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j'ai dû répondre (1) ». I est probable que ce mot, emprunté à Sérvitude, avait figuré dans la rédaction première du discours de Vigny. Le poète recueillit, après la séance, le bruit que, dans l’auditoire, des éléments militaires étaient prévenus ; que le mot janissaire cireulait dans la foule ; on chuchotait : « Nous lattendions là ». Et Vigny a parlé de « guet-apens ». Ce faisant, 1l donne une arme contre lui. S’il y eut, comme il est bien possible, un petit complot préparé, c’est que la suppression du mot n’était pas certaine, ni même probable, sans quoi le « guet-apens » eût forcément échoué. Il est possible qu’à la Commission, Vigny, pour sauver son amour-propre, eût promis avec réticence, dans le langage distant et précieux qu’il avait parfois, même résolu, déjà, à la suppression ; et c’est sur la foi du doute que Sainte-Beuve et Molé avaient préparé l’auditoire (2).
« Je ne voudrais pas vous enlever une illusion agréable », disait Molé dès les premiers mots ; et il rectifiait, avec bonheur du reste, l’éloge tendancieux fait d’Etienne par Vigny. Il « rétablit les faits » à propos de l’Intrigante : Vigny avait parlé de «coups redoublés » portés à l’Empire : Molé ripostait que la morale de l’/ntrigante était, au contraire, une « apologie de l’autorité souveraine », et que le scandale, puisque scandale il y avait eu, avait surpris Etienne qui ne le méditait pas. — Vigny, laudateur du Romantisme, n'avait pas loué, explicitement du moins, Chateaubriand : Molé réparera cette omission, « sans doute involontaire ». Réduisant l'œuvre de Vigny au roman historique, il en voit les principes contenus dans un «petit traité » sur La Vérité dans l'Art, et le juge ainsi : « J’ai peu de goût, il faut bien que je le confesse, pour ces atteintes si profondes portées à la vérité et par conséquent à la moralité de l’histoire, mais, je m’empresse de l’ajouter, le roman peut les éviter » ; et il donnait comme exemple Walter Scott. — « Tel n’a pas été votre dessein dans Cing-Mars. » Il relève l’anachronisme touchant le P. Joseph, critique Cinq-Mars, « favori de vingt-deux ans, présomptueux et vain, rival étourdi autant que téméraire de Richelieu, qui, pour se débarrasser du premier ministre, voulait livrer la France aux étrangers. » Il relevait avec éclat la déformation du personnage historique de Richelieu, « l’un des plus grands hommes d'Etat des temps modernes », et, blessant
1. Moré, Réception de M. le Comte Alfred de Vigny, 39. Il est à remarquer que dans le texte du discours communiqué aux journaux, le mot janissaire termine la phrase et n’est suivi d’aucune parenthèse blessante.
2. Cf, SaINTE-BEUVE (AR. D. M.), où le langage de Sainte-Beuve, libéré par la mort de Vigny, est plus haineux.
Vigny au vif, louait Richelieu d’avoir abattu les grands, nivelé le
royaume et fait « de l’espace pour les petits» — ce que Molé appelait «travailler dans les desseins de la Providence ». « Vous trouverez naturel, sans doute, ajoutait-il, qu’au sein de cette compagnie dont il a été l’illustre fondateur, il s'élève une voix pour rappeler la gloire et, au besoin, pour défendre la mémoire du cardinal Richelieu ».
Passant à Servitude, il oppose politique à politique. Il annonce qu’il défendra Napoléon (1) contre «le dénigrement et la rancune des partis ». Le ton devenait plus âpre, à mesure que Molé plaïdait davantage pro domo. « Je défierais, je vous le jure, quiconque aurait approché de l'Empereur, fût-ce son plus mortel ennemi, de ne pas éprouver un peu de ce que j'ai ressenti en lisant cette scène » [Le Dialogue Inconnu]. Il expliquait l'hostilité de Vigny par pauvreté d'âme : « Vous n’aimez, je le sais, ni n’estimez l’admiration. De là vient, sans doute, que votre esprit proteste si souvent contre les plus grandes renommées de notre histoire et se complait à rabaisser ceux devant lesquels les générations se sont inclinées. Je vais vous livrer tout le secret peut-être de la dissidence qui, à mon grand regret, se rencontre sur quelques points entre vous et moi. J'aime à admirer avec passion ; pour moi, c’est la vie élevée à sa plus haute puissance (2) ». — Le Cachet Rouge est critiqué en ces termes : « Ce volume fait éprouver le regret qu’un talent aussi incontestable. se soit laissé entraîner lui-même... au delà des véritables intentions de l’auteur, en accusant de la servilité la plus aveugle et la plus barbare nos officiers et nos soldats ».
