‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 2 sur 78 · FO.ID CHRÉTIEN ET FORME ETRANGERE · texte numérisé non relu

FO.ID CHRÉTIEN ET FORME ETRANGERE

Les études récentes sur la formation des dogmes chrétiens ont mis en pleine lumière une influence exercée toujours et partout sur le fond chrétien par les idées ambiantes étrangères au christianisme. C'est ainsi que TÉvangile s'est présenté tout d'abord au monde juif et a dû, pour se faire comprendre et se faire accepter, s'accommoder en quelque manière aux conceptions juives contemporaines. Mais ce qui était ainsi au début destiné à former le passage naturel acheminant les esprits au christianisme, devint ensuite un obstacle, ou du moins une superfétation, dont il ne fut pas toujours possible de débarrasser TEvangile. Aussi, avons-nous conservé des formes juives de pensée, qui nous paraissent aujourd'hui faire coi^s avec TEvangile. Nous ne parlons pas ici de ridée messianique appliquée à Jésus, parce que c'est là une vérité historique valable pour tous les temps, et authenliquement chrétienne, puisque Jésus a vraiment réalisé dans le sens spirituel toutes les espérances messianiques de son peuple. Mais» pour en donner un exemple bien frappant, nous citerons ici la conception du sacrifice expiatoire. Il nous semble indubitable que c'est h la pensée juive contemporaine que les disciples ont emprunté certaines formes, certains mots, qui prenaient pour eux, à cause de leur expérience chrétienne, une valeur nouvelle et une signification plus profonde, et qui, retrouvés épars sous leur plume, ont donné lieu à la reconstruction du dogme chrétien de l'expiation ^ Mais comme on

' Voir notre étude sur la mort de Jésus (Revue chrétienne^ 1893).

peut démontrer que la pensée juive contemporaine était à ce sujet une corruption, une déviation de la pensée biblique, de la conception religieuse du sacrifice, il se trouve qu'une idée étrangère au christianisme s*est si bien incorporée à l'Évangile que, pour Timmense majorité des chrétiens, elle lui est devenue absolument équivalente, elle en donne l'expression complète et suffisante ^

Quand la prédication se tourna vers les païens, elle fut tout naturellement appelée h adopter les formes, à accepter les habitudes de pensée et de langage qui depuis longtemps servaient aux Juifs à revêtir le fond de la religion biblique pour la présenter sous une apparence acceptable aux Grecs. Mais surtout, lorsque l'élément païen devint prépondérant dans l'Église chrétienne, la pensée grecque exerça une importante influence sur le développement de la dogmatique. C'est très certainement une préoccupation grecque, comme c'est une forme grecque de raisonnement qui procède à la détermination ancienne du dogme de la Trinité ontologique. Mais ces besoins et ces tendances se sont si fortement incorporés au fond chrétien lui-même, qu'aujourd'hui encore le langage que nous tenons ici apparaîtra à la plupart comme une attaque d'éléments indispensables et bien assurés de la Révélation.

Plus tard, le christianisme se systématisa sous l'influence de la pensée scolastique du moyen âge. La logique sévit à outrance. Il semble que la doctrine chrétienne n'ait pas de rapport avec la vie, soit seulement le catalogue de plantes desséchées soigneusement étiquetées. Aussi, l'infécondité de ce travail immense est vraiment remarquable. Le sceau de cette conception est imprimé au dogme étrange, et nécessaire cependant, de la Transsubstantiation. Jusqu'ici nous avons seulement rappelé ce qui nous semble le résultat des études actuelles de dogmatique. Nous arrivons à un terrain plus délicat.

*- c L'élément juif, proTenunt de TAncien Testament, mais dépouillé de flon particularisme national, est resté la base du christianisme. » (Hamack).

La Réformation ne s'est-elle pas faite sous Timpulsion d'un coaraat d'idées étrangères au domaine religieux et qui a eu sur elle une réaction ou une influence? Nul besoin de rappeler qae la Réformation est une application spéciale de la Renaissance. La Réformation a d'autres causes et une autre importance que la Renaissance, mais il est impossible de méconoaitre que les deux mouvements sont en étroite connexion ^ £& réalité, la Réformation est la révolte des consciences ooQtre le joug intolérable de l'Église romaine, mais en fait elle est un retour aux Livres sacrés, à la littérature primitive da christianisme. Il y a là une singulière analogie avec la résurrection de toute la littérature antique. La Réformation qui est un mouvement moral s'effectue sous la forme du mouvement littéraire de la Renaissance. C'est un besoin religieux, l'attachement des âmes à Jésus, le soin jaloux de retenir tout ce qui vient directement et indirectement de Dieu ; c'est aussi un besoin polémique, la nécessité d'opposer autorité à autorité, qui pousse à la formule de l'inspiration des Écritures. Mais ce résultat se présente comme identique à l'esprit de la Renaissance qui considère comme parfait et normatif œqui a le cachet de l'antiquité.

