CHAPITRE X
À l'automne de 1838, Alfred de Vigny s’est retiré au Maine Giraud. « La solitude m’a rendu toutes mes forces », écrit-il dès le 6 octobre (1). Il est avec sa femme, sa « seule amie » (2), qu’il se reproche peut-être d’avoir dédaignée. Le « vieux manoir au milieu des rochers et des bois (3) » lui donne une leçon d’apaisement sombre. Il écrit la Mort du Loup. Puis, il « rêve, [il] écrit même quelque chose de ses rêves (4) ». La Nature, qui n'avait plus sa place dans sa pensée depuis 1827, lui réapparaît comme le cadre, doux ou terrible, des grandes épreuves de la vie.
Il y apprend, le 7 novembre, la nouvelle du décès de son beaupère (5) ; le règlement de son héritage l’appelle en Angleterre pour un long et difficile procès. En Angleterre, il reçoit la double et contraire impression d’une civilisation à la fois créatrice et dévorante, Le spectacle de Birmingham, cité de l’acier, le blesse : la campagne s’idéalise à ses yeux.
De retour en France, il retrouve la mascarade politique ; le «monde », où il pourrait bouder le pouvoir, lui paraît sot, et il le laisse entendre (6). En lui-même nait l’idée que, si la Civilisation
4. Corr., 1,97. 2. J., 129. 8. Corr., I, 95 (2 octobre 1838).
4. Corr., 1, 96. Désigne-t-il par là les quelques vers intitulés « Rêverie » : « Silence des rochers, des vieux bois et des plaines. » ou n’est-ce pas le moment où il commence les Lettres à Eva ?
6. C’est une période desa vie assez mondaine : il fréquente surtout les Lagrange, les Maillé (Recueil de Luppé, 28) ; on le voit chez Jules de Saint-Félix, chez la princesse Mestchersky (Marsan, La bataille romantique, 252-253) : ilse plaint de perdre son temps à des occupations frivoles (J., 460 (1842) ; cf. 102 (1834), 104 (1835), 168 (1843). « Le grand monde seul me plaît mais me lasse bientôt »(Znédit) (27 octobre 4839, à Lamartine, 1840, Corr., I, 182 ; à C. Maunoir, 31 janv. 1843, Corr., I, 149 ; 1829, Recueil de Luppé, 4-5 ; 1840, J., 145).
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reste ume chose féconde et excellente, ce n’est pas à Paris qu’un esprit poétique peut la servir le mieux.
Il ne quittera point Paris cependant, mais il portera ses « rêves » loin de la ville. Il rêvera d’une vie raffinée et ardente comme celle des villes, mais apaisée dans un décor de bruyères et de bois : c’est le cadre général de la Maison du Berger.
En 1842, aussitôt après la rédaction de la Sauvage, s’élabore, par fragments, son poème capital.
Trois éléments y ont concouru.
Le 8 mai 1842, avec toute l’opinion publique, Vigny était frappé par la nouvelle de la catastrophe du chemin de fer de Versailles, où 57 personnes trouvèrent la mort. L’une d’elles, Dumont d’Urville, devait lui être doublement chère comme marin et comme savant (1). C’est quelques jours plus tard, le 11 juin, qu’il composait le fragment sur les chemins de fer (2).
Un mois plus tard, comme il songeait, peut-être, aux victimes de cette catastrophe, il écrivait :
« Le cœur est en nous comme une lampe pleine de parfums divins. Elle s'allume tard et s'éteint bientôt. L'enfant ne sait pas pleurer les morts. Il faut réprimander et gourmander son insensibilité, pour qu’il paraisse et devienne ému de la perte éternelle, et pour qu’il comprenne la mort.
«Le vieillard ne sait plus pleurer les morts. Il est rentré dans l’égoiste enfance, et la lampe de son cœur s’est éteinte, soufflée par les vents opposés et violents, par les orages de la vie publique, desséchée par les passions avares et égoïstes.
«Celui qui, jusqu’à la fin de ses jours, conserve toujours brûlant le feu sacré dans son cœur, est le plus grand et le plus malheureux des mortels. Une jeunesse éternelle flamboie dans sa poitrine et
1. À LAGRANGE (Recueil de Luppé, 96-97). Il semble pourtant qu’il ait mené sa femme voir les « débris humains » de l’accident (1er septembre 1846, Corr., I, 188).
2. BALDENSPERGER, Eclaineissements des Poèmes, 375. La catastrophe a inspiré plusieurs élégies ou lamentations, comme celle d'Alex. Guillemin, «ancien avocat à la cour de cassation. », où on lit.ces vers :
Le fer, creusant ses raïls funestes, Creusait d'avance nos douleurs.
Tu n’entends rien, sourde vapeur ! (Lamentation sur la catastrophe du 8. mat 1842).
I1 attribue l'accident non pas, comme Vigny, à léclatement d’une chaudière, mais à une rupture d’essieu. Ce poème est moins que médiocre.
attire à lui d'âge en âge les générations jeunes ; mais plus elles l’adorent et plus les générations contemporaines l’abhorrent et s’éloignent de lui tristement et avec une haïne profonde et incurable (1). »
Cette « idée à mettre en stances » fut à demi oubliée. Il fit bien, dans la Maison du Berger, l'éloge de la Poésie, mais il oublia le poète, ou plutôt ne le chanta point sous ce nom. C’est seulement le 31 mars 1844 qu'il relut ces quelques lignes, et, si sévère, d’ordinaire, pour ses ébauches, il écrivit au-dessous : « Je doute que cela soit mieux en vers (2) ».
