Inédit
Le chevalier de Vigny, gentilhomme éclairé, à demi philosophe (1), appartient à cette race d’aristocrates qui, inconsciemment peutêtre, a préparé, au xvirre siècle, l’état d'esprit qui a permis la Révolution (2). Il avait une bonne bibliothèque, où les philosophes ne devaient pas manquer, car sa conversation citait volontiers « Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, le baron d’Holbach (3) ». « Mon père, dit le poète, avait pour Frédéric IT cette admiration éclairée qui voit les hautes facultés sans s’en étonner outre mesure. Ce fut le premier grand homme dont me fut tracé ainsi, en famille, le portrait d'après nature (4) ». Portrait flatteur d’un roi athée et bel-esprit.
Bien que royaliste, il se piquait d’être exempt du « faux orgueil ». « Nous fûmes tous laboureurs, disait-il à son fils ; nous avons tous conduit notre charrue ; l’un a dételé le matin, l’autre l’aprèsdiner (5) ». En laissant mourir dans son cœur la foi ancestrale, en remplaçant la plume guerrière par la plume de fer que chante P Esprit pur, le poète ne fera peut-être que parcourir la voie au seuil
de laquelle son père s'était arrêté.
Il n’est donc pas vrai que sa culture soit l œuvre exclusive de sa mère (6). Mme de Vigny lui apprit surtout à raisonner froidement.
Comme Léon de Vigny avait, au séminaire, connu l abbé de la Luzerne, elle avait, dans le sévère couvent de Beaumont, connu la princesse de Condé (7). Ainsi, ces petits gentilshommes touchaient, par leurs relations d'enfance, à l autel et au trône. Elle partageait la constance monarchique de son mari, et y joignait une piété autoritaire, mais non janséniste (8). « Son esprit mâle et laborieux... lui donnait quelque chose de plus qu’il n’y a dans son sexe ». « Elle
1. Cf. Dupuy, E. de V., p.14. Le baron de Frenilly, très médisant par nature, lui trouve « de l'esprit, de la finesse » (FRÉNILLY, Souvenirs, 214). Quant à leur fils, rien en lui, dit-il ne décelait, Le grand homme. En 1797 !