‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 18 sur 311 · Cf. Servitude · texte numérisé non relu

Cf. Servitude

6. « C’est surtout de sa mère qu’il est le fils (DuPuy, A, de V., I, 32). DAT en NO NUE

8. Léon Séché paraît avoir singulièrement outré l'influence de quelques ouvrages jansénistes (comme les lettres de l'abbé du Guet) légués à Vigny par son oncle maternel, l’abbé de Baraudin (Sécué, Alfred de Vigny et son temps, 8, 285-

avait pour moi, dira plus tard le poète, la grave sévérité d’un père et l’a toujours conservée ». C’est elle qui le virilisa. Garde-malade d’un époux vieux et perclus, elle se consolait par l'étude. Elle était habile à écrire et à peindre (1) ; plus encore elle aimait à révéler Ja valeur des « preuves géométriques et incontestables ». Sa raison était « froide et calme comme celle d’un magistrat (2) ». Elle cherchait à « étouffer sous la raison tout charme et tout prestige par où elle se sentait trop vulnérable » (3). Des livres d’algèbre et de musique mathématique étaient sa distraction familière (4). Cette étrange logicienne a dû imposer à son fils le respect des dé-

ductions inflexibles, de tout ce qui « civilise » une âme croyante,

de tout ce qui ruine une croyance (5). Vigny eut pour sa mère un mélange de respect et d’admiration où se mêla toujours un peu de crainte : il fut tel, plus tard devant l’idée abstraite de la vérité.

L'enfant était né doué, observateur, d'excellente mémoire, avec un sens vite éduqué du rythme et des arts. Ses goûts le portaient vers l’histoire, tableau amplifié de la conversation paternelle ; il entendait le récit des traversées de Bougainville (6), il s’adonnait à la géographie en s’accompagnant de cartes. Mais sa sévère institutrice gardait tous ses soins pour les mathématiques : « Au retour [des promenades], il me fallait redire des tables de calcul si longues et si compliquées, si souvent répétées en marchant, que je m’aidais des tables et des maisons pour m’en faire une sorte de mnémonique » (7).

En 1807, on le mit au collège. Ses parents avaient fait les frais (8) d’une institution aristocratique du faubourg Saint-Honoré, la pension Hix, où fréquentaient des fils de grands bourgeois et d’officiers supérieurs, fiers du rang de leur père.

1. On a d’elle une miniature de son fils, une autre de Napoléon, etc. (Frénilly, lui reconnaît «un grand talent pour la peinture ») . J. (1833), 83.

. Inédit.

. Dans Dupuy, À. de V., 1, 10-11.

. Sans préjugé, elle apprit à son fils les mois du calendrier républicain (J., 121). 6. Une Baraudin avait épousé une sœur de Bougainville (SÉcHÉ, À. de V., I, 32), (7) Avec une certaine exagération, le poète écrira un jour que la culture esthétique trop poussée de son enfance lui a fait prendre en dégoût la vie. Auprès de Poussin, la vue d’une tempête lui semblait ridicule. (J. inédit (1852). 8. « Mon père consacra le reste de son bien à mon éducation (J., 57).

Or & © ND

MIRTANINIES AMIENS

Alfred de Vigny y souffrit doublement, dans sa pureté native et dans son culte familial.

Il a signalé, dans ses Mémoires, son « horreur des hommes communs, de lanimal, du mâle, de la femme (1)». L'enfant avait une nature très chaste et des manières cérémonieuses ; les petits bourgeois de la pension Hix l’offusquèrent par leur grossièreté (2). Vigny, quarante ans plus tard, se rappelait le jour où il lui fut dit : «Tues un ci-devant (3)». Certains, le voyant frêle, le frappaient.

« Je leur apportais tout mon cœur plein de ses joies d’enfant et de ses grâces presque féminines ; j’appris d’eux les premières et glaciales impressions des froideurs politiques (4) ».

