SÉCHÉ, À. de V
6. On notera que Vigny connaissait, par Deschamps, une autre voyageuseg
Si lorgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme, Que de mon œuvre seul te vienne ta fierté.
J'ai mis, sur le cimier du casque gentilhomme,
.... qui n’est pas sans beauté (1).
Ce sont, avec quelques variantes, les quatre premiers vers de l'Esprit pur, les seuls qu'on puisse croire dédiés à une femme. Il est donc plausible qu’ils ont été composés vers 1843, en même temps que la Maison du Berger. Nul moyen d’en douter, quand on sait qu’à la même époque, comme il sera dit plus loin, Vigny composait, non pas une, mais plusieurs lettres à Eva. La lettre : «Sr l’orgueil.. » contemporaine des autres, inachevée comme les autres,
“est demeurée dans ses papiers pendant vingt ans, jusqu’au jour
où le vieux poète, sous des influences qui resteront à déterminer, a restauré ce témoïgnage des amours d'autrefois pour l’animer d’un sens nouveau.
On doit donc renoncer à identifier l’Eva de l'Esprit pur avec la fille d’Augusta Holmès. Reste l'Eva de la Maison du Berger.
Les commentateurs qui ont voulu, à tout prix, donner à cette apparition une unité charnelle (2) ne semblent pas avoir remarqué que la blonde héroïne n’est pas, d’un bout à l’autre du poème, semblable à elle-même. Les premières strophes célèbrent une jeune femme affligée, frissonnante, qui se cache des hommes, essaie de fuir un sort fatal. Cette image elle-même paraît composite : le teint « couleur de corail (v. 52) » ne convient pas à une « tête pâle » (v.10) (3). Et sa timidité qui lui fait rechercher la solitude ne s’harmonise pas avec son audace voyageuse. Mais, au début de la troisième partie, se dessine une figure d'amazone à la fois virile et. tourmentée, où l’on se plaît à reconnaître Mme Holmès :
Ta parole joyeuse a des mots dèspotiques, ete.
Enfin, après la prosopopée de la Nature, l’image change, encore une fois, : c’est une femme rêveuse, non plus emportée, mais indokente, non plus do minatrice, mais faible et pitoyable.
Il ne parait pas absurde d'attribuer, non le désir, mais la pitié que respirent de tels vers à la comtesse Lydia elle-même (4) « pauvre être sans défense et sans aiguillon », ou plus encore, d’y
ascensionniste du Mont-Blanc, Mme d'Angeville, qui lui avait demandé des vers pour son album. (GiRARD, Un bourgeois romantique.…., 309) 1. Inédit.
2. La liste en a été dressée avec humour par M. Martino (R. V., 45 juin 1913). 3. Poèmes, 179.
4, D, Duruy, Les amitiés, 11, 365 ; cf..encore : AJfred de Vigny, 264.
voir le rappel des rêveries séraphiques de sa jeunesse, du temps où il eoncevait. Kitty, Sarah, Eloa, la fille de Jephté, les vierges
bibliques voilées de blanc. Deux ou trois chants d'amour peuvent done. avoir été conçus séparément, peut-être à des époques assez différentes, pour plusieurs femmes aimées. Le Poète dégage l'unité spirituelle de ces passions changeantes, la permanence de Pamour, sous la diversité de Pobjet aimé (1) ; et il cherche, dansles mythes bibliques, un nom em forme de symbole vaste et pénétrant, qui
évoquera Pamour, sous son aspect le plus primitif et le plus éternel.
Tandis que sa pensée amoureuse évolue vers l’abstraction, la pensée sociale du poète évolue dans le sens d’une aristocratie intellectuelle.
Au culte du Poète, ou même du Prince théosophe, Vigny substitue le culte de Ia Pensée laborieuse et de l'Homme dans ses manifestations organisées. Les formules en sont célèbres :
« J'aime Phumanié, écrivait-il en 1835, j'ai pitié d'elle (2) ;
J’aime la majesté des souffrances. humaines (3),
dira-t-il en 1844... l'esprit de l'humanité, l'amour entier de l’humanité et de l'amélioration de ses destinées (4)» La Sauvage montre la raison d’être du pacte et les bienfaits de l’ordre. Dans ce poème, le dernier en date, la vénération de la Femme apparaissait déjà, quoique très confusément, comme un principe civilisateur.
La femme n’a longtemps été, pour lui, qu’un objet de pitié amoureuse. Telle, dans les Poèmes (Sarah, Eloa, la Fille de Jephté, la Femme adultère) ; dans Chatterton (Kitty), dans Stello (Mme de Saint-Aisnan), dans Servctude (Laurette). Avec la Deuxième consultation, s’ébauche un parallèle entre lPhomme et [a femme. « Combien elle lui fut supérieure ! dit le Docteur-Noir. Combien le cœur de la femme est plus près que le nôtre du cœur de l’ange !' (5) » — Stello préfère le dialecticien à la maïtresse passionnée. D’où provient l’infidélité ? En 1832, il excusait tous les crimes ; Quiite pour la peur donnait une leçon d’indulgence (1833). Mais le poète des Destinées s'apprête à chercher dans l’anarchie, nom dans la faiblesse, la raison d’être du mal social : les deux éléments se con-
fondent encore dans cette phrase, datée d’une époque de transi-