‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 1 sur 78 · I. COiNDlTlO^lS SPÉCIALES DE NOTRE DÉVSLOPPEMEMT RELIGIEUX · texte numérisé non relu

I. COiNDlTlO^lS SPÉCIALES DE NOTRE DÉVSLOPPEMEMT RELIGIEUX

L'histoire du développement religieux de notre génération, dans notre monde protestant de langue française, présente un intérêt particulier, en raison des conditions spéciales qui Font déterminé. Nous avons été élevés en grande majorité sous Tinfluence de l'inspiration littérale des Saintes Écritures. Le point de départ, le fondement de notre éducation chrétienne, était Texistence d*un Livre, dont chaque mot émanait directement de la divinité. En général, on se préoccupait fort peu de démontrer cette affirmation primordiale, elle nous était présentée avec l'autorité de la tradition. Bien plus sûrement que les preuves timides avancées pour la soutenir, k certitude qu'en dehors de la Bible il n'y avait aucune révélation de Dieu nous prédisposait à accepter aveuglément ce postulat indispensable, sans lequel il n'y aurait eu pour nous aucune religion positive. D'ailleurs, l'état d'esprit de noire enfance ne ressemblait point du tout au scepticisme ou au besoin critique. Le grand souvenir historique des ancêtres qui avaient souffert pour leur foi, c'est-à-dire pour la Bible,

donnait au Livre une auréole sacrée, et le doute ou les objections s'attaquant à sa valeur unique, représentée pour nous par l'idée de l'inspiration littérale, nous auraient semblé un attentat inique au plus noble héritage, et de notre part un acte de trahison. Ainsi la doctrine de l'inspiration répondait à un besoin de nos cœurs, et nous étions à l'avance disposés à l'accepter sans examen.

Quand nous nous reportons à ce moment de Téclosion de notre vie morale et religieuse, nous trouvons cette conception non pas tant de l'existence de Dieu, mais de la révélation de Dieu dans la Bible, mais d'un Livre sacré, source de toute connaissance religieuse, mais de textes inspirés, présentant à notre esprit la parole même de Dieu, mais d'une relation intellectuelle possible avec Dieu, d'une instruction directe par Dieu au moyen de ces pages qui nous apportaient sa pensée et sa volonté. On peut dire sans exagération que notre foi a commencé par un attachement respectueux aux Saintes Ecritures.

Nous trouvions dans la Bible l'histoire émouvante du grand fait historique et métaphysique de la Rédemption. Nous apprenions avec respect les événements pleins de mystère par lesquels autrefois, dans la nuit des siècles, une alliance avait été conclue entre Dieu et l'humanité, pour la formation sur la terre des Eglises de Jésus-Christ. Nous considérions ce qui s'était passé en Palestine comme le gage assuré de notre réconciliation avec Dieu, car il ne s'agissait pas là de faits terrestres, mais bien d'événements supra -sensibles, dont la réalité visible n'était qu'une manifestation. Pour nous, c'était moins de l'histoire que de la doctrine sous forme historique. Les détails du récit, rattachant les faits aux conditions humaines, nous étaient précieux, uniquement parce qu'ils excitaient notre sensibilité et nous touchaient profondément. Mais l'importance capitale résidait dans la vérité dogmatique de l'expiation.

C*est ainsi que nous commencions à découvrir dans la Bible tout un système de doctrines qui devait former notre atmo*

sphère intellectaelle. Nul besoia de démonstration ou de justification, ces pensées étaient élevées au-dessus du contrôle de la raison et de la science humaines, et c'était même un argument en leur faveur, ou du moins un caractère que nous étions heureux de leur reconnaître, que leur inacceptabilité et leur incompréhensibilité par toute autre voie que la soumission au texte sacré.

A côté de cette dogmatique biblique et sous une forme tout à fait indépendante, nous trouvions toute une législation , tout un ensemble de prescriptions morales et religieuses, un code détaillé, qui devait s'imposer à notre acceptation pratique et régler notre conduite et notre volonté, comme la doctrine orientait notre pensée. Il faut bien reconnaître qu'il n'y avait pas plus de coordination et d'unité dans cette Loi chrétienne, qui se composait de conseils détachés, de préceptes occasionnels, que dans cette doctrine qui se bornait à rapprocher les membra disjecta de la pensée divine. Mais encore estimionsnous que nous avions là la révélation complète et définitive tant au point de vue intellectuel qu'au point de vue moral.

