‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 253 sur 311 · Corr · texte numérisé non relu

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7. Inédit. Quelle injuste sévérité ! Chateaubriand n’avait-il pas, le 7 août 1830, fait oblation à la dynastie déchue de ses ambitions personnelles ? On a pu dire de lui ce que Vigny disait de soi-même : il se sacrifiait « une dernière fois à une famille ingrate.… (Il) se dévouait à une cause qu’il n’approuvait pas... » (E. HerrioT, Précis de l’histoire des lettres françaises, 266, et E. BrRÉ, Les dernières années de Chateaubriand, 30-36).

8. «De tous ces éléments contradictoires, dit Sainte-Beuve, il était résulté.… une ironie particulière qui n’était qu’à lui, l'ironie de l’ange dont la lèvre a bu l'éponge imbibée de vinaigre et de fiel» (SarnTe-BEUVE, R. D. M., 1864, 428).

Mont des Oliviers, Vigny concevait une « protestation de l’homme contre la création et un reproche désespéré au créateur (1) ». Il rappelle qu’Eschyle, Sophocle, Euripide, ont fait un éternel reproche au Ciel dans leurs livres. Comme dans Homère, la divinité se joue de l’homme et le livre au hasard. Le Christianisme fait tenter l’homme sans cesse par le Démon (4 avril 1840). Cette méditation eût pu aboutir à une pièce voisine du Qain de Leconte de Lisle.

Sept ans plus tard, Vigny traverse cette période d’optimisme philosophique qui va de la Sauvage à la Bouteille à la Mer. Son plan s’est transformé : un principe d'indépendance anime l’homme en face du Destin, car il y a deux sortes de Destinées, c’est-à-dire deux sortes d’anges attachés aux hommes : ceux de la Fatalité pèsent comme des statues de plomb, ceux de la grâce ont des ailes. Ils se posent sur le cœur de l’homme.«Le mobile liberté fait mouvoir ça et là sa destinée. » La Destinée providentielle s’élève, portant aux pieds de Dieu la palme de la vertu, et laisse, en passant, tomber sur la terre la couronne de la .gloire humaine (12 juillet 1847) (2). Lointain, peut-être dernier écho de la pensée de Ballanche dans celle d'Alfred de Vigny.

Quand, deux ans plus tard, Vigny donne une forme poétique à cette ébauche, les désillusions de 1848 l’ont déjà fait renoncer à cette notion d’ange libérateur. Jusqu'à l'effondrement de ses espoirs politiques, il a retrouvé cette incertitude semi-confiante de Siello. Le 17 avril 1849, il écrivait, presque dans les mêmes termes qu’en 1831 : « Je pense que la Destinée dirige une moitié de la vie de chaque homme et son caractère l’autre moitié, (3) ». Mais, quand le peuple s’est détourné du poète, l’idée de l’« ange » s’obscurcit. Il n’en reste qu’un souvenir inquiet, mélancolique, incarné dans le Christ. Ce Christ est celui de Strauss : « idée substantielle » de l'Humanité qui cherche à s'affranchir et à affranchir les hommes de la nécessité universelle. Avant le Christ, c'était le régime monarchique, ce que Ballanche eût appelé le règne de Ja « loi mos »; car Vigny a baigné tout son poème d’une couleur orientale et archaïque, prêtant aux Destinées l’impassibilité hiératique :des statues égyptiennes (4), à ses tercets, la dureté

4, Inédit. "2, Inédit. "3. Corr., 1, 249. - 4. Statues qui, dit-il, « descendraient pas À pas un escalier de marbre ». ({nédit). Un de ses brouillons porte cette variante pour le début :

Avant les temps du Christ, chaque homme.sur sa tête Senbtait peser deux pieds invisibles et lourds,

“lespotique de l'Ancien Testament (1). Mais la race humaine

est «rebelle » : élle a-frémi, dès l'éveil de la Responsabilité morale, Comme un cheval frémit délivré de son frein.

C’est l'ivresse qui suit les Révolutions, la stupeur Joyeuse des peuples -qui n'osent pas se:croire libres :

O Seigneur ! Est-il vrai ? Le Destin est-il mort ? Cest la gravité indignée des puissances déchues, retournant

au Seigneur comme la fille de Louis XVT avait gagné l’exil avec

les restes de sa Cour. Il y à, à la-fois, allégorie et image : image, Puisque l’incomplète libération de la.race humaine fait songer aux révolutions avortées : allégorie, parce qu’effectivement, c’est du Christianisme qu’est née la responsabilité morale, mère des Démocraties ; et c’est la République elle-même qui est brisée dès sa naissance, si la Responsabilité vacille, si les peuples n’ont pas la vertu consciente que Montesquieu réclame pour la République. Car l’homme est, à la fois, «timide » et « incomplet » : il obéit aux violents, et ne sait.discerner ses intérêts profonds (2). De là, les réactions politiques : Et le Chœur descendit vers sa proie éternelle.

Mais si l’homme doit abdiquer la Liberté, si les événements proviennent, non de son initiative, mais des forces inconnues dont il n’est que le jouet, à quoi bon le rêve des rélormateurs ? Si «tout est écrit (3) », l'Orient immobile n’a-t-il pas une philosophie plus clairvoyante que l'Occident troublé ? Sur les « caps » de la science, les «rocs » de l’ordre social ou les « cimes » de la pensée (4), que le « cœur s’entr’ouvre au parfum des vertus », Comme chez les sages de Daphné, qu’il «s’embrase à l'amour » comme chez l’auteur

C'était sa destinée invisible et muette

Qui marquait tous ses pas et comptait tous ses jours.

