‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 123 sur 311 · SaeLuey, Œuvres trad. Rabbe, IT · texte numérisé non relu

SaeLuey, Œuvres trad. Rabbe, IT

UNE SOLUTION IMPARFAIÎTE 123

Joux de travailler à une bienfaisante révolution...‘c’est la poésie (1) » Ceci lui permet de dire que «les poètes sont les législateurs non reconnus du monde (2) » et d’ajouter : « Les poètes... sont encore les fondateurs des lois de la Société civile, les inventeurs des arts de Ta vie. (3}». Vigny ne le suivra pas si loin, et préférera faire dire à Homère : « Vous me demandez quelles institutions, quelles lois, quelles doctrines, j’ai données aux villes. Aucune aux nations, mais une éternelle au monde. Je ne suis d’aucune ville, mais de Punivers (4) ». IT ne le suit pas davantage quand Shelley reconnaît à Platon d’être « essentiellement poète (5) ». Ce qu’il adopte, surtout, de Shelley, c’est cette idée confuse que le Poète préside au commencement des grandes choses ; à l'éveil religieux, moral, politique, des cités et du monde : idée éparse, vers 1830, dans Ballanche, et que celui-ci tenait de Vico.

Comme le Trappiste — et c’est un trait byronien — le Poète de Stello est d’origine mystérieuse, atteint d’un mal mi-physique, mispirituel, mystérieux aussi. Comme Moïse, comme le Trappiste, il se sent inspiré. « Je crois fermement, dit-il, en une vocation ineffable qui m'est donnée (6) ». « … Si vous êtes inspiré, dit l’Ordonnance, faire un livre (7) ». Ecrit en quel mètre, en quel style ? [l importe peu. L'auteur de Cinq-Mars proclame, il est vrai, Sa sympathie pour la « sauvage harmonie des vieux vers » et pour « le monde d’Ivanhoé » (8) ; mais c’est insuffisant pour laisser deviner son esthétique, ou même sa poétique. Le Poète de Vigny n’est d’aucun temps, ni d'aucun pays. Sa supériorité sur le politique platonicien provient, dit Vigny, de son universalité (9). Etranger au culte de Napoléon, Vigny n’a pas, malgré Paris, une conception nationaliste de la Poésie.

L'objet de la Poésie est d’exalter la Pitié (10). Cette pitié diffuse, cette aptitude à verser, comme dira bientôt Musset,

des larmes ruisselanites, Le:cœur plein de pitié pour des maux inconnus (44),

c’est ce qui reste au Politique, à demi étoufté par le Docteur-Noir, pour transfigurer par une pensée sociale le sacerdoce de la Poésie. C’est par læ Pitié que le Poète reste en contact avec les hommes.

Le Docteur donne au Poète sa charte et sa loi préservatrice : c’est l’Ordonnance qui conclut Stello.

4. Züidi, ITT, 40% 2, Jbid, ITX, 40%. 3 Zbid, LIN, 3651, £. 4, 375 5, Sæennevy, Œuvres, LI, 367. 6. 19%, 34-32. 7. 84,292. 8. 5%, 85:

9. On vient de voir que Shelley, au contraire, faisait de Platon un poète.

40. 154., 34. 11, Sur Vigny et Musset, v. Dupuy, Les amitiés, 3761et sv.

Son premier principe est de « séparer la vie politique de la vie poétique ». Il se coordonne à la critique sociale, dont l’exposé précède immédiatement (1). Puisque le Pouvoir ne repose que sur une fiction éphémère, le Poète ne doit pas « l’attaquer, ou le flatter, avec la triple puissance des arts » : ce serait avilir son cœur et l’empreindre de ce qu’il y a de fragile et de passager dans les événements du jour (2)». Les hommes politiques n’ont droit qu’à la pitié universelle.

Une des larmes de cette pitié tombe sur Louis XVI et Charles X (« Cette couronne césarienne qui n’a plus de feuilles. »), une autre, peut-être, sur l’ambitieux Louis-Philippe (« Plaignez-les s’ils Pont désirée. »), une autre, peut-être, sur Robespierre (« Plaignez-les s’ils sont pervertis par le pouvoir... »). « Regardez cette lumière s’éteindre, dit le Docteur, et veillez: heureux si vos veilles peuvent aider l’humanité à se grouper et s’unir autour d’une clarté plus pure ! » Parole encore incertaine, mais dont le développement sera une des idées fondamentales de Daphné.

La séparation ne deviendra complète que si le Poète répudie, avec le contact du Pouvoir, celui des « assemblées, corps, compagnies, écoles, académies (3), et tout ce qui leur ressemble », car tous ont les défauts des assemblées politiques, où dominent, comme dans la vie politique, les « médiocrités intrigantes ». Par là, Vigny se détache décidément de l’empire des cénacles littéraires et des sectes néo-religieuses. Il refuse également de se confondre avec cette « Société qui se presse autour de la moindre célébrité, se l’approprie, l’enserre, l’englobe, l’étreint et lui dit : « Nous (4) ». Il s’interdit ainsi, désormais, les succès de salon et la popularité apprêtée. Il revient à lui-même, et pour toujours, dût son labeur être méconnu, les satisfactions en être rares et lentes.

Cette attitude sera « sanctifiée » par le travail. « Seul et libre,

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