Enfin, nous nous attachions à toute une série de promesses . comme à la sûre garantie de nos espérances. Tous les problèmes angoissants que nous commencions à entrevoir, relativement à la mort et au mystérieux lendemain de la vie terrestre, trouvaient à l'avance dans les pages sacrées leur douce et consolante solution, et la garantie divine nous dispensait d'examiner la valeur de ces perspectives d'avenir, sans nous permettre de distinguer des éléments différents entre lesquels il aurait fallu choisir.

Est-il besoin d'ajouter que le fond chrétien lui-même nous était par là rendu accessible, que nous étions sollicités à la conscience de notre péché, au besoin du pardon et de la grâce, que nous étions touchés sincèrement par la certitude de l'amour de Dieu pour ses créatures indignes, que nous aspirions à la possession du secours mystérieux de l'Esprit I liais ce qu'il importe de remarquer, c'est que le fond authentiquement chrétien nous était présenté sous une forme qui

reproduit exactement celle de rancienne alliance, la forme juive. Il y a un parallélisme constant et complet entre les éléments que nous trouvions dans la Bible et ceux que les Juifs ont possédés dans leur vie religieuse.

Les faits historiques de la vie et de la mort de Jésus-Christ remplacent le grand souvenir de la délivrance du peuple, arraché par Dieu à l'esclavage de l'Egypte ; l'ensemble des prescriptions morales de l'Ancien Testament et du Nouveau représente la nouvelle Thora, la Loi mosaïque christianisée; les pensées chrétiennes du Nouveau Testament viennent compléter et couronner les doctrines juives, qui restent à leur base; les espérances chrétiennes rappellent les promesses dont le peuple attendait l'accomplissement; enfin, la certitude de l'expiation par le sacrifice de Jésus-Christ met le nouveau peuple de Dieu dans les mêmes conditions réalisées pour l'ancien par les cérémonies répétées des sacrifices.

Ce qui caractérise cet état religieux de nos jours, comme au temps de Jean-Baptiste, c'est que tout cela demeure extérieur à l'homme. En face et en dehors de lui se trouve le Livre et tout ce qu'il renferme, et le seul lien véritable qui s'établisse entre le Livre et l'individu, ce sont les sentiments de reconnaissancjB et d'obéissance qui doivent être provoqués par la lecture et l'étude. Si les dispositions intérieures se trouvaient réellement produites, nous étions exactement dans les conditions des Israélites pieux, qui mettaient toute leur volonté à rester fidèles à Falliarice avec TEternel. Mais si nous demeurions insensibles et indifiërents, nous nous trouvions dans la position défavorable des Israélites qui se croyaient rattachés à Dieu par le fait qu'ils appartenaient au peuple élu et partageaient les convictions religieuses, les opinions morales et les espérances des hommes pieux. . Nous ne pouvons nous empêcher dé remarquer aussi que notre attention n'était pas assez attirée sur les faits intérieurs, sur les dispositions de nos cœurs, elle était trop occupée aux faits extérieurs, à l'étude du Livre, à la connaissance des doctrines et des préceptes moraux. Notre vie religieuse exis-

tait sous cette forme, mais en réalité très faible, et à nos propres yeux sans importance capitale. Nous ne nous rendions aucun compte de notre personnalité morale et religieuse et de sa valeur, nous étions trop uniquement attirés vers les idées chrétiennes et les œuvres morales, les bonnes actions et la bonne doctrine. Voilà la première étape du développement religieux de notre génération, et ce n'est point là une disposition particulière, mais bien la forme qu*a revêtue, en général, à ses débuts, la vie religieuse dans notre monde protestant de langue française.

