CE
est un «chaos (1) » mené par le sort ; « tout ordre social est mauvais (2) » mais la Société est, un.état de fait ; de gré ou de force, il y faut s’accoutumer. Pour se rendre l’accoutumance plus facile, jusqu’à l’inconscience, les hommes ont fondé leur pacte sur une fiction réciproquement admise : c’est le mensonge sorial. T1 varie selon les temps et les climats ; mais, quelle qu’en soit la formule, il n’est qu’un effort pour masquer l’injustice et l’abus inévitable de la condition qui les régit. Depuis que le mirage de la légitimité a été balayé, l’homme tend à s’apercevoir du mensonge social, c’est-à-dire à le dénoncer. Chacun porte en soi cet instinet « effrayant : notre ennemi, c’est notre maître.» ; le Docteur lui-même confesse ne pouvoir « souffrir aueune autorité (3) ». Quand l'homme se reconquiert lui-même, par un effort d’intuition, il se retrouve anarchiste.
Autant que l’ordre qu’elle supplante, l'anarchie est un fait. Elle se répand. Nul ne veut plus être « bête comme un drapeau (4) ». Aux chocs d'idées loyalement affrontées, comme en 1793, 1850 a fait succéder l’ère des demi-mesures et du « juste milieu » ; déjà en 1831, les révoltes populaires ont cessé de se rallier autour d’un étendard dynastique ou national : elles n’ont plus que le sinistre drapeau noir, symbole du désespoir et de la faim.
Sur les ruines du corps social, l’Individu est resté debout. Le Docteur le considère sous deux espèces : celui qui mène, celui qut . est mené.
L'un est l’homme du Pouvoir, dont nous avons vu la longue : critique préalable, de Moïse à Cing-Mars et à la Maréchale. Dans Siello, afin de le pouvoir attaquer plus librement, Vigny a considéré le Pouvoir sous son aspect le plus classiquement odieux : il a étudié le caractère de Robespierre (5).
Vigny a lu, semble-t-il, la plupart des histoires de la Révolution parues à cette date, ou, du moins, il en a retenu l'esprit (6). Si
4. Le mot se trouve dans Paris ; Louis Blane dira de même : « La France autour de Paris, c'était le vide RAC du chaos » (0. c. , II, 261).
2. « L’ordre cosiul est mauvais et le sera toujours. Pendant le temps que Dieu lui-même a daigné habiter la terre, il lui eût été facile de trouver une forme de gouvernement parfaite, Le genre himee a manqué là une bien bonne occasion qu'on ne retrouvera plus... » (J., dans les Lettres, tome cit., 184 ; cf, St., 279).