‹ La Pensée Politique et Sociale d'Alfred de Vigny: Documents InéditsChapitre 74 sur 311 · ALE · texte numérisé non relu

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d’ailleurs, ni aucune dette de reconnaissance. Il n’en a pas moins désiré, avec une extrême ardeur, le salut de leur vie à tous. Dès le 47 août, la Chambre avait pris en considération un projet d’abolir la peine de mort (1} ; mais les manifestations continuaient dans la rue, dans les journaux, par des placards aux murailles, par des discours de club. La misère intense, due au chômage général, accroissait l'excitation des esprits. Le 9 octobre, la Chambre émit à une majorité considérable, par 221 voix contre 21, le vœu de voir «effacé de notre législation toutes les peines ct toutesles rigueurs que réprouve l’humanité (2) ». Le 12, chez M. de Marmier, Vigny voit La Fayette qui s’est associé au vœu d’abalition : « Il n’est pas

1. Soutenant son projet, le député Destutt-Tracy avait dit : « Consultez la voix de votre conscience. Elle vous dit que l’homme créé ne saurait sans crime détruire l’œuvre d’une création, à laquelle il doït lui-même lexistence…. Les philosophes se sont préoccupés de. savoirsila peine de mort était utile et presque tous l’ont résolue négativement ». M. de Montigny demanda l’ajournement jusqu’à plus ample informé. LaFayette cita l'exemple des jurisconsultes favorables à l’abolition : Duport, Destutt-Tracy le père, La Rochefoucauld, Edw. Livingstone el'appuya la proposition. Lie Pelletier 4 Annay proposa l'adoption immédiate

* du projet d’abolition de a peine de mort en matière politique et l’ajournement

pour la peine de mort eriminelie, jusqu’à élaboration d’un meilleur texte. Rambuteau appuie la proposition de Tracy, qui est prise en considération à mains levées. (Moniteur, 1830, t. II, 918-919 ; cf. PASQUIER, 0. Ge NE382:)

2. Tia discussion de cette proposition vintle 8 octobre. Tracy attaqua Rousseau qui a exagéré le droit de la collectivité sur ses membres. « El est évident, dit-il, que la Société ne court aucun danger par l'adoption de cette loi » et äl rappela le cas de l’assassin de P. L. Courier, absous par le jury et succomb ant à son remords À Tracy « idéologue »s’opposa Kératry qui, tout en soutenant la proposition, en montra l’application actuelle. 1 fit allusion aux ministres : il ny a pas, dit-il, de danger à les laisser vivre : « Ce nesont point des Antées, encore moïns des Hercules auxquels vous avez affaire. La sentence qui les aurait atteints marcherait partout devant eux ; l’Europe entière se les montrerait au doigt. ». Il montra le danger d’en faire des martyrs : « Plus tard leurs tombes deviendront peut-être des autels » — idée qui sera reprise par Vigny —. Pour Lafayette, une conséquence logique de la Révolution est l’établissement de la liberté en tout domaine ; il soutient la proposition : « Je m’y unis surtout en ce qui regarde les crimes politiques ; j’en demande l'adoption immédiate ». Après les interventions de Girod de l'Ain et de de Berbis, le général Lamarque émit cette objection :« Je demanderai à M. Girod de l’Ain s’il entend appliquer le projet d'une manière absolue.à l’armée, car, je le déclare, s’il en est ‘ainsi, àl n’y à pas moyen de commander l’armée ». Girod de l'Ain se range à cet avis. Duvergier de Hauranne combat la proposition, disant:C’est l'impunité assurée pour les f orçais à vie qui récidiveront dans lecrime, (Moniteur, 4274-1276). sd La discussion continue dans une deuxième séance du 8 octobre. Tracy défend encore le même principe : « Et queltemps fut jamats plus fertile.en miracles ? » dit-il; faisant allusion aux ministres : « Pitié pour les vaincus; charité pour tous ». Le

colonel Jacqueminot : « Celui qui vous parle, dit-il, est un vieux soldat qui a passé:

