métaphysique et de philosophie. etc. » (Recueil de Luppé, 16. La lettre est du 3 juin ; lechapitre avait été écrit le 22 avril).

3. Il vit encore en 1832, et il a été « premier médecin » de Louis XV aux environs de 1770, ou même beaucoup plus tôt (le roi, au mépris de l’existence de Gilbert, parle de Fontenoy comme d’un événement récent. 157, 46),

&. St., 293. Son costume noir avait paru bien choisi. « Personnage de circonstance » dit Pontmartin, entre la Révolution et le choléra — «le docteur menait le deuil des poètes morts à travers une ville mourante »,

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prit », c’est-à-dire la Raison, éclairée par le xvirre siècle, qui attendrit le Docteur sur les victimes de la Terreur, et le fait, un moment, s'offrir aux meurtriers (1) ? La digression capitale sur la Substitution des Souffrances expiatotres vient-elle du Cœur ou de la Tête ? Les deux éléments, le rationnel et le sentimental, ne sauraient rester distincts dans un esprit qui travaille et Vigny, alors, travaille beaucoup. Son mythe de Stello est une synthèse des deux forces antithétiques de son être : tradition et audace combinées dans l’enthousiasme. Stello, c’est l’espoir d’agir ; le Docteur-Noir, c’est le veto que le poète s'impose à lui-même. Pourquoi ?

«Le marbre du vieux temps jusqu'aux reins nous enchaîne ». Ce vers, ilse l’est répété à lui-même dès le temps de Stello. Agir, c’est se rallier à Louis-Philippe, c’est reconnaitre avec Louis-Philippe que les Tuileries étaient coupables le 10 août 1792. Jamais.

Pour se consoler de cet effacement volontaire, le poète s’ingémie à rabaisser ce bien qu'il ne peut atteindre (2). Il jette son sarcasme sur le Pouvoir, afin de se leurrer lui-même et de le rendre moins désirable, penchant accoutumé de son esprit (3). Il compare roi et ministres à une troupe de bateleurs (4), afin de se consoler de ne pas monter sur les mêmes tréteaux. Il frappe de mépris les fonctions publiques (5) pour ne pas sentir d’amertume à s’en voir éloigné. La critique du Pouvoir, dans Stello, a pour raison initiale les répugnances sentimentales de Vigny à servir un régime qu’il souhaite précaire, parce qu’il le croit indigne.

Autant Stello a de velléités combatives et révoltées, autant le Docteur-Noir a de préjugés conservateurs (6). Médecin de la cour, le Docteur est un contre-révolutionnaire décidé ; il brave Robespierre avec une impulsion maladroite plus digne de M. de Chénier que de la tête froide qu’il prétend être (7).

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