Cf, Servitude
avait peut-être quelque amertume, le jeune homme était ravi: « Je fus, en peu de temps, dit-il, en état de passer les examens. J’allais être présenté à l'École... » et soudain, l’Empire s’écroula (31 mars 1814).
Ses parents allaient pouvoir satisfaire son goût militaire sans apostasie. [ls lui achetèrent un brevet de gendarme du roi (grade de sous-lieutenant), dans les Compagnies Rouges de la Garde Royale, corps aristocratique, très envié.
Le chevalier de Vigny était alors âgé de soixante dix-sept ans. Il remit à son fils, non une épée, puisqu'on n’arme plus les gentilshommes, mais ce qui en pouvait tenir lieu à ses yeux : l’image d’une couronne comtale, figurée sur une plaque pour cartes de visite. Mme de Vigny, l’année suivante, donna, elle aussi, à son fils, son sacre d'homme d'honneur et de chrétien. Elle rédigea, pour lui, un mémoire d’une trentaine de pages, où, sous le titre de Conseils à mon fils, elle fait tenir comme un code abrégé de vie morale et politique.
Ce mémoire est écrit d’une plume ferme et comme virile. Il parle moins au cœur qu’à la raison (1). Son rationalisme, à demi cartésien, entend démontrer la Divinité par l’idée de l Être Parfait et par la nécessité du Premier Moteur (2). L'influence de Rousseau pourtant s’y décèle, et son catholicisme n’est, à tout prendre, qu'un théisme très tolérant (3). On sent, à le lire, qu’Alfred de Vigny vivait dans une société (sinon dans une famille) baignée d’irrespect (4).
Pour Me de Vigny, la conservation politique est unie à la conservation des bonnes mœurs ; car notre organisme est l’image de
la société, « La volonté est, ou doit être la plus forte, elle nous est visiblement donnée pour gouverner nos sens ; … si l’esclave qui doit obéir veut commander, s’il oublie et méprise sa souveraine, alors tout l’ordre est interverti ; c'est une révolte démagogique dont les conséquences ne tendent ni au bien général ni au nôtre,
1. Conseils à mon fils, « D’où vient ce désir insatiable de bonheur qui est la source de toutes nos actions ?.,. Parce que nous ne trouvons dans tous les êtres créés qu'imperfection, et que notre âme émanée de la Divinité même... tend sans cesse à retourner vers son auteur qui est la source de toute perfection ».
2, « Point d'ouvrage sans ouvrier, point d’édifice sans architecte (1bëd) ».
3. « Toutes les religions sont bonnes en tant qu’elles ont pour but d’adorer V'Etre Suprême, mais la nôtre est la meilleure de toutes »,
4, « Tu ne seras pas plus choqué des grimaces des Juifs, des discours inspirés des Quakers que des processions des Chrétiens (1bid.) ».
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mais à la destruction de l'espèce. Ne souffre pas cette usurpation ».
Royaliste, fidèle au droit divin, Mme de Vigny s'attache moins à la royauté qu’à la noblesse : « Tu entendras dire à des gens bassement envieux que la noblesse n’est rien, que tous les hommes sont égaux ; d’autres, d’un orgueil outré, regretteront le temps où le noble pouvait tuer impunément celui qui lui avait parlé avec insolence : la vérité est au milieu de ces exagérations (1). Devant la loi, tous les hommes sont égaux... nul ne doit non plus humilier ou mépriser celui qui n’est pas noble ; mais la noblesse est quelque . chose, c’est un titre écrit que le souverain confère pour des services rendus à l’État ; ce titre est un objet d’émulation pour tous par la considération très légitime qui le suit ; mais son plus beau titre est l'obligation qu’il impose de valoir mieux qu’un autre ; d’être plus fidèle à son roi, d’une probité plus délicate, plus lent à donner sa parole, plus fidèle à l’observer ».
Mme de Vigny met surtout son fils en garde contre les traditions de débauche et d’insolence qu’elle sait répandues chez les jeunes officiers, et lui rappelle que, comme la noblesse, la guerre a ses lois : « Toute cruauté exercée contre des citoyens désarmés, tout pillage de la propriété est une atrocité réprouvée par Dieu ». Le bruit courait volontiers, parmi les royalistes, que les troupes de Napoléon avaient donné l'exemple de la cruauté reprochée aux alliés.
Point de rancune envers le passé, pas un mot de vengeance : Mme de Vigny n’est point ultra ; car aucun ultra n’eût dit : «[Il faut être | soumis aux lois qui nous régissent et aux magistrats qui en sont les organes... ». C’est plutôt l'attitude du centre-droit, du parti royaliste et chartiste, d’un Lainé ou d’un Royer- Collard.
Dans l’ensemble, Mme de Vigny parle-t-elle le langage de la raison ou celui de la tradition ? On ne sait trop. « Que dans toutes tes actions, la raison soit la maîtresse et gouverne». Mais quand, au nom de la raison, elle entend démontrer Dieu, lier la cause du roi et celle de l'intérêt public, de l'humanité et de la guerre, sait-elle quelles routes elle ouvre à son fils ? Si, un jour, la raison s’insurge, si Dieu ne paraît plus qu’un mystère et la Création qu’une injustice, les rois, des obstables au bonheur publie, la guerre, qu’une barbarie
1. « Tune permettras point de ces plaisanteries sur la religion et les prêtres … »(ibid.). Elle recommande à son fils la lecture de Pascal et d’Arnauld, mais il n’y faut pas voir une trace de culture janséniste ; car ces lectures doivent précéder celles de Bossuet, de Massillon, de Bourdaloue, d’un ordre intellectuel, juge-t-elle, plus relevé (ibid.).
\ an AT cependant de penser autrement dons ses A ta avec er une âme formée par eux ; il craindra d’être infidèle et craindra de mentir à lui-même ; le cœur et v esprit se livreront un combat toujours renaissant, et ce combat secret se déroulera, sinon toute sa vie comme il l'avait craint, du moins pendant vingt ans environ, depuis Te éveil de sa pensée jusqu'aux environs de 1840.