Mais voici ce qui donne à notre temps son caractère et qui lui confère une importance historique spéciale. Le développement subséquent est lufluencé par un fait capital, qui est un bouleversement total, un renversement de Tordre adopté et jusqu'ici respecté. La doctrine de Tinspiration littérale des Saintes Ecritures, sur laquelle était basé tout l'édifice religieux, est reconnue inacceptable et définitivement ruinée. Il y avait longtemps déjà que le problème était agité dans l'Ecole, et que les discusions avaient abouti à un résultat. Mais entre le moment où un théologien arrive avec une force irrésistible à une conclusion intellectuelle et celui où sa thèse est généralement reconnue par les docteurs, il s'écoule de longues années ; entre le moment où une vérité théorique est enseignée dans les auditoires et celui où les pasteurs l'acceptent comme parfaitement compatible avec la piété, il s'écoule encore de longues années ; et c'est alors seulement, quand le pasteur présente cette vérité qui n'e^t plus bien nouvelle comme la certitude d'un homme pieux, qu'elle passe dans l'éducation religieuse de la jeunesse. Toutes les générations qui nous ont précédés ont pu demeurer jusqu'au bout sur le roc inébranlé de l'inspiration littérale. Les générations qui nous suivent ne seront plus du tout instruites comme nous l'avons été. Les enfants d'aujourd'hui ne connaissent plus, ou du moins ne devraient plus connaître le point de départ qui était le nôtre, la vie religieuse ne devrait plus jamais être établie sur le sable mouvant de l'inspiration littérale. Mais noire gêné-

ration s*est trouvée dans cette position peu privilégiée de traverser la crise inévitable, et de modifier en plein développement la base sur laquelle il reposait.

Au milieu de notre tranquillité chrétienne, nous avons reçu le choc imprévu et inoubliable. Nous avons vu des hommes pieux qui s'imposaient à notre respect, renoncer ouvertement à l'hypothèse insoutenable de l'inspiration littérale. Nous avons appris que l'étude de la Bible elle-même lui était défavorable et qu'en bons chrétiens nous y devions renoncer. Comment dépeindre notre angoisse? Ceux qui n'avaient pas un développement religieux positif, personnel, intime, ont vu tout s'écrouler. Ceux qui ne pouvaient pas renoncer à leur religion et à leurs certitudes ont cherché en vain une base pour y appuyer l'édifice chancelant. Qu'il soit permis à ceux qui ont traversé ce passage de demander qu'on épargne cette épreuve à nos successeurs ! Laisser la génération suivante s'établir sur le fondement commode que la tradition propose à notre paresse, c'est l'exposer à cet ébranlement redoutable qu'elle ne saurait éviter, pour le jour où elle reconnaîtra la fausseté de la base adoptée. Assez de naufrages, assez de ruines ! Le développement historique a rendu nécessaires ces dangers pour notre génération, ne prolongeons pas par entêtement ou par aveuglement la durée de cette période de transition. Voici donc le fait très important qui a donné son allure particulière à notre développement religieux : la ruine définitive et irréparable du principe de l'inspiration littérale.

Quand une catastrophe de ce genre se produit, les hommes pieux que leur position indique comme les défenseurs de la foi troublée se livrent de suite à un travail nécessaire au point de vue pratique. Ils s'efibrcent de montrer que, la base traditionnelle retirée, rien ne s'écroule, l'édifice religieux demeure intact et ils substituent au fondement renversé des soutiens provisoires formés de ses débris. Et les âmes sont rassurées, et la vie religieuse va se développer ou du moins se maintenir en conservant précieusement toutes les conséquences d'un

principe répudie. D'autre part, les docteurs, les théologiens qui ont soutenu longtemps la théorie désormais victorieuse, au milieu du mépris et des attaques du monde pieux, tirent parti de leur triomphe pour poursuivre aussitôt toutes les conséquences logiques du principe qui vient de s'imposer comme la vérité jusqu'ici méconnue.

