Lettres, de Luppé, passim. ù
12. J. dans R. D. M., 707. La remarque est faite par D. Stern. 13. J., 43-44.
et Vigny semble l'avoir goûté alors avec une inquiétude et une tristesse croissantes. Quand il écrit à Sainte-Beuve le 19 novembre 1829 (1), fait-il allusion à la courte pièce inachevée qui mêle — ou semble mêler — une réminiscence de Jean-Paul à la brûlure récente de la jalousie (2) ? Le Journal de la même année renferme, à côté de notations voluptueuses, les lignes suivantes : « Une tragédie sur l’adultère, etc. (3) ».
Vigny ne regrette pas l’armée, sauf quelques mouvements d’humeur plus passagers que profonds. Quoique déçu dans ses rêves de fortune, il n’est pas contraint de gagner sa vie ; il est libre de son temps ; sa santé est au moins passable (4) ; pourtant, il n’écrit pas. Ces années de pleine jeunesse sont les plus stériles de sa vie ; des
livres postérieurs à 1830, aucun n’a été médité avant la Révolution (5).
Son œuvre poétique s'accroît en tout de deux poèmes fort médiocres, la Frégaie la Sérieuse et Madame de Soubise. Le premier a été écrit en 1827 ou 1828 à Dieppe, plage à la-mode (6) ; une conversation avec d'anciens officiers de marine, peut-être, a ravivé la pitié du poète pour les vieux hommes de guerre amoureux de leur métier. Le capitaine aime sa frégate à peu près comme Grandchamp, dans Cinq-Mars, aime ses chevaux. C’est un esprit simple et d’origine vulgaire ; mais, dans la scène du combat, il se rehausse, et l’on entrevoit en lui déjà l’héroïsme tranquille de l’adjudant de Vincennes ou du capitaine Renaud. Mme de Soubise renferme quelque écho de Cinqg-Mars et de ses amours troublées et tristes : ces deux œuvres originales ne sont, en somme, que le pauvre reflet de son activité passée.
Pour avoir couru au succès en étouffant la voix profonde de sa conscience, Vigny s'était fourvoyé. Il avait voulu faire un ouvrage à public et il l'avait fait. Il ne savait plus en faire un autre ; il s’en désespérait. [1 constatait, avec une mélancolie sourde, la fécondité et le succès croissant de Lamartine (7) et de Hugo. A défaut de l’ins-
1. Cor., I, 47. 2. P., 361. 3, J., 46. &. Le 17 mai 1828 (Corr. I, 30).
5. Pourtant, l’édition de 4829 des Poèmes annonce, en préparativn, un roman
historique. 6. STERN., o. l.
7. Dès 1823, on l’a vu reprocher à Lamartine de méditer une désertion politique ; pourtant, en 1826, soucieux d'assurer à Cing-Mars ce suffrage important, il proteste de son « estime » et de la « douceur » d’un pareil « écho » (Corr. I, 21),
Mais quand Lamartine, à son retour d'Italie (1828) doit fermer sa porte aux « mandarins »et aux « lettrés » quis’y pressent et quand il offre un dîner à Vigny, Hugo et Ant. Deschamps (Les amitiés, 291) Vigny souffre de son insuccès et ne s’en cache pas. « Vous me parliez de Lamartine, écrit-il au marquis de Lagrange, le 7 août 1829 ; certainement, je l’ai vu... Il a été gâté comme Vert-vert et tout le
piration personnelle, il cherche l’adjuvant des imitations et traduit Shakespeare ; il le traduit sans trop savoir pourquoi, pour ouvrir, dit-il, la scène à un art nouveau, lui qui reconnaît qu’imiter Shakespeare serait aussi vain que d’imiter Racine (1). Que ne donnet-il tout de suite l’œuvre originale, au lieu de brandir cette lame espagnole où l’on a reconnu si aisément «le vieux glaive clasgique » (2) ! Il ne donne rien parce qu’il ne sent rien en Iui. Conscient de la vanité de son œuvre de traducteur, il laisse inachevée la traduction de Roméo et Juliette que reprendra avidement plus tard, Emile Deschamps (3) ; cette suprême tentative avait échoué à ses yeux (4).
Il éprouve un semblant de réconfort à réunir ses œuvres antérieures. À trente ans, Vigny en est déjà à se relire. Les Poèmes Aniiques et Modernes ont paru en janvier 1826 ; les Poèmes suivent en mai 1829 (5) et ont une nouvelle édition dès le mois d’août ; l'accueil sympathique le console de la froideur première qui accueillit Elo. 11 écrit pour lui-même. « Cette génération me comprendra (6) ». Il n’a donc pas désespéré d’agir sur le public, mais il méprise la foule, surtout la foule qui méprise l’œuvre théâtrale (7); et, au lendemain de « l’amer succès » (8) d’Othello, il sent bien
monde lui dit ici : Mon petit-fils, mon mignon, en lui donnant des bonbons: il avait tous les soirs deux ou trois jolies petites duchesses à ses genoux. » (Zuppé, 9). Avec Hugo, jusque vers 1829, l’amitié a paru sans nuage. A peine pouvait-on noter un peu de « négligence » d’un côté, de « susceptibilité » de Pautre (Les amütiés 235). Et pourtant le fragment de Journal publié par M. Gregh (1920) révèle combien l’amitié était, à cette date, ruinée déjà, au moins chez Vigny : « Hugo, dit-il, depuis qu’il est au monde a passé sa vie à aller d’un homme à l’autre pour les écumer.. A présent, il aime les propos grivois et se fait libéral : cela ne lui va pas ». (J. dans R. D. M., 689).
4. « Un imitateur de Shakespeare serait aussi faux dans notre temps que Pimitateur de l’auteur d’Athalie » (Lettre à lord XXX).