‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 230 sur 311 · nédit · texte numérisé non relu

nédit

3. Le Montüteur, bien entendu, prend parti pour Molé.« M. le Comte Molé a ‘répondu au récipiendaire ; son discours, souvent interrompu par des marques d'approbation, a été suivi de vifs applaudissements ». Le discours de Molé est publié, un jour avant celui de Vigny « qui ne nous a pas été communiqué » (Moniteur universel, 30 janvier 1846). Le Constitutionnel se félicite de cette « vive et brillante polémique », reproche à Vigny d’avoir noirci les couleurs du despotisme impérial et enregistre, avec plaisir, le triomphe de Molé « .… La victoire lui a été si facile, que lui, qui a si bien parlé au nom de la clémence, aurait pu en montrer davantage» (Constitutionnel, 30 janvier 1846). Le 3 février, le même journal rend hommage à la «loyale audace » de Vigny, et regrette la « trop éclatante victoire de son adversaire ». La Presse, favorable à la « modestie », à la « confiance » de Vigny, ainsi qu’à l'exposé « très convenable » qu’il a fait de la vie d'Étienne, constate sans commentaires la sévérité et le succès de Molé (30 janv. 1826). Le Siècle reconnaît, le 31 janvier, que « M. Molé a littéralement écrasé le nouvel élu et mis à néant toutes ses œuvres » ; le 8 février, il consacre à l’affaire un feuilletonironique. Très hostile à Moké, il en raille les prétentions nobiliaires. 11 tourne en ridicule Sainte-Beuve (cf. Prsrre FLorres, Alfred de Vigny,235-237). Le National, deux mois plus tard, compare la rudesse de Molé, recevant Vigny, à Ponction de Molé recevant Vitet : « M. À. de Vigny, écrivain illustre. franchissait le seuil de l'Académie avec quelque hauteur, il est vrai, et marquait son avènement par un discours ambitieux et diffus, je ne le nie point, qui manquait de goût et de

cette lettre. Une partie de l’opinion (1), sinon l’Académie (2), blâma ce mauvais accueil. « Je sentis, écrira Vigny, cette émotion profonde, calme et sainte qui pénètre l’âme, lorsque, après quelques solitaires travaux et des doutes sur la durée des sentiments qu'ils ont produits dans la nation, on voit enfin quelle a été leur portée ». Le duc d’Aumale, témoin de la scène, aurait traité Molé de « polisson (3) »— chose bien étrange — ; l'attitude du Roï fut douteuse. Le 9 mai, Vigny cite un mot de Louis-Philippe à son secrétaire Lassagne (4). Vigny refusa de lui être présenté par Molé ; il s’abstint même de siéger, tant que Molé serait directeur. Vigny supposa que le roi avait connu, inspiré, peut-être, le manège de Villemain. Mais, si Louis-Philippe ressentit quelque dépit, il eut l’adresse de ne pas le laisser voir. « La représentation était manquée ; il renia les comédiens (5) ».

mesure, la page la plus médiocre assurément de tous ses écrits ; mais, enfin, ce discours, aussi reprochable que vous le voudrez, l'homme qui le prononçait, ne se nommait-il pas M. de Vigny ? » (National, 28 mars 1846). Sainte-Beuve, dont la position était délicate, se réjouit du succès de Molé, en prodiguant à Vigny des éloges à double sens « Une contradiction polie, dit-il à propos de Molé, tempérée de marques sincères d’estime, est encore un hommage... Notre siècle n’est pas celui des fades compliments » (Sarnre-Beuve, À. D. M., (1846), 407). L'article abondaïit en compliments pour Molé (Zb1d., k11). En 1864, ilse louera lui-même de ce compte-rendu, plein de ménagement pour Vigny : « Je doute qu’il m’en ait su gré » (SAINTE-BEUVE, R. D. M. (1864), 436).