Mais la véritable conduite du penseur chrétien n'est ni d'un côté ni de l'autre. H faut scrupuleusement chercher une nouvelle base, solide, éprouvée, assurée. Quand elle aura été découverte et affirmée, il faut reconstruire consciencieusement sur ce fondement un édifice religieux qui ressemblera peut-être à l'ancien, qui en sera peut-être complètement différent, sans que cette similitude ou cette dissemblance soit un argument pour ou contre lui. C'est dans le domaine de la science religieuse que les scrupules sont le plus facilement absents, que les constructions hâtives se présentent nombreuses, que les ruines se multiplient. Et c'est cependant là que la conscience la plus méticuleuse devrait présider aux études et aux affirmations. Du moment que la base du développement religieux est renversée, il est bien certain que c'est une mauvaise œuvre scientifique que de ne pas remettre en question tout le développement. Du moment qu'un principe est ruiné, c'est une mauvaise œuvre scientifique que de ne pas en répudier courageusement toutes les conséquences. Mais, d'autre part, il est tout aussi peu scientifique de se hâter de construire sur des ruines, que de partir d'une négation, que de tirer toutes les conséquences d'un principe uniquement capable de renverser et de détruire.

Aussi la vérité complète n'était ni dans les efforts, parfaitement légitimes au point de vue pratique, qui tendaient à montrer que la ruine de l'inspiration littérale ne compromettait absolument rien du bagage traditionnel, ni dans les efibrts, parfaitement légitimes au point de vue logique, qui tendaient à mettre en évidence toutes les conséquences destructrices du principe de la non-inspiration littérale des Écritures. Notre génération devait se ressaisir sans se hâter.

8 INTROPUCTION

apprécier Timportance du changement produit, et chercher les remèdes nécessaires à son état de maladie,

La première chose qui Ta frappée, c'est cette réflexion douloureuse. La vérité chrétienne nous a été transmise sous un vêtement trompeur, par une méthode fausse. Nous avons accepté comme Clément bon, également divin ce qu'il y a de vrai et ce qu^ y a de controuvé dans notre éducation chrétienne. Nous avons considéré comme le plus solide appui de la foi une colonne vermoulue, qui vient de s'écrouler, et qui nous blesse dans sa chute. Belle occasion de scepticisme, beau sujet de doute ! N'y a-t-il pas là comme une fâcheuse présomption jetée sur toute la tradition chrétienne? Mais plutôt, d'où vient que nous avons considéré comme certain, comme véritable, ce qui se montre à nos yeux désabusés inacceptable et faux? Ah! c'est que la vérité chrétienne nous a été transmise d'après la méthode et sous la forme de la superstition. Comment se perpétuent toutes les erreurs, si ce n'est par cet enseignement sous l'autorité de la tradition, par cet a priori de l'impuissance et de l'inutilité du fonctionnement de nos facultés naturelles, pour apprécier la valeur et reconnaître la vérité des choses religieuses? A nous protestants, on a présenté l'inspiration littérale des Saintes Écritures, comme on nous eût offert, si nous étions nés catholiques, l'autorité souveraine de l'Église, si nous étions nés musulmans, la valeur unique et normative du Coran, comme on nous eût fait accepter, dans un milieu spirite, le dogme de la manifestation des esprits des morts par des moyens matériels déterminés. Un principe quelconque, accepté sans examen, sur la foi delà tradition, est une superstition. Il se peut qu'en son fond ce soit la vérité, mais par sa forme ce n'est qu'une superstition. Faut-il donc admettre que la vérité n'a de chance de se faire accepter qu'en adoptant les vêtements de Terreur? Faut- il croire qu'une méthode qui est si parfaitement adaptée à propager et à maintenir la crédulité, et les préjugés, soit la seule qui convienne à la prédication delà vérité? Ne doit-on pas plutôt avoir eette foi en la vérité qu'elle est assez puissante

par elle-même pour se faire reconnaître par sa splendeur seule, sans recours à des moyens extérieurs illusoires? Ne doit-on pas plutôt déclarer que ce qui sert le mensonge ne doit pas servir la vérité, et qu'une méthode est pour nous condamnée qui nous a fait confondre grossièrement l'or pur de la révélation et le plomb vil d'une doctrine mensongère. Voilà ce qui nous apparaît bien clairement, la religion chrétienne nous a été présentée sous une forme qui est celle de la superstition, et dont il faut à tout prix la dégager.

