Cing-Mars, éd. Baldensperger
toujours ; une sorte de roman-préface (1), retraçant le bel âge de la noblesse, eût servi d'introduction à cette «histoire de la grandeur et du martyr de la noblesse de France ».
On sait qu’il travaille assidûment à la Duchesse de Portsmouth surtout en juin 1833 ; puis, il s’arrête, soit que les troubles de sa vie intime ne lui permissent pas un travail régulier (2), soit plutôt qu'il eût senti à temps la contradiction enclose dans cette singulière apologie de la noblesse : comment s’attendrir sur une race qui s’incarne dans une prostituée fameuse ? Vigny préféra le silence à un aussi impuissant plaidoyer.
Indifférent au duc de Bordeaux, Vigny ne pardonne pas à son oncle d’avoir usurpé la couronne. Il y avait eu usurpation, au sens juridique du mot (3); et Vigny éprouvait une sourde rancune pour qui ne. partageait pas ses scrupules de vassal. Il disait à d'H[oudetot] « que le roi devait... ne pas prétendre à la légitimité, car, de ce côté, c’est le duc de Bordeaux qui est légitime (4)». Ille redit, par la suite, à des familiers du roi : « Le duc d'Orléans est le premier seigneur de l’Europe, après son neveu (5) ». La première raison qui explique Vigny est donc un scrupule de gentilhomme royaliste.
Il en est d’autres. Dès le 10 août, après la cérémonie grave et froide du couronnement royal (6), il disait du régime : « Le trône ne s'appuie ni sur l’appel au peuple ni sur le droit de légitimité : il est sans appui (7) ». C’est, en une ligne, le pronostic du 24 février. En effet, qui se soucie du nouveau régime ? « Les écoles sont républicaines, et le peuple napoléoniste (8) ». Ceux qui échappent aux factions professent un « scepticisme» que Vigny voit déjà triompher dans la Garde et qui va devenir la règle du peuple entier (9).
1. «Les nobles règnent paisiblement. Féodalité. Ils se défient des Bourbons qui s’établissent cruellement. Le roi Jean » (/nédit). Il existe de Vigny, sous le titre le Ror Jean, une ébauche dramatique fort obscure, montrant la rivalité dynastique de deux branches de la même famille, l’une anglaise, l’autre française.
2. C’est dans la nuit du 20 au 21 juin 1833 qu’il aurait écrit le premier chapitre de la Duchesse de Portsmouth ; c’est du 3 et du 4 juillet suivant que sont deux lettres d'amour extrêmement tourmentées, adressées à Marie Dorval (Corr. I 67-69).
3. Cf. CHARLETY, La Monarchie de juillet, 385-387. 4, J., R. D. M., 698.
5. Inédit, 6. J.,51. 7. J.,R. D, M. 8. Ibid., 707 (2 janv. 1831).