Inédit
lui paraît agréable (1) ; M. de Barante, quoique rebelle aux théories du Docteur-Noir, n’est l’objet que d’une controverse courtoise (2) ; Casimir Delavigne le reçoit affectueusement (3) ; le vieux Baour- Lormian lui paraît un honorable exemple de Poète enchanté par sa propre Poésie (4). Cette première série de visites (5) lui parut une « bonne comédie » : elle ne l'avait pas aigri.
Peut-être s’attendait-il au succès, que l’accueil de Thiers lui avait fait espérer (6). Mais Pasquier fut élu au fauteuil de Frayssinous (7), et Ballanche à celui d'Alexandre Duval (8). Celui-ci était un ami, presque un maître (9) ; celui-là, au contraire, grand bourgeois de Napoléon, serviteur sans zèle de la Restauration, porté au faîte par Louis-Philippe, rassemblait tous les défauts que Vigny décrira dans les Oracles.
Dès le mois de mars 1842, Vigny avait posé sa candidature à un troisième fauteuil, celui de Roger, que devait occuper Patin. Cette nouvelle série de visites lui parut plus ennuyeuse ; « Le mal de cœur me prend, écrivait-il, au moment d’écrire tout ce qui m'est dit de niais et de ridicule (10) ». Le succès de Patin (11), un universitaire, Ccourtisan du pouvoir (12), lui fut pénible ; en vieil- Hssant, Vigny ne sera pas tendre pour les professeurs intrigants ou politiciens.
Un quatrième, un cinquième, un sixième échec, lui furent successivement infligés par les élections de Saint-Marc-Girardin,
1. J., 190-191. Il a toujours, même dans ses Mémotres, parlé de Guizot avec modération.
2. Il qualifie Chatterton de pièce « anti-sociale » : « … Dâns cette cause, on pourrait accuser les ouvriers de bien des torts » (J., 192). Vigny ne paraît pas s’être rendu.
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&. J.,183, cf. E. Dupuy, À. de V., Les amitiés, 215.
5 .I ffaut noter que les notes prises par Vigny sur Guizot, Delavigne, Barante, Molé, Pasquier (cerui-ci, élogieusement jugé) se rattachent à la deuxième série de visites qui eut lieu la même année 1842.
6. Il souligne complaisamment, dans une lettre à Guiraud, l'insuffisance des titres littéraires du chancelier (Corr., 1, 140).
7. Résultat du scrutin : Pasquier, 23 voix (élu) ; Vigny, 8 voix.
8. Résultat du scrutin : Ballanche, 18 voix (élu) ; Vigny, 5 voix.
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11. Quatre tours de scrutin. Premier tour : Patin, 10, Vatout, 10, Sainte-Beuve, 7, Vigny, 6, Alletz, 2 voix ; 2e tour : Patin, 18, Vatout, 10, Sainte-Beuve, 7, Vigny, 5 ; 8° tour : Patin, 15, Vatout 8, Vigny 7, Sainte-Beuve 5 ; &e tour : Patin, 21 (élu), Vigny 9, Sainte-Beuve, 3, Vatout 2.
12. Patin était de l'entourage du duc de Broglie (X. Doupan, Lettres, II, 170).
d'Ampère et de Mérimée. Avec le premier passait un nouveau Patin (1) ; avec le second, un ennemi personnel (2).
Enfin, le 8 mai 1845, à une septième tentative, il l’'emportait au remplacement d’Etienne (3), et Hugo, qui l’avait beaucoup soutenu, lui envoya un billet aimable, le soir même du scrutin (4).
Cette élection eut pour Vigny des conséquences singulières. Il devait être reçu par le comte Molé, alors directeur. Il le connaissait à peine. Le 25 avril 1842, dans sa visite d’usage, il Pavait trouvé fat. Leur conversation avait porté sur l'Histoire de Richelieu par Bazin, que Vigny appréciait sévèrement (5). De cette unique entrevue, il garda le souvenir que Molé appartenait à une génération de vieillards frivoles, inconscients de l’évolution démocra-
1. Vigny et Saint-Marc Girardin briguaient ensemble le fauteuil de Campenon. Vigny espère la majorité ou tout au moins l'égalité des voix avec son concurrent ; il presse Guiraud de ne pas déserter le scrutin (Corr., I, 166). Résultat : Saint-Marc Girardin, 48 voix (élu) ; E. Deschamps, 8, Vigny, 7, Vatout 1.
