‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 58 sur 311 · III. — La « PHILOSOPHIE » DE CINQ-MARS · texte numérisé non relu

III. — La « PHILOSOPHIE » DE CINQ-MARS

L’éloge de la noblesse, auquel on restreint volontiers la thèse de Cing-Mars, n’est qu'un des aspects de cette pensée : il faut en chercher plus haut le principe.

En 1819,Ballanche avait écrit dans Le Vieillard et le jeune Homme : «La Révolution n’a pas été un orage passager. On aurait pu éviter certains malheurs, on n’en serait pas moins arrivé à un ordre social nouveau... On n’a jamais rétabli les institutions vieillies par le temps. Une révolution n’est pas une cause, elle ne peut être qu’un effet (1)». Vigny pouvait lire le portrait de sa famille dans ces lignes du même ouvrage : « A ces époques de fin et de renouvellement, il y a toujours des gens qui restent en arrière dela civilisation, qui refusent de croire au nouvel état social. Aux uns, ce sont d’anciennes prérogatives qui leur ont été enlevées et qu’ils regrettent plus ou moins ; aux autres, c’est comme une douce patrie à laquelle ils ont, dès l'enfance, voué toutes leurs affections et dont ils se sentent tout à coup exilés avec violence (2) ». Ballanche enseignait comme il faut s’accommoder de la Révolution ; il n’en disait point la cause.

Mais, en 1821, les Soirées de Saint-Pétersbourg en donnaient une explication. La Révolution et l'Empire paraissaient à Maistre une sanglante aberration permise par Dieu afin que la France pût « se racheter par le sang » de ses nobles et de son roi. Louis XVI lui semblait une victime volontaire, s’offrant en holocauste pour être le rédempteur de son peuple (3).

Cing-Mars paraît être, partiellement, une réponse à J oseph de Maistre. Vigny a, lui aussi, sa théorie de la Révolution. Il n’y voit ni, comme la chanoinesse de Baraudin, un « orage » inexplicable, ni, comme les salons royalistes, un dérèglement de la populace toléré par la faiblesse de Louis XVI, encore moins un décret de la Providence, permettant aux coupables d’être rachetés par les justes. Il y voit la conséquence rationnelle d’un phénomène politique, la destruction de la Noblesse, parachevée par et sous la Révolution.

Cette idée est exposée dans Cing-Mars, à six ou sept reprises, sous des formes variées : ironique, oratoire, satirique, impérieuse,

1, BALLANCHE, Œuvres, Il, 396 (1° entretien). 2, I, 465 (7e entr.) 3. Soirées, II, 32, 83.

Le maréchal de Bassompierre en est le premier interprète. Une noblesse agissante, c’est-à-dire ambitieuse et indisciplinée, lui parait concourir à la sécurité de l’État (1). D’autre part, la magnificence de la noblesse était une garantie de l’ordre politique (2). Ecrasée ei ruinée, la noblesse ne sera bientôt plus que « la suite du roi» ; «et si les peuples, sur lesquels elle n’aura plus d'influence, veulent se révolter.. (3) » Ce que Bassompierre, qui n'est pas politique, voit confusément, le duc de Bouillon, l'espoir des royalistes, l’expose avec une intelligence aisément prophétique (4). Et Milton en dit autant en quelques rudes mots (5). Richelieu luimême, en une nuit de terreur, doute de son œuvre. « Je renverse, dit-il, l'entourage du trône. Si, sans le savoir, je sapais ses fondements et je hâtais sa chute ? (6) ». Aussi, quand les partisans du roi ont ameuté la foule sous les fenêtres de la reine, Anne d’Autriche «salua. Cent cinquante ans après, ce salut a été répété par une autre princesse, comme elle, née du sang d’Autriche, et reine de France comme elle. La monarchie sans base, telle que Richelieu lPavait faite, naquit et mourut entre ces deux comparutions (7). » Un même pressentiment anime Louis XIII le jour où il a voulu tenter de régner par lui-même.« Les Révolutions apparaissaient comme des Euménides ; sous chaque contrée, il crut voir fumer un volcan ; il lui semblait entendre les cris de détresse des rois qui l’appelaient et les cris de fureur des peuples. (8) ». Le jour où périt Cinq-Mars, le cardinal donne une fête à Paris ; le peuple chante :

« Les rois sont passés. x

— Entendez-vous ce peuple, Monsieur, dit Milton à Corneille. Quel est ce refrain terrible : Les rois sont passés ? (9) ».

Ainsi, selon Vigny, les rois passeront, pour n’avoir pas su, comme le souhaitait de Thou, entretenir dans leur noblesse un élément de liaison entre le peuple et le trône. La noblesse n’avait pas encore trouvé à ses privilèges une justification royaliste plus spécieuse. Les mêmes esprits qui avaient applaudi à Maistre purent applaudir à une telle réfutation.

ICO OLI 55 MN CM L34.) 3 VCNM TS 04. CM, 11,26, 5, C. M., II, 247. 6. C, P., 1,124. 7. C. M. 1,282. 8. II, 182. 9, II, 241-242, .

Dans l’apparente harmonie de cette pensée aristocratique, certaines dissonances se faisaient entendre.