Le deuxième point qui a semblé évident, c'est qu'il ne fallait pas s'appuyer purement et simplement sur la pensée nouvelle victorieuse. Se contenter de mettre à la base de son développement religieux au lieu de l'affirmation catégorique de rinspiration littérale sa négation décidée, s'appuyer sur un principe n^atif, c'était en définitive revenir au système précédent, conservé tout entier, mais placé complètement sous le jour défavorable d'un jugement critique, menaçant de s'appliquer à tout. Il fallait laisser passer la période de lutte et laisser oublier les ardeurs et les péripéties de l'attaque et de la défense pour juger sainement de la situation. Une seule chose demeurait certaine, c'est que, la base traditionnelle sapée, il en fallait trouver une autre; c'est que, devenus sages par l'expérience douloureuse subie, les chrétiens devaient réclamer de cette base nouvelle qu'elle pût s'affranchir des méthodes, des procédés de la superstition. La question se posait nettement : quel est le terrain solide, accessible à tous sans exception et qui fournit un point de départ assuré, inébranlable pour la vie chrétienne, pour les vérités de l'Évangile?

C'est alors qu'à notre génération se présenta comme l'asile désiré, comme le refuge attendu, le domaine de l'obligation morale. L'attraction fut si forte, la solution si naturelle et si complète, qu'il faut bien reconnaître que tous se portèrent de ce côté. Mais encore, il ne suffit pas de partir dans une bonne direction, il faut aller jusqu'au bout. La plupart s'arrêtent en chemin et se contentent de considérations vagues et indécises, semblant craindre qu'en serrant de trop près les

affirmations morales elles s'évanouissent k leur tour comme l'assurance hardie de l'inspiration littérale. Nous ne voulons pas reprendre ici l'étude détaillée qui a été faite, et bien faite, ailleurs. Nous nous contentons d'en rappeler les résultats ^

Nous considérons l'obligation morale comme un fait établi, assuré, accompagné de toute la certitude désirable. L'homme se sent tenu de faire ce qu'il croit son devoir. Nous estimons qu'il y a dans ce fait indéniable la constatation d'un état de l'âme humaine, état naturel et général. C'est en l'homme, dans sa constitution même que se trouve la raison de l'obligation et non point hors de lui, dans une influence plus ou moins consciemment ressentie. C'est envers lui-même que l'homme se sent obligé. Quant à cet état personnel, ce qui le constitue ne peut être que l'expérience à l'homme imposée de l'autorité souveraine de l'Être absolu.

Notons ici que le terrain nouveau sur lequel nous nous plaçons est suffisamment large pour admettre tout homme à s'approcher de l'Évangile. Nous nous adressons aux enfants et nous faisons appel à leur conscience morale, c'est là un langage qu'ils comprennent, c'est là un domaine qui leur est facilement accessible. Nous nous tournons vers les hommes avec cette assurance que tout individu sincère admet d'emblée ce dogme moral fondamental qu'il ne faut pas transiger avec son devoir sous aucun prétexte et dans aucun cas. Ajoutons que ce terrain nous semble absolument solide. La dis cussion philosophique sur la valeur et la signification de l'obligation morale est encore ouverte et l'entente définitive n'est pas sur le point de se faire. Mais nous nous tenons à cette certitude que l'absoluité du devoir ne peut être sauve-

*• Gétar Malan, Grands traits de Vhistoire religieuse de Vhumanité (chapitre intitulé: Les faits intérieurs). — La Cconscience morale, -^ Gaston Frommel, Etude sur la conscience morale et religieuse, — Des conditions actuelles de la foi chrétienne (Chrétien éeangéliqtte^ 1893). Voir aussi nos études : La justification par la foi. — La crise théologique actuelle dans rÉglise Réformée de France. — Gomment s'établit notre croyance (Yiê chrétienne, 1892).