2. En remplacement de Casimir Delavigne. Sept tours de scrutin. Premier tour : Sainte-Beuve, 14, Vatout, 11, Vigny, 7, Deschamps, 3 ; 2° tour : Sainte- Beuve 15, Vatout 13, Vigny, 7 ; 3° tour : Sainte-Beuve 17, Vatout, 13, Vigny 5 ; &e tour : Sainte-Beuve, 17, Vatout, 45, Vigny, 2 ; 5° tour : Sainte-Beuve, 17, Vatout, 16, Vigny 2 ; 6e tour : Sainte-Beuve, 17, Vatout, 15, Vigny, 3 ; 7° tour : Sainte-Beuve, 147, Vaiout 16, Vigny 3. (Ballottage). Scrutin de ballottage (deux tours) : 1er tour : Sainte-Beuve, 17, Vatout, 11, Vigny 7 ; 2e tour : Sainte-Beuve 24 (élu) ; Vatout, 12, Vigny, 8.
En remplacement de Nodier. Sept tours de scrutin. Premier tour : Mérimée, 10, Bonjour, 7, À. Martin, 7, Vatout, 5, Vigny, 4, Deschamps 2, Leroy, 4 ; 2° tour : Mérimée, 11, Bonjour, 10, Vatout, 6, Vigny, 5, À. Martin, 4 ; 3° tour : Mérimée, 13, Bonjour, 12, Vatout, 6, Vigny, 5, À. Martin 4 ; 4e tour : Mérimée, 14, Bonjour, 15, Vigny, 4, Vatout, 2 ; 5° tour : Mérimée, 17, Bonfour, 1%, Vigny, 5; 6e tour : Mérimée, 18, Bonjour, 15, Vigny, 8 ; 7° tour : Mérimée, 19 (élu), Bonjour, 13, Vigny, 4. À propos de cette double élection, on lit dans les lettres de X. Doudan (17 mars 1844) : « M. Mignet a d’abord été pour M. de Vigny contre M. Sainte-Beuve. Je ne sais où ila été chercher son admiration pour lauteur poudré, frisé et musqué d’Eloa ». Vatout a eu les voix des courtisans, Molé aurait voté pour Sainte-Beuve et pour Mérimée (X. Doupan, Lettres, IT, 145).
3. Résultat du scrutin : Vigny, 20 (élu). Empis, 11, Saintine, 2.
4. E. Dupuy, À. de V. Les amitiés, Le rôle littéraire, I, 259.
5. J.,194. L'histoire de France sous Louis XIII, par M. Bazin, a été critiquée dans la Revue des Deux- Mondes de 1839 (t. I, p. 802), par M. Aug. Poirson : compterendu assez peu favorable. Poirson loue l’impartialité de Bazin, mais lui reproche de ne pas citer ses sources et de manquer de pénétration. Poirson est favorable à Richelieu, Bazin sévère à Richelieu comme à Sully. Molé semble avoir estimé Bazin précisément parce que son livre est une analyse sans idée générale, et Vigny l'en critique, voyant dans cette raison de préférence l’aveu du scepticisme de Molé. En 1832, au contraire, il blâmait les synthèses (iS4., 215). Dans l'intervalle, son esprit, de critique est devenu constructeur : il recherche les systèmes, au lieu
de s’en défier,
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tique et positiviste du monde: à Molé, il opposait Tocqueville. À Tocqueville voulait, à l’intérieur, « que le gouvernement soit fort, honnête dans son but, honnête dans ses moyens » ; il voulait « améliorer les institutions et non les détruire ; servir la dynastie, tout en combattant ses fautes et celles de ses conseillers (1) ». Molé était un de ces conseillers.
De Carné voit en Molé le «type accompli de la grande compagnie française par l'élégance de ses manières et la correction de son langage ». L'ancien ministre de Napoléon, tout en conservant Îles traditions politiques de l’Empire, les avait saupoudrées d’idées nouvelles, « badigeonnage opéré avec tant d’art qu’il trompait l’œil le plus exercé (2) ».