L’auteur balance entre la croyance à la nécessité et la croyance au libre arbitre. En chargeant Richelieu, et Richelieu seul, du crime d’avoir tué la noblesse, Vigny n’affirmait-il pas, implicitement la ‘liberté ? C’est un ministre responsable, et non pas la Destinée, qui aurait, de sa main de fer, abattu les défenseurs du roi. Ce sont ses fautes, ce n’est pas la Nécessité, qui auraient perdu Henri d’Effiat. À quoi bon, d’ailleurs, peindre le Cardinal sous des couleurs haïssables, s’il n'avait été que le jouet du Destin ?

Pourtant, la croyance à la Nécessité traverse Cing-Mars comme un triste refrain. Vigny n’a pas pu dépouiller, en cette période indépendante et presque tumultueuse de sa jeunesse, l’inclination familiale à croire qu’une Destinée pèse sur les honnêtes gens. Il est vrai — on l’a remarqué — que la Destinée se manifeste à ses yeux non par de graves symboles, mais par des signes puérils : c’est un vendredi 13 qu'Henri d’Effiat quitte son château (1); son cheval s’abat en franchissant la porte (2); quand le conspirateur et son ami cherchent à lire l’avenir dans la Bible, ils rencontrent la prophétique histoire de saint Gervais et de saint Protais (3). Avec plus de grandeur, Cinq-Mars pressent l’inutilité de sa défense. « Si vous croyez, dit-il à de Thou, que je n’aie pas vu jusqu’au fond de mon Destin ! Je lutte contre lui, mais il est le plus fort, je le sens (4). »

Le vainqueur de Cinq-Mars est-il Richelieu, homme libre et responsable, est-il le Destin ? On ne sait. Richelieu incarne le Pouvoir, mais qu'est le Pouvoir lui-même ? Le Ministre se sent « suspendu à un cheveu qui tremble (5) ». Comme lui parleront, plus tard, les chefs parlementaires d’une démocratie agitée (6). Comme lui, ils se tromperont à l'indifférence profonde des hommes (7), dont ils prendront la faiblesse (8) pour une docilité raisonnée ; comme Jui, ils travailleront pour le moment présent, non pour l’avenir (9) ; ils haïront par-dessus tout l’indépendance de la pensée, quand elle s'accompagne des séductions de la personne et du talent de l’expression. Ces derniers caractères sont réunis dans Urbain Grandier dont Vigny a, pour la circonstance, audacieusement idéalisé la

4,1, 27. 2. I, 49-48. 3. 1, 246. 4. II, 38. 5. 1, 193. FL 6. V. ci-dessous, chap. v,s. un. 7. II, 258. 8, I, 97. 9, II, 247,

Le

figure (1) ; il en a fait moins un prêtre qu’un poète : le Grandier de 1826 annonce le Chénier de 1832. Urbain, en effet, n’a d’autres torts que ceux d’une « âme forte et d’un génie supérieur » (2) ; il est vrai que ce génie n’est pas déployé dans le domaine politique, si bien que l’acharnement du Cardinal, pour être plus féroce, n’en est que plus inexplicable : la vérité était plus claire.(3).

Mais si le Pouvoir est une ombre, les droits qu’il confère, celui de verser le sang avant tous les autres, ne sont plus qu’usurpation, et Jeanne de Belfiel, dans son délire, entend parler Grandier

. Comme les esprits et comme les prophètes. Il dit : Malheur, malheur

à celui qui a versé le sang! etc.» (4). Plus tard, Vigny reprendra, en son nom, ce plaidoyer contre la peine de mort : il ne le fera pas avec plus de passion.

La conclusion de l’expérience politique est qu'aucune morale ne régit ce domaine. « [1 n’y a point de bienfaits en politique, dit Joseph ; il y a des intérêts, et voilà tout (5) ». Dans son étonnante confession, il nie et la morale humaine, et la morale divine (6). Cinq-Mars terrassé ne proteste pas et le capucin conclut : « Quand on veut rester pur, il ne faut pas se mêler d’agir sur les hommes (7) ». C’est ce que, dans un langage moins cynique, Anne d'Autriche d’une part (8), Richelieu de l’autre, reconnaissent aux heures les plus douloureuses de leur vie. « Ce n’est pas Armand de Richelieu qui fait périr : c’est le preraier ministre (9). »

Aïnsi, au moment même où Vigny semblait fonder rétrospectivement les bases d’un droit politique, il frappait de nullité son effort par cette critique radicale du Pouvoir et de l’action. La pensée qui nie auprès de la pensée qui affirme ; le doute auprès de la foi ; la lassitude avant le travail ; cette complexité de nature où chacun, selon son goût, verra la marque d’une richesse intérieure trop grande, ou d’une débilité congénitale, plusieurs des éléments du Vigny de 1832 ou de 1835 sont encios et déjà reconnaissables dans le Vigny de 1826. Il n’y a ni héros ni monstre, dira le docteur Noir, rééditant le mot du P. Joseph ; Léonora Galigaï, dans La Maréchale d’'Ancre, gémira sur la vie des « pauvres femmes qu’on nomme grandes dames », comme Anne d'Autriche s’attendrissait sur elle-

4. M. Mariéjol définit Urbain Crandier : «Bel homme et avantageux, dont les succès inquiétaient les maris et finirent même par troubler dans leur retraite de pauvres ursulines » (Histoire de Lavisse, VI, IL, 369).

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