Vers la même époque (1837-1842) il connait une renaissance des inquiétudes religouses. Le Mont des Oliviers en témoigne, ainsi que les projets de suite à Daphné. L’énigme de la création l’obsède. Il ne comprend ni le mal, ni le sens de la vie.
À la campagne, cette énigme prend la forme de la Nature vivante, des espèces végétales, toujours renaissantes et en apparence immuables ; la pérennité de la nature lui paraît l’image sensible de l'indifférence de Dieu.
Ces trois fragments, sur les chemins de fer, sur la Poésie, sur la Nature, sont hétérogènes. Pour les rapprocher, il faut le lien, assez souple, d’une composition susceptible d’embrasser la plupart des problèmes de la Vie et de la Société.
Nous ne voulons pas dire que Vigny a conçu la Maison du Berger pour être le ciment de ces fragments disparates ; mais, à ce moment même, il concevait les Lettres à Eva.
Les Lettres à Eva elles-mêmes paraissent être le résultat de deux tendances.
Elles sont d’abord des confidences amoureuses, commencées
sous l’obsession de Marie Dorval, vers 1836.
C’est alors qu’un amour, d’une sensualité ardente, lui dicte deux strophes, publiées par M. Baldensperger (3), où l’on reconnaît la future strophe IV de la Maison du Berger : elles n’ont aucune portée symbolique.
Sans doute, la vie sentimentale ne s’est pas arrêtée par la rup-
1. Znédit. Cette idée est déjà perceptible dans Stello, où l’auteur montre l’insensibilité des enfants de Kitty Bell à la mort de leur mère, (SteZo, 405). 2. Inédit. 3. Poèmes, 373.
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ture avec Marie Dorval : la lettre à Busoni, du 2 octobre 1838 (1), en est la preuve. Mais ces amours nouvelles sont moins complètes, moins dominatrices. Qui alimentait ces impressions ? Peut-être Mme Holmès (2). Elle était en relations, au moins superficielles, avec Vigny dès 1828 (3) ; en 1834, il demande à Jean Gigoux, son ami, de peindre une belle anglaise qui allait le quitter (4). Cette anglaise était, semble-t-il, Mme Holmès. Elle était « fort belle et très provocante avec des allures d’amazone (5) »; elle « avait déjà inspiré plus d’une passion » ; et, « voyageuse infatigable », cherchait à dissiper dans le mouvement l’ennui de sa stérilité. Le 16 décembre 1847, après vingt ans d’union inféconde, elle mettait au monde une fille qui s’appela comme elle Augusta.
Philippe Busoni écrivait à Emile Deschamps, le 25 janvier 1864 : « C’est à Mme Holmès que Vigny a dédié la Maison du Berger ; c’est à sa fille Augusta qu'est dédié l'Esprit pur (6) ».
Mme Holmès était morte en 1858. Elle laissait une fillette de dix ans, qui, par conséquent, en avait quinze quand Vigny écrivit l'Esprit pur. Dans l'Esprit pur, rien, hormis les quatre premiers vers, ne trahit une préoccupation, ou seulement une présence féminine. Or, il existe un feuillet inédit qui porte, parmi des fragments de la Maison du Berger, parmi des notes et des vers épars, ce début de strophe que mutile une déchirure :
1. Il s’agit d’une lettre, évidemment destinée à une femme qu’il veut tromper sur sa résidence (Corr., 1, 95).
2. Le Figaro du 21 septembre 1985 a publié pour la première fois sept lettres, aujourd’hui recueillies dans la Correspondance (n°8 112, 124, 125, 276, 322, 830, 333, 351) et dédiées « à une amie ». Elle s’appelle Anna, ce qui est un des prénoms de Mne Holmès ; mais elle a les cheveux noirs, alors qu’Augusta était blonde ; elle est une amie d’enfance, alors que Vigny n’a connu les Holmès qu’à partir de 1828. Cette « amie » a évidemment survécu à Vigny, alors que Mme Holmès était morte en 1858. Que cette amie soit grande voyageuse, comme l'était Mme Holmès» rien que de très naturel. Mais on n’arrive pas à expliquer ce fragment d’une lettre de Vigny, datée du 7 septembre 1856 : « J’ai fait des vers contre [la nature] que je vous envoie, chère petite sœur bien aimée » (Corr., 11, 147). À cette date, Vigny n’écrivait plus de vers, et il est impossible qu’il ait recopié, pour elle, les vers publiés douze ans auparavant dans la Reoue des Deux Mondes. La date de 1856 est-elle erronée ? M. Martino, qui a remarqué cette difficulté (Notes sur la M. du B., R. U., 1913) incline à croire que la ZaM aison du Berger est un poème « d’amitié pure ». Quelle que soit l'interprétation littérale d'Eva, ilest certain que l’«e amie » était liée avec Vigny dès 1843, et cela suffit’ pour que la part de Mme Holmès comme inspiratrice soit notablement réduite.