Le fatalité froide ici faisait descendre

Ces déesses de marbre. En leur urne de cendre

L'homme était tout entier et les dieux étaient sourds (/nédit).

1. Bien que cette observation soit de Vigny lui-même (Znédit), le caractère eschylien/du poème et du rythme a frappé la critique (CITOLEUXx, V. et l'hellénisme, 525-526).

2. Gette définition générale. convenait. particulièrement, aux yeux de Vigny, ‘au peuple de/Paris. -

3. L’épigraphe du poème : « C'était écrit », figure déjà. dans une lettre du 20 septembre 1846 (Corr., I, 189).

4. Cf.:Réponse d'Eva :« Il est donc vrai que l'Homme «est monté par luimême Jusqu’aux sommets glacés de sa vaste raison. ».

de la Maison du Berger, qu’il «s'élève au génie » comme le poète de la Bouteille à la Mer, la même nécessité sans âme ne nous baignet-elle pas de son illusion (1) ?

O sujet d’épouvante à troubler le plus brave !

Du jour où, sous la pression, peut-être, du désenchantement politique, Vigny redevient déterministe, il a mis un sceau à ses Destinées. Les Destinées, en effet, postulaient la liberté. Elles tendaient à reconstituer, sur un fondement rationnel, un optimisme moral, intellectuel et social ; elles consolaient l’homme par le spectacle de sa force. Si cette force n’est qu’apparente, la chanter est un mensonge. Vigny se taira. Il y avait contradiction entre le postulat métaphysique auquel s’arrêtait sa pensée en 1849 et les applications qu’en eût tirées sa poétique. Comme après 1837, un scrupule intellectuel arrêtait l’œuvre commencée.

Ce silence, pourtant, ne fut pas un sommeil. Les violences de la multitude parisienne, comme après 1830, l’incitaient à une réaction. Après avoir failli réaliser le rêve de Stello, il revivait Daphné, et sa vision des Barbares redevint aussi forte et aussi terrifiée qu’au temps des émeutes.

Les émeutes étaient revenues. Mais il est frappant que les troubles de la rue, tant que Vigny espéra jouer un rôle politique, ne lui aient paru ni exagérés, ni répugnants. L’ordre ne fut troublé que dans les premiers mois de la Deuxième République : ce sont ceux, précisément, où Vigny fait crédit au peuple. La manifestation ouvrière du 17 mars 1848 (2) ne lui inspire qu’un commentaire modéré. Après la journée du 16 avril, attentat contre le gouvernement provisoire, il continue à croire à la République évangélique (3). Il faut l'approche des journées de juin pour lui En terreur et l’horreur du peuple de Paris (4).

À la campagne, il lit assidûment Louis Blanc et Michelet ; s’il admire la fraternité enthousiaste du premier, il ne comprend pas

1, L'image du «Collier » que la vie impose à l’homme est familière à Vigny (Corr., II, 87, 101, 138).

2. Cette manifestation fut sans gravité. « Le gouvernement pouvait même compter, pour le défendre contre les révolutionnaires, sur la plupart des chefs de clubs, Cabet..., Sobrier, admirateur de Lamartine, et surtout Barbès.… » (Se:Gno8os, La Révolution de 1848, 58).

3. Corr., 1, 216. Il n’en faut pas conclure à une évolution de sa propre pensée religieuse. 4. Corr., I, 228.

rat rie :

le second (1) : « esprit cordelier », dit-il, « démagogie divinisée (2) ». La terreur commune du « spectre rouge », entretenue par la correspondance de quelques amis comme Pongerville (3), le rapproche momentanément de Lamartine : « Lamartine avait sonné le tocsin, il est vrai, mais avec une cloche d’or (4) ». Lamartine est haï de la bourgeoisie ; il a été pourtant, dans le gouvernement provisoire, un des plus ardents défenseurs de la propriété individuelle : Hugo s’en est porté garant auprès de Vigny (5).

La terreur de la ville, et des mesures législatives prises pour apaiser celle-ci, — le portent à une étrange sympathie pour les paysans qu’il a toujours méprisés (6). En 1840, il parle avec mépris des « paysans » qui forment le jury de la Corrèze (7). Mais les voici qui, en Charente, «aristocrates sans le savoir » (8), défendent leurs propriétés contre les «malfaiteurs fuyards » qu'ils traquent «comme des bêtes fauves » ; voici de « beaux vicillards en longs cheveux blancs (9) ». La défense de la propriété communique à Vigny je ne sais quel optimisme renouvelé de la IXe époque de Jocelyn.

Comme il ne saurait, pourtant, oublier l’ennui qui le ronge, il transporte sa mésestime de la campagne sur la ville de province ; car toute ville a ses Barbares, c’est-à-dire ses ennemis de la propriété. Comment expliquer cette hantise chez l’auteur de Chatterton ?

1. Sa répugnance contre Michelet, dont l'Histoire de la Révolution paraissait alors (1847-1853), était peut-être accrue par la sympathie dont témoigne Michelet pour Passassinat politique. Michelet écrivait : « Une religion se fonde dans le sang de Charlotte Corday : la religion du poignard... Le vieux patron des hymnes héroïques, Brutus, pâle souvenir d’une lointaine antiquité, se trouve transformé désormais dans une divinité nouvelle plus puissante et plus séduisante. Le jeune qui rêve un grand coup, qu’il s’appelle Alibaud ou Sand, de qui rêve-t-il maintenant, qui voit-il dans ses songes ? Est-ce le fantôme de Brutus ? Non : la ravissante Charlotte, telle qu’elle fut dans la splendeur sinistre du manteau rouge, dans l’auréole sanglante du soleil de juillet et dans la pourpre du soir» (Micxezer, Hist. de la Révolution, VII, 856-357).

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