Précisément, à cause de cette très grande similitude d'attitadeet de résultats, la Réformation se tint pour satisfaite et assurée, alors que son principe la portait plus loin. Ici la Renaissance agit plutôt comme influence modératrice que comme impulsion. La Réformation jaillit d'une autre source, mais ses eaux acceptent de couler dans le lit déjà creusé parles ondes de la Renaissance. Toutes les théories protestantes qui gravitent autour de la conception centrale de l'Imputation, imputation au Sauveur du péché des hommes coupables, imputation au pécheur des mérites de Christ, ne souffrent-elles pas précisément du sacrifice des expériences chrétiennes aux formules scripturaires servilement acceptées ?

^ Voir à ce sujet les premiers chapitres du livre de M. Ferdinand Buisa« nr S^Mstien Gasteillon.

La forme foreasique de la grande doctrine de la Justification ne vient-elle pas de la prédominance des textes et de l'examen de la lettre pure, au détriment des faits positifs de la vie chrétienne?

Nous croyons que la Réformation n'échappe pas entièrement à la tournure d'esprit contemporaine, en subit Tinfluence, en porte le cachet, et ne saurait par conséquent pas être regardée comme la manifestation parfaite du fond chrétien, pas même comme le résultat définitif et complet de son propre principe. Elle se fait sous la forme de la Renaissance. C'est donc pour nous chose évidente que, dans le choix de notre base nouvelle, nous subissons en quelque manière l'influence des dispositions contemporaines. Nous cherchons à saisir et à présenter la religion chrétienne sous son côté expérimental. Nous étudions et explorons le domaine moral, qui est le seul où elle ait directement accès dans notre âme. Nous allons enregistrer par une observation patiente et, si c'est possible, par une expérimentation sincère, les faits de vie par lesquels elle y manifeste sa présence. Comment ne pas confesser que nous répondons ici à un besoin profond de l'esprit moderne? La tendance générale n'est elle pas actuellement expérimentale? Le grand efibrt scientifique du siècle n*a-t-il pas abouti à créer un courant puissant qui nous entraine tous au besoin de constatation, d'observation et de contrôle rigoureux? Sous la double forme du positivisme, qui ne connaît que l'expérience des sens, et du mysticisme, qui ne veut savoir que les impressions délicates et fugitives de conscience, nous retrouvons ce besoin général de faits, de phénomènes à observer et à analyser. Notre temps a soif de réalité, et ne veut plus se contenter de spéculation ou de tradition. La préoccupation naturelle, qui envahit tout, est de trouver partout des documents. Nous avons donc été guidés dans notre recherche par l'influence prépondérante du milieu ambiant, qui réclamait que notre reconstruction religieuse se fît sous la forme de la préoccupation expérimentale contemporaine.

Nous ne cherchons pas à nous dissimuler cette forme étran-

gère aa fond chrétien lui-même, et nous n'avons pas la hitrdiesse de penser que c*est enfin celle qui convient parfaitement et définitivement au christianisme. Au contraire, il est k présumer qu'avec le développement de l'esprit humain et de ses besoins, une modification deviendra nécessaire dans la manière de lui présenter la religion ; mais nous ne nous inquiétons pas de trouver ce mode nouveau que rien ne peut nous faire prévoir, nous nous contentons de cette constatation bien réjouissante, que, sous cette forme que nous adoptons, le christianisme va répondre exactement à l'âme contemporaine, à rétat d'esprit général de notre temps. Or, c'est un devoir essentiel pour les chrétiens que de se préoccuper toujours de ne pas présenter l'Évangile sous un angle qui empêche les contemporains de l'accepter, de chercher constamment à adapter la prédication chrétienne aux besoins réels des âmes et non pas seulement aux aspirations générales et théoriques. Jésus lui-même s'est préoccupé toujours des dispositions spéciales de ses interlocuteurs, et ne les traite pas d'une manière uniforme, selon les cadres d'une philosophie traditionnelle. Nous croyons donc être fidèles à l'exemple du Maître et travailler utilement pour le succès de sa cause, en nous rapprochant, dans notre prédication de l'Évangile, de l'état réel des âmes, reconnu par une patiente observation. Il faut de toute nécessité que la vérité chrétienne revête de nos jours la forme expérimentale, qu'elle s'appuie solidement sur une base morale, qu'elle présente les faits réels, constatables de vie qu'elle est capable de produire. C'est tout au moins une tentative indispensable, et qui se fera malgré toutes les objections et tous les obstacles qu'on voudra lui créer» Nous ne voulons pas prétendre que les résultats en seront immédiats et magnifiques. Nous admettons même que peutêtre nous ne serons ni compris, ni suivis. Mais nous demandons si la perspective d'un insuccès a jamais arrêté Jésus ou ses disciples? Nous demandons si Jésus s'est fait illusion quand il a porté sa prédication chez les Gadarrhéniens, et s'il se serait laissé arrêter par la prévision du résultat médiocre o. r. 2

