Inédit
et qu’il sent venir, le dénouement d’un complot ourdi par la Bourgeoisie contre la Noblesse: il n’est pas loin d’y voir, au contraire, un événement rationnel et, presque inévitable. Il sentait les Bourbons caducs : « Je les verrai peut-être tomber, pensait-il, mais je ne jetterai pas un Caillou pour précipiter leur chute (1) ».
Les Ordonnances parurent le 25 juillet. Comme il a noté, presque heure par heure, ses impressions de spectateur, il est facile de retracer l’histoire de sa pensée.
C'est, d’abord, la surprise. Les Ordonnances sont illégales, illégales plus encore que folles. EF est assez calme pour faire un retour sur le passé. « Dès l'avènement de Charles X, j'avais prédit qu’il tenterait d'arriver au gouvernement absolu (2). Il analyse les raisons de cet aveuglement. D'abord, une mentalité d’émigré qui exècre tout legs de la Révolution. «El haït la Charte et ne la comprend pas. » Puis, l’mfluence de Mme du Cayla et des intrigants qu’il a méprisés toute sa vie : « Les vieilles femmes de la Cour et les favoris le gouvernent ». Pour la première fois, il semble louer Bonaparte : les ordonnances l’ont rendu libéral (3). Aucune affliction, presque de l'ironie. L’issue de la lutte paraît, d’ailleurs, certaine (4).
Le lendemain, la Révolution s'étend. On ne circule plus dans les rues, les ouvriers attaquent les maisons particulières, le sang coule, on dit que la ligne a cessé d’obéir (5). « Désordre, illégalité ». Devant le crime, Vigny a peur, non pour lui-même, mais pour le droit, pour les faibles qu’on tue. Le déchaïnement de la violence le plongera toujours dans le désarroi (6). Le vassal, alors, parle en Jui. Il songe au Roi. Seul, en effet, le roi pourrait apaiser cette guerre entre les ministres et le peuple. « Maïs pourquoi n'est-il pas à Paris ? Pourquoi le Dauphin est-il absent ? (7)»
Le vassal se trouble, le citoyen se réveille. Les Ordonnances sont illégales. Il relit l’article 14 de la Charte, interprété tendancieusement par Polignac : il y voit une « escobarderie de Jésuite » — le mot est d’un libéral — « ou d'avocat » (8). L’ « avocat » est, pour le gentilhomme, le parvenu déloyal qui travaille à brouiller le roi avec le peuple ; méfiance d’ultra. Les deux hommes parlent en lui, presque à la même minute, dans la même phrase.