Stello est l’objet d’une critique extrêmement violente. Chose
1. Quatre ans auparavant, recevant Tocqueville, il avait déjà loué Napoléon, exalté sa « tâche providentielle » et dit : « Nous ne pouvions pas plus nous passer de son génie que de son épée » (21 avril 1842). Il a écrit dans ses Mémoires : «Tout en le jugeant (Napoléon), je l'avais admiré, et je ne sais plus haïr ce que j’ai admiré une fois. Assez d’autres, sans moi, ont prouvé qu’ils avaient cette faculté et ce courage. » (Marquis DE Noaïzes, Le comte Molé, I, 233). Il y dit de Vigny: « Lorsque je reçus M. de Vigny à l’Académie française, j’eus l’occasion de désavouer le récit [d’] un de ses romans historiques. Napoléon était incapable des brutalités qu’il lui prête [envers le Pape]. Ai-je besoin d’ajouter que M. de Vigny, qui parle en témoin oculaire, n’avait pu puiser tant de détails que dans son imagination ? » Molé incrimine Walter Scott, qu’il avait ménagé dans son discours: « L'école du roman historique une fois fondée, dit-il, ses disciples ont été nombreux; le succès était facile et offrait des chances profitables et certaines à la médiocrité. Les gens du monde prirent au pied de la lettre tout ce qu’ils trouvèrent dans la Conspiration de Cing-Mars et l'Histoire des Girondins » (Ibid., I, 167).
2, Vigny avait écrit en 1836 : « Aimer, inventer, admirer, voilà ma vie » (J.,
étrange, cet homme d’ordre et de gouvernement ne s’indigne pas des blasphèmes prononcés contre le Pouvoir dans Un mensonge social : Vigny, en 1846, eût été embarrassé pour répondre. Mais il s'irrite de la peinture des prisons dans le troisième épisode — “celui-là même où Vigny avait laissé parler ses rancunes de fils de suspect. Molé l’accuse d’avoir fait la part belle aux Terroristes. « Les victimes, dit-il, ont été héroïques, et le nom de monstres est le seul pour désigner leurs bourreaux. Je les ai connues, ces victimes, et il ne m'a manqué qu’une ou deux années pour prendre rang parmi elles à côté de mon père. C’est en leur nom comme au nom de leurs enfants que je viens repousser de toutes les forces de mon âme et de mes souvenirs tout mélange impie de leur mémoire infortunée à de frivoles scènes de coquetterie et d'amour... J’ai connu, monsieur, honoré ceux qui sont cités par le Docteur, et, vous serez heureux de l’apprendre, il s’est incroyablement trompé ».
Sur Chatterion, Molé reprenait les attaques de son ami de Barante contre le caractère « anti-social » du livre. S’il loue, en Kitty, une création «pleine d’art et de charme», il s’obstine à lire dans le drame une apologie du suicide, ce qui le blesse dans « ses plus chères et ses plus profondes convictions ». Il rapproche Chatterton de Gilbert, de Werther, de René lui-même, de « toute cette famille, hélas, si attachante, d’âmes et d’esprits malades qui remonte jusqu’à Jean-Jacques Rousseau. Au-delà du xvui® siècle, on ne retrouve plus leur trace. Ils appartiennent, croyez-moi, à des générations amollies, à une civilisation énervée, où l’homme, s’absorbant en lui-même et s’apitoyant sur sa propre destinée, s’isole de ses semblables et concentre toute son existence dans un stérile et plaintif orgueil ». Ce jugement s'applique évidemment à Stello.
Le discours de Molé respire, plus que la haine, le mépris. Il avouait ignorer Vigny : « Je viens de lire ses ouvrages . » Il n'avait pas lu, semble-t-il, les Poèmes, car il n’en dit pas un mot. Il feignait de croire Vigny amoureux de la popularité : « Que vous importent.. les impressions d’unilecteur solitaire, si vous vous reportez à vos constants succès ? » Après quoi, il médisait des œuvres populaires. « Parmi les ouvrages dont chaque époque brille, il faut en distinguer de deux natures : les uns, d’un mérite relatif, appropriés au plus grand nombre de lecteurs, obtiennent de brillants applaudissements : c’est le triomphe contemporain ; les autres, puisés aux sources des éternelles vérités et de ce beau dont l’homme a seul le sentiment sur la terre, reçoivent d’abord un accueil moins
“éclatant et attendent le jugement de cette élite de notre espèce,
dont la voix, répétée de siècle en siècle depuis Homère s'appelle la renommée, s'appelle la gloire, et redit à l’avenir les noms qui ne périssent pas. »
Un éloge du roi Louis-Philippe, [le] « protecteur le plus éclairé des lettres (1) », ornait la péroraison de ce discours, où Vigny put voir un « pamphlet ».
Vigny a eu beau dire que les bruits des pieds et des conversations ‘mpêchèrent Molé d’être entendu, trop de « courtisans du courtisan qu’ils prenaient pour un prochain ministre (2) » marquèrent leur approbation au directeur. Sur ce point, aucun doute n’est permis : Molé eut un succès complet. Le poète eut une colère telle qu’il projeta de répondre : « Monsieur, vous vous êtes conduit comme un malhonnête homme, fort insolent (3) ». Il revint à lui et déchira
1. Sur l’éclat de cette protection, voici ce que dit un courtisan, Cuvillier Fleury : « Il n’y avait pas une puissance humaine qui lui eût fait lire une page de M. Louis Blanc ou de M. Pierre Leroux, de M. Buchez ou de M. Proudhon.... Il était lettré, lettré de la bonne école ;.. mais au prix de sa couronne, il n’aurait pas applaudi un drame romantique... Il ne lisait guère que les journaux anglais à l’heure où, aprèsson diner, il avait l'habitude de s’endormir » (GuviLLirEr-FLEu- RY, Portraits politiques et révolutionnaires, 145-11).