Que ses biographes soient ironiques comme Loménie ou bienveillants comme de Barante (3), ils ne peuvent dissimuler que Molé était dénué de principes politiques. Issu de la noblesse de robe, rallié de bonne heure à Napoléon dont il avait flatté les penchants absolutistes (4), ministre de la justice à trente-trois ans, il intrigue pour Louis XVIII dès que le pouvoir du maïtre est chancelant, et gagne ses titres de royaliste en condamnant Ney à mort. Les ultras, pourtant, se défieront toujours de lui. Ministre de la marine sous Louis XVIII, il entre dans l'opposition à la formation du cabinet de Villèle, mais après 1830, reconnaissant « l'empire de la nécessité, et toujours guidé par la pensée de maintenir l’ordre social, [il] crut accomplir un devoir en se rendant à l’appel du prince qui consentait à accepter cette difficile tâche... (5) ». Cet
dt.
1. Profession de foi d’Alexis de Tocqueville au collège électoral de la Manche, en 1846, citée dans P. MarceL, Essai sur Alexis de Tocqueville, 357.
2. DE CARNÉ, Souvenirs 133. Philarète Chasles voit en lui « une vieille femme plutôt qu’un homme, causeur aimable, taquin, agréable, assez gracieux dans son calme et qui ressemblait un peu à un page, de ceux qui auraient vieilli». (Ph. CHAsLes, Mémoires, I, 66).
3. De BananTE, Eloge de M. le Comte Molé.. 1856. Le Marquis de Noaïlles, en éditant ses Mémoires, ou plutôt son histoire, avec l’aide de ses Mémoires, en a tracé un portrait apologétique.
&. Son premier et, peut-être, unique ouvrage fut un Essai de Morale et de Politique, écrit à vingt-vinq ans (1805), qui lui ouvrit l’accès du Conseil d'État. Il subissait l’ascendant de Bonald, dit Barante ; c'était en somme « une sorte d’apologie du pouvoir absolu », dit Loménie (cf. Zbid., et De LOMÉNIE, Galeri des contemporains illustres),
5. De BARANTE, Eloge de M. le Comte Molé, 12. Loménie : « Je dois dire qu’il signa, en qualité de membre du conseil municipal de Paris, une adresse très violente contre l'Empereur, présentée à Louis XVIII quelque temps avant le 20 mars » (D£ LOMÉNIE, Galerie des Contemporains illustres, 14) ; et, à propos
homme ambitieux, distingué et sceptique s’opposat à Vigny par tous les points de son caractère (1).
Vigny a pu dire : « À présent que plusieurs années et deux révolutions se sont passées, vous sentez combien il serait puéril de parler au public de cette affaire qui semblerait, à côté des grandes catastrophes qui ont bouleversé l’Europe, une tempête dans un verre d’eau : il n’en a pas moins consacré un manuscrit de 183 pages in-folio au récit détaillé de l’aventure (2).
Nous avons raconté ailleurs (3) quelle offre lui fit Villemain (4).
de Ney : « Je m'explique difficilement la part que prit M. Molé à ce déplorable procès » (Jb1d., 15-26).
1. Nous les avons énumérés ailleurs (PreRRE FLortres, À. de Vigny, 229).
2. Cf. J. R. D. M., 722 ; Corr., II, 88. Le manuscrit est intitulé Mon entrée à l’Académie Française, et divisé en vingt-deux chapitres : huit pour la première partie : Une corruption manquée, et quatorze pour la seconde : Une persécution manquée. En voici le sommaire «: Les deux courants. — Entrevue avec le directeur. — Dans quels sentiments j’écrivis mon discours. — Longue absence du directeur et impatience de l’Académie. — Lecture de mon discours. — Visite inattendue d’un malade. — Une séduction manquée. — Premiers symptômes d’inimitiés. — (Deuxième Partie) Comment l’Académie donna un délai et comment elle se rétracta. —’ Fourberie des Assemblées. — Lecture préparatoire à la Commission du pamphlet de M. Molé. — La séance publique. — Un guet-àpens. — Justice publique. — Le talion. — Mon refus, écrit trois fois à l’Académie. — Comment les serviteurs furent reniés par leurs maîtres. — Ce que j’attendis pour siéger. — Réparation [prudente] empressée du Roi. — Contrecoup de cette désapprobation ressenti à l’Académie. — Réparation publique et inattendue. — Résumé » (Inédit).
Dans l'impression in-4°, ce discours compte 36 pages et celui de Molé, 15 ; le discours de Sandeau, successeur de Vigny, 16, la réponse de Doucet, 26.