gardée et justifiée que par une intervention de l'Être absolu. Toute explication qui ne fait pas appel à l'Être absolu, qui ne voit pas dans l'obligation une attestation de la présence et de Tautorité de Dieu, compromet dans la pratique la soumission à la conscience, lui ôte son caractère spécifique. Par conséquent, le domaine moral tel que nous le connaissons, tel que nous nous sentons appelés à le maintenir et k le revendiquer, ne se prête pas à une autre solution. Le point de départ que nous adoptons demeure intact et inébranlable, tant que l'absoluité de l'obligation est reconnue. Mais c'est bien là tout ce dont nous avons besoin. Du moment que pour un homme, ou pour une société, le devoir a perdu sa souveraineté incontestée, il est juste et légitime, en conséquence de cette déchéance, que la religion soit devenue inaccessible, que la destinée humaine ne puisse plus s'accomplir dans ses conditions les plus hautes et les plus nobles. Nous ne parlons pas ici des. cas, nombreux peut-être d'aberration mentale, où un penseur dément dans sa doctrine la pratique de sa vie. Ce qui importe, c'est moins l'idée que l'acte, moins la proclamation de Tobéissance que la soumission effective. Mais nous déclarons que l'homme qui, dans son cœur et dans sa conduite, ne reconnaît plus l'autorité normative absolue du devoir, se ferme à luimême la seule porte par laquelle il pourrait avoir accès au domaine de la religion. Voilà donc le fondement que notre génération était appelée à poser, à établir solidement. Cette tâche est seulement commencée, mais elle demande beaucoup de temps et d'efforts pour revêtir toute son importance et se présenter vraiment achevée. Voilà sur quel terrain il convient de bâtir notre édifice religieux, en nous gardant bien d'y transporter simplement les constructions anciennes, mais au contraire en remettant sérieusement tout en question.

Avant de nous livrer à ce travail de construction, il convient d'examiner sérieusement la base nouvelle. Tout d'abord, il faut remarquer que ce n'est pas un point de vue nouveau, que c'est tout au contraire la considération la plus ancienne et la plus constante qui se soit attachée au christianisme. La

valeur morale de TÉvangile, de la vie chrétienne, du salut en Jésus-Christ, mais c'est la trame permanente de la prédication des disciples de Jésus à travers les siècles, c'est le grand argument apologétique, c'est en réalité un des plus solides appuis, une des sources les plus pures de certitude et d'espérance. Au lieu de rompre avec la tradition, nous nous rattachons à un de ses traits les plus permanents et les plus sûrs.

Ensuite il faut observer que nous nous plaçons d'emblée sur un terrain qui attribue une importance capitale aux faits moraux, aux expériences personnelles, à la vie réelle, au développement de la personnalité morale. Au lieu d'appeler l'homme à sortir de lui, nous lui demandons de prendre conscience de ce qui se passe en lui, nous l'exhortons à rentrer en lui-même, nous affirmons d'emblée que c'est en se trouvant vraiment qu'il trouve Dieu, et non par des études scientifiques longues et laborieuses, ou par des spéculations hasardées. Au lieu de lui imposer d'emblée des autorités ou des guides étrangers, nous voulons lui apprendre à aller chercher en lui-même l'autorité légitime et la direction positive de sa vie morale. Nous le plaçons ainsi dans une disposition d'esprit où le christianisme sera envisagé surtout au point de vue des efifets directs, immédiats, constatables, certains, qu'il exerce dans sa vie, sur sa personnalité, nous lui apprenons à ne pas se contenter de paroles, d'apparences et de déclarations, mais à s'attacher aux réalités morales, seules importantes, seules décisives. Nous croyons donc que nous nous trouvons serrer de près le fond chrétien lui-même.

Mais l'histoire nous a appris que le fond chrétien se revêt toujours plus ou moins d'une forme étrangère qui le met à la portée des générations successives et qui provient directement de l'état, des dispositions, des besoins de l'âme non- chrétienne. Nous avons donc a priori le soupçon que notre base nouvelle subit en quelque mesure l'influence de l'état d'esprit de nos contemporains. Avant de nous en servir, il convient ^onc de savoir bien exactement la vérité à ce sujet, ce qui

D0U8 oblige à une étude historique plus détaillée pour remettre notre position actuelle dans le mouvement général de lliistoire de la pensée chrétienne.

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