CHAPITRE IT
Au moment où il entra dans l’armée, Vigny éprouvait un « amour vraiment désordonné de la gloire des armes ». L’adolescent, candide encore, qui croyait au sacrifice et admirait les blessés (1) s’étonna de voir les gens de sa classe, délivrés de la terreur napoléonienne, sourire à l'invasion. « On vit, dit Vaulabelle, les femmes d’un certain monde prodiguer les bravos, les soins, les caresses aux soldats alliés, tandis que nos malheureux blessés de la veille, repoussés des ambulances et des hôpitaux faute de place, expiraient sans secours dans les rues et sur les chemins... L’élégante et belle comtesse Edmond de Périgord (depuis duchesse de Dino) se promena dans la soirée assise à cheval derrière un Cosaque (2) ». Du côté royaliste, on fêtait principalement les Russes (3). Les jeunes nobles français s’étudiaient à leur ressembler, et l’un d’eux, au témoignage de Vigny, fut très fier d’avoir été pris pour le tsar Alexandre. La bassesse de cette joie publique outragea le jeune sous-lieutenant. « Ma tristesse, notera-t-il, en voyant les femmes se donner aux officiers qui étaient à la mode par dessus tout (4) ». Il est attentif aux récits des violences commises par les Cosaques dans l'Est de la France (5).
Il devait demeurer dans les Compagnies Rouges de juillet 1814