DR COTES
3. Un autre témoignage a été donné par M. Marsan en 1916. Il a publié une lettre de Vigny en date du 7 nov. 14829 : « J’ai beaucoup souhaité de vous voir ces jours-ci, dit Vigny à son destinataire inconnu ; j’aurais voulu vous parler de la doctrine de Saint-Simon qui m'occupe souvent. N’en existe-il pas d’autres débris que celui que vous m'avez prêté dont on puisse faire une construction entière afin de pouvoir la mesurer ensuite ? J’ai sur l’état actuel des sociétés des idées qui m'agitent et m’afiligent et me travaillent le jour et la nuit ; je n’ai vu qu’un point de réunion entre elles et celles de Saint-Simon, mais 1l m'a fait plaisir... » (Cité par Marsan, daris À. A. L., 1916, p. 1). Ce point de réunion, c’est, pense M. Marsan, « cet aristocratisme intellectuel qui est le principe de l’organisation saint-simonienne.. » (MARSAN, ébid.). Peut-être, à cette époque d’anarchie deson esprit, était-il séduit par ce que les saint-simoniens avaient de synthétique et de constructif, Plus tard, quand il se dérobera à cette emprise, l’auteur de Siello fera un grief à Robespierre de vouloir soumettre l’univers à cette « unité qui doit tout régir » : prétention aussi saint-simonienne que robespierriste (Stello, 226).
« Notre école, dissidente de celle d’Enfantin qui joue à la chapelle et tombe dans le ridicule.
« Principes, controverses (4) ».
Il n’est donc pas niable que Vigny ait été passagèrement Saint- Simonien, ou plutôt Buchézien. Le schisme de Buchez (suivi de Bois-le-Comte, Alisse, Boulland et quelques autres) se place à la fin de 1829, quand Enfantin et Bazard, impatients d’unifier la doctrine, en firent une religion dont ils seraient les papes ; c’est donc dans les mois suivants, immédiatement avant la Révolution, que se déroula, pour Vigny, cette période de controverse. En avril, il transmet à Sainte-Beuve une lettre de Bois-le-Comte (2). Maïs, avant que cette intimité eût pu produire ses fruits (3), éclata la Révolution de juillet.
Vigny, favorable à Martignac, qu’il connaissait (4), avait blämé la constitution du cabinet du 8 août 1829 (5). Il a raconté, dans une page de ses Mémoires, l'accueil joyeux qu’il lui vit faire par les milieux royalistes et la réserve qu’il y opposa. C'était chez la marquise de Lagrange ; il entendait Mme du Cayla, l’ancienne favorite de Louis XVIIT, répéter sans fin, d’un air triomphant et vulgaire : « Enfin, le roi est roi de France ! » Le vieux M. de Lally, très vieux et presque gâteux, reprenait en écho : « Ah, le roz il est roi de France | (6)».— « Je sentis, écrit Vigny, à mon bras gauche, quelque chose de gros et de chaud qui s’agitait : c'était le bras de ma voisine, Me du Cayla », qui se penchait pour lui dire : « On intriguera vainement contre M. de Polignac: il a l’oreille |» — « Hélas, Madame, répondit froidement Vigny, il eût mieux valu quelqu'un qui eût Pœil ! (7)» —« Le vieil esprit des vieilles cours, ajoute-t-1l, m'était apparu au moment où il allaït faire retomber les squelettes des Bourbons dans les cendres de Saint-Denis ».
A cette date, il ne voit pas, dans cette Révolution qui approche