que son expédition y a obtenu, s'il n'a pas simplement estimé que le temps et les circonstances l'invitaient de la part du Père à faire cette tentative? Nous demandons si Paul n'aurait pas estimé une faiblesse et une lâcheté de sa part de laisser de côté la ville d*Athènes, à cause des préoccupations essen tiellement intellectuelles qui y dominaient? Sans avoir la prétention de comparer, même de loin, notre tentative à la mission de Tapôtre Paul, et encore bien moins au ministère de Jésus, nous nous appuyons de ces grands et éclatants exemples pour nous affermir dans notre conviction que le temps présent et les circonstances actuelles nous appellent de la part de Dieu à mettre nos convictions sous la forme particulière qui peut seule les rendre pleinement accessibles ou tout au moins parfaitement respectables pour le milieu contemporain.

Mais encore ne voulons -nous pas rester dans cette considération très générale, et tout à la fois pour donner à ce sujet plus de clarté et pour exprimer ici notre légitime reconnaissance, essayons d'indiquer plus exactement à qui et à quoi nous nous rattachons. L'initiateur véritable du mouvement auquel nous nous associons, c'est Kant. Si l'on nous demande compte de notre position philosophique, nous n'aurons aucune gêne à convenir que nous regardons l'œuvre de Kant comme capitale, comme celle qui mérite à l'heure présente de dominer et d'influencer tout le mouvement de la pensée. Mais nous ne sommes pas des Kantiens bien purs. Nous nous inspirons des développements et des modifications apportés par MM. Renouvier et Secrétan, dont nous réclamons l'influence comme très favorable et très précieuse pour notre tentative de rénovation. Mais encore plus, nous nous appuyons sur la tendance d'esprit et toute l'activité de Yinet, pour arriver par lui à celui qui nous semble le vrai maître de l'école, à celui qui bien que trop ignoré, a posé la pierre fondamentale de rédifice, M. César Malan. Enfin et pour en arriver à la vulgarisatic/n qui fait pénétrer les considérations générales et théoriques dans le domaine de l'activité pratique et les met au point pour le peuple, nous signalons ici le mou-

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vement moral qui se rattache aux noms de MM. Melchior de Vogué et Paul Desjardins.

Ajoutons que, loin de nous défier des méthodes et des résul* tats des sciences physiques et naturelles, nous nous mettons au contraire ouvertement à leur école, que nous demandons aux études scientifiques de former notre jugement et d'établir notre esprit solidement dans les cadres où se meut aujourd'hui, inconsciemment sans doute, la pensée contemporaine dans son ensemble. Et ce n'est pas là ruse de guerre, calcul de polémiste qui apprend à user des armes d'un adversaire, pour retourner contre lui l'habileté acquise à ses leçons, mais décision d'accepter pleinement cette discipline, à l'heure présente indispensable.

Le moment n'est pas éloigné, s'il n'est déjà venu, où Téducation et l'instruction de l'enfance se prépareront entièrement sous la forme des tendances scientifiques qui font la gloire et le caractère spécial de notre siècle à son déclin. Les méthodes d'observation et les procédés d'expérimentation ne sont plus l'apanage de quelques privilégiés, d'une aristocratie dirigeante, mais se dévoilent et se divulguent à tous. Les résultats qui affichent la prétention légitime ou usurpée de reposer sur une étude expérimentale s'imposent à tous les esprits. Nous qui tenons l'Evangile pour la vérité éternelle dont chaque temps a besoin, nous qui savons qu'il s'est montré victorieux de pires menaces que celles qui partent aujourd'hui du camp hostile, qui prétend avoir le monopole de la science, nous ne craignons point de nous astreindre aux méthodes de la science, de reconnaître et de proclamer les résultats réels et inébranlables obtenus par des instruments perfectionnés, de nous établir solidement sur le terrain qui lui est propre, afin d'arracher ce masque nouveau dont veut se couvrir notre perpétuel adversaire, l'erreur, la superstition, le préjugé.

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