1. Dès avril, Vitet était élu chancelier contre Vigny qui n’obtint que deux voix (J., 202). Le Siècle annonce que « le parti littéraire a pris fait et cause pour M. de Vigny », mais ce parti est peu nombreux : Hugo, Lamartine, Guiraud peut-être, Ancelot, Pongerville, Tocqueville, probablement Thiers et Mignet, et plusieurs de ceux-ci sont douteux. Lamartine rendra hommage à Vigny, en ces termes ; « Je n’y était pas. Je fus révolté en le lisant (le discours de Molé). Je n’ai jamais su de quoi pouvait provenir ce caprice d’acrimonie qui donnait le droit de douter de la bonté de cœur de ce vieillard... M. le Directeur, conclut Lamartine, ne fut ni poli, ni juste » (LAMARTINE, Cours familier de littérature, 403 ; cf. PIERRE FLorres, Alfred de Vigny, 237). Le groupe de l'Abbaye au Bois, d’après le Siècle, aurait pris parti pour Molé, peut-être à cause de l'hommage à Chateaubriand (Pourtant, Ballanche avait encouragé Vigny à se présenter). « Le discours de M. Molé a été discuté avec chaleur et approuvé à l'unanimité ». Les « classiques » connus (le Constitutionnel cite Jay, Viennet, Dupin, Scribe, Dupaty que Vigny méprisait) étaient évidemment hostiles ; de même, le groupe universitaire (Patin, Saint-Marc-Girardin, Cousin, Villemain) ; de même enfin, l'élément politique orléaniste (de Barante, de Ségur, de Saint-Aulaire, de Salvandy, Guizot, Pasquier, etc.). Sainte-Beuve a donné, sans queson dire puisse être contrôlé, l'opinion hostile à Vigny, de trois auditeurs : Droz, Mérimée, Guiraud (SAINTE-BEUVE, R. D. M.(1864), 436-437.)

2. Inédit. 3. Inédit. Atténué dans le Journal (J., 206). 4. J., 203, 5, Inédit.

IT. — L’ÉvoLurion vers LA Rép UBLIQUE

Vigny se plait alors à mesurer combien la monarchie de J uillet avait lié son succès à la corruption. [1 se remémore les incidents fameux. Dès 1836, après l'attentat de Fieschi, « lesprit vénal du temps », dit-il, était apparu dans un « étrange scandale (1) ». Le fils du maréchal Mortier, déjà très riche, avait demandé et obtenu une rente annuelle de 20.000 francs, pour l’indemniser de la mort de son père. «Les pères remboursés, on n’y pensa plus. Le principe du règne : Enrichissez-vous, portait cette sorte de fruits » (2). C’est à la fortune qu'on juge l’homme : un esprit indépendant et fier, comme le sien, semble aux courtisans « un défi indirect... une satire vivante de leur existence vouée à l'intrigue et au cumul des sinécures et des pensions (3) ». L'esprit de lucre leur a aigri l’âme : sur le visage du comte Molé, il trouve les stigmates d’une politique « pleine de souvenirs mauvais, encombrée de débris d’intrigues, de ressorts et de fils brisés, de noirceurs secrètes sous tant de règnes,

« Sillonnée de blessures mal guéries et chargée de vieilles colères mal étouffées et mal éteintes sous la cendre des morts, et qu'un mot faisait encore flamber (4) ».

Ces hypocrites en appellent à la morale :

(Al, le respect s’en va, dirent en gémissant Ces intrigants, repus d’or, de boue et de sang... » (5)

Guizot, plus respectable que Molé, est pourtant gâté par sa (vanité », sa « raideur doctrinaire », son « pédantisme » ; Duvergier de Hauranne n’est qu’un ambitieux hanté du souci de supplanter Thiers (6) ; que leur importe d’ébranler {a société entière : « Du haut en bas de la nation, ne voyez-vous pas même légèreté hostile, même rage étourdie contre le voisin ? Chaque homme déteste son émule, et, pour le renverser, ferait crouler sa propre maison (7)».

Enfin, les scandales éclatent, souillant la société entière : « La folie de la nation, écrira Vigny après 1848, frappe d’abord sa tête. La corruption et le crime partaient sous les pieds de Louis-Philippe à chaque pas (8) ». Vigny dresse la liste des forfaits qui, de juillet

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