À la maison, les parents, tendres et inquiets, penchés sur leur enfant comme sur « l'héritier d’un trône (5)», s indignaient de cet accueil. [ls lui en disaient la cause, à leur façon ; toute sa vie, Vigny répètera que les nobles forment une classe à part, «maudite » et méprisée « comme les hommes de couleur en Amérique», «comme la race juive (6)». Il s’exagère sans relâche et ce mépris et cette injustice ; on trouve sa plainte dans Cing- Mars, dans Stello (7), dans Wanda, dans les fragments de Mémoires commencés en 1847, dans les développements très précis poursuivis après 1852. L'idée de la mélancolie des classes supérieures n’a donc pas attendu Byron pour se faire jour en lui : avant la solitude du génie, il a senti la solitude du noble.

La communauté de cette infortune le rapprocha, à la pension Hix, de quelques fils de gentilshommes, dont il a consigné les noms en une seule ligne: « Alfred d'Orsay, Hérold, Ravignan, les deux Mouravief, le prince d’'Aremberg (8) ». Sauf d'Orsay, aucun ne fut son intime (9). Même auprès des fils de gentilshommes, il souffrait de sa demi-pauvreté. Vigny entendait dire : « Il n’y a dans le monde que deux classes, ceux qui ont et ceux qui gagnent (10) »; et, comme on lui répétait qu’il devrait travailler pour vivre, il en

Inédit.

. Dupuy, La Jeunesse des Romantiques, 197-198. J., 226.

. Inédit.

Dupuy, La jeunesse des Romanttques.

Tbid., 196.

Stello, 283.

8. Duruy, À. de V., 1,38. Une lettre au général de Clérembault signale encore Savigny de Moncorps, — que Vigny retrouvera à l’armée — et Benoist d’Azy (28 juillet 1856) (Corr. II, 151).

9, « C’est le camarade qu’ils ont connu, ce n’est pas l’homme » (Znédit).

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concluait que «né dans la première de ces deux classes », il lui faudrait vivre « comme la seconde » ; c’est sur ce fondement égoïste qu’il a fortifié son amertume envers la Destinée.

Enfin, le collège lui apporta un troisième désenchantement.

Ïl était bon élève, « en avance de tout », nous dit-il. On le jalousa pour les prix d'excellence qu’il obtenait sans conteste ; des ligues se formèrent. A treize ans (1810), il lui faut soutenir « le combat de la haine contre les petits hommes, aussi vive et aussi visible en eux que dans les grands (1) ». Avec la solitude de la noblesse et la solitude de la pauvreté, il croyait connaître déjà la solitude du mérite. Il obtint qu’on le retiràt de pension (vers 1811).

Quand il se retrouva chez lui, l'esprit eut sa revanche. La lecture des Mémoires de Retz lui suggéra de retracer, lui aussi, le dernier âge de la féodalité. « Je rallumais ma bougie dans ma chambre et j'écrivais au crayon mon histoire de la Fronde (2) ». Puis, ce furent les poètes anciens, Homère, qu’il traduisit en anglais sous la conduite d’un vieil ecclésiastique, l'abbé Gaillard ; Corneille, qu’il lut avec passion; il admirera plus tard la «profondeur de sa méditation», la « gravité naturelle de son caractère », la « pureté de sa logique », la justesse de son coup d’œil (3) ».

On Pavait mis au lycée (Bonaparte). « F’étais, Foet le matin au forum, et, le soir, dans mes pénates ». Ennemi de Pinternat, il eut du goût pour ce qu’il appelle la demi-pension, où l’enseignement collectif du maître se concilie avec l'éducation de la famille.

Avec l'adolescence et ses ivresses, cette influence elle-même parut : atteinte. Ses préventions de légitimiste cédaient, comme chez tant d’autres jeunes nobles (4), au prestige des bulletins de victoires, des galons et des croix (5).

Il préparait l'École Polytechnique. Aucun espoir d’exemption n’était permis en ces années sombres. Le chevalier de Vigny en

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