méchant, il ne veut pas de sang (1) ». Mais le 17 octobre, une grande démonstration populaire s’efiorce, en vain d’ailleurs, d’arracher les trois prisonniers au général Daumesnil qui les garde. Là Garde s’est bien conduite : elle reçoit les éloges officiels du Moniteur du 19 (2), ce qui tend à contredire, au moins pour un jour, le jugement sévère de Vigny ou des historiens conservateurs ; Vigny lui-même l’a commandée de nuit, pendant cette affaire ; «et conduit trente prisonniers à la préfecture de police ». Chose remarquable : cet agent de la force publique est sans espérance de pouvoir résister à l’émeute ; il écrit le 16 octobre : « Le peuple pourra faire ce qu'il voudra ».

Dans cette période de craintes et d’impuissance, Vigny se con-

uit comme Victor Hugo et Lamartine : il prend la plume pour

la moit'é desa vie à donner ou à affronter la mort, mais il a merveilleusement sympathisé avec le sentiment de grandeur d'âme qui a conduit dans cette enceinte les blessés demandant grâce pour les vaincus de juillet. La différence est grande, je lesais, entre les vaincus d'un champ de bataille etles ministres qui, 4e sangfroid ont fait mitrailler leurs concitoyens, mais la gloire de la clémence n’en sera que plus belle et plus pure ». Il propose pour les ministres la peine de l’exil. Eusèbe-Salverte combattit la proposition au nom de l’existence de la guerre, contre laquelle nul ne s’élève : « On ne verra jamais, dit-il, des peuples, même les plus éclairés, faire la base d’une accusation contre un ministre d’une guerre, même offensive ». Il demande qu’on supprime la peine de mort dans certains cas seulement (pour l'incendie de lieux non habités, la fausse monnaie, l’infanticide). Pour luiles ministres ont mérité la mort. « Si, 0e qu’à Dieu ne plaise, la fortune ramcnaït au pouvoir nos adversaires, leur premier soin serait de remettre aux mains de la vengeance le glaive que votre générosité aurait fait tomber des mains de la justice. » Villemain, après quelque hésitation, appuya le projet « Entre la dynastie déchue et la France, dit-il, c’est assez du sang versé dans Paris. Il n’y à pas besoin d'ajouter encore le sang des échafauds ». Chardel combattit la motion: « Prenez garde, dit-il, en arrachant le glaive des mains de la loi, de jeter dans les masses le désir de punir et le besoin de la vengeance ». Briqueville, exprimant l'opinion générale, demanda qu’on disjoignit la question de la peine de mort pour crime de droit commun : « La France peut, sans danger pour elle, effacer de son code la peine de mort pour délits politiques.Pour toutes les autres questions, sur cette grave matière ma raison me dit de suspendre mon jugement » (Moniteur, 1978-1282).

L° Adresse au Roi (votée par 221 voix contre 21 ) émettait le vœu de voir abolie « graduellement » la peine de mort ; le roi, dans sa réponse, montra bien qu’il s’agissait, presque uniquement, de sauver les ministres : « Témoin, dans mes jeunes années, dit-il, de l’épouvantable abus qui a été fait de la peine de mort en matières politiques, j’en ai constamment et bien vivement désiré l’abolition » (Moniteur, 10 oct. 1830, p. 1277). 1. (16 oct.) R. D. M., 699.

2. « Sa conduite a été ferme, prompte,sage, bien caleulée : elle conçoit et remplit parfaitement sa mission ; elle maintient l’ordre au profit de la justice et de la liberté » (Moniteur, 19 oct. 1830).

défendre, avec la vie des ministres, le principe même que la vie est sacrée (1). La Révolution lui a rendu l’inspiration endormie depuis quatre ans. « Depuis le 127 août jusqu’au 27 septembre, écritil le 30, j'ai fait La Maréchale d’Ancre, drame en prose. L’idéemère est l’abolition de la peine de mort en matière politique ».

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