Cf. P., éd. Bald
donne sur les âmes. Voici sans doute la dernière fois qu’il m’est permis d'élever la voix en leur faveur. Destiné à prêter une autre arme aux émigrés espagnols, je penserai du moins que personne n'aura acquis, sans leur faire un peu de bien, le livre où je parlais de leur infortune (1). »
Le poème, cependant, ne tient pas les promesses de la Préface. On y lit bien un éloge de la Vendée ou des soldats de la Foi:
Quelquefois, tout un peuple endormi dans ses maux, etc. (2).
Mais le Roi lui-même, sous quels traits est-il dépeint ? Sous ceux d’un lâche ou d’un traître, qui fait fusiller les amis accourus à sa défense. Ce rôle était bien historique et tous les journaux avaient relaté l'étrange attitude de Ferdinand VII, Il est vrai que, pour les ultras, il n’y avait pas grand intervalle de Ferdinand prisonnier des Cortès à Louis XVIIT prisonnier de la Charte ; et ils pouvaient répéter avec le poète :
Gémissons en secret sur les fronts couronnés, Mais servons-les pour Dieu qui nous les a donnés (3).
L'auteur s’est peint lui-même quelque peu dans ce « jeune homme inconnu, dont la tête est sanglante » et qui vient annoncer aux siens la trahison royale :
C’est un de ces guerriers dont la constante veille Fait qu’en ses palais d’or la royauté sommeille (4).
c’est donc un soldat, ou plutôt un officier de la Garde ; et Vigny, déçu par la monotonie et la platitude de sa carrière militaire, s'apprête, comme lui, à pleurer non sur le roi mort, mais sur le roi vivant. Le regret des expéditions avortées, le souvenir de la trahison madrilène se confondront dans les strophes mélancoliques que lui inspire, deux ans plus tard, la mort de Byron (5).
De même parlait le Trappiste :
Car tout vient du Seigneur et tout retourne à Lui (6).
1, Le héros (Maraüon) avait déjà fait l’objet d’un éloge de la part de Blosseville, le 18, avril 4823, à la Société des Bonnes-Lettres. L’hommage de Vigny a l’expédition d'Espagne n’a rien d’exceptionnel. La Bibliothèque Nationale renferme environ quatre-vingt poèmes consacrés au même sujet (L: b.48,2451 etsuiv.)
3. Voir le Journal des Débats, 15 juillet 1822, cité par M. Estève.
C’est donc à Dieu que le monarchiste demande un affermissement. de sa foi politique.
Jusqu’en 1824, l'inspiration de Vigny, reste, en apparence, largement mystique et biblique (1). C’est de la Bible qu'il tire les sujets du Jugement dernier, de Satan Sauvé, d'Eloa. C’est de l’actualité politique qu’il tire la Prison, Héléna, le Trappiste. Un poème est à la jonction de ces deux courants, le courant politique et le courant biblique : c’est Moïse (2) (1822).
La figure de Moïse est byronienne comme celle du Trappiste, et pour les mêmes raisons : elle est colossale, exilée et souffrante. Là s’arrêtent les caractères byroniens. Le héros de Byron a l’orgueil comme trait essentiel : Moïse est « sans orgueil ». Le premier est révolté, le second s’abandonne aux volontés de Dieu.
Seize ans plus tard, Vigny a expliqué son personnage en ces termes qui sont bien connus : «Le mien n’est pas celui des Juifs, etc. (3) »
Mais quand il porte ce jugement (1838) Vigny a conçu depuis plusieurs années un type nouveau d’homme supérieur (le Poète) et plaidé sa cause dans Stello et dans Chatterton. Etait-il dans les mêmes dispositions en 1822 ? Si, plus tard, Vigny a souffert de ce mal, n’est-il pas dérisoire de le supposer ressenti par le petit souslieutenant de 1822 ?
S’il ne connaît pas encore la solitude du génie, Vigny connaît déjà la solitude du noble, fsurtout de {l'officier noble et particulièrement en temps de paix.
Vos anges sont jaloux et m’admirent entre eux.
1. Les contemporains, comme Soumet dans ses Lettres Champenoises, se sont laissés prendre à cette apparence religieuse des Poèmes, et l’opposaient volontiers au paganisme ou à l’encyclopédisme de Chénier (DESGRANGES, La presse littéraire sous la Restaur., 259).
2. Peu d’années auparavant, Frayssinous avait fait, à Notre-Dame, ses fameuses conférences sur la religion, réunies en 1825 sous le titre Défense du Christianisme, Après une longue étude du rôle de Moïse, il ajoutait: « Le grand homme meurt content de n’avoir rien oublié de ce qui pouvait perpétuer la mémoire des faveurs et des préceptes du Dieu d'Israël » (FrayssiNous, Défense du chr., II, 181). Si Vigny suivit quelques-unes de ces conférences, il est évident que Frayssinous agit sur lui par contraste.