II. l'apôtre pierre
Mais si c'est \h l'expérience collective des premiers chrétiens, ne devons-nous pas d'autre part nous informer des expériences individuelles, surtout de celles des personnages influents, qui pourraient bien contribuer à la formation de la pensée religieuse du cercle apostolique. Nous trouvons à la tête de ce cercle l'apôtre Pierre. N'y a-t~il pas lieu d'examiner de près son expérience ? Elle nous est assez bien connue. Homme d'initiative, mais sans persévérance, violent, mais sans courage, présomptueux, mais sans indépendance, Simon est une de ces natures morales que la prédication du Baptiste a réveillées et attirées (Jean, i, 41). Le besoin de repentance et de pardon, l'attente des bénédictions spirituelles des temps messianiques l'ont préparé à l'influence de Jésus. Plus encore que les réprimandes sévères de Jean- Baptiste, la sainteté de Jésus et la constatation de ses relations intimes avec Dieu, qui lui permettent l'exaucement rapide, immédiat de ses prières, provoquent chez lui le sentiment douloureux de sa culpabilité (Luc, v, 8).
Sincère dans sa conscience, il quitte tout pour s'attacher o. F. 15
au Maître, mais il est victime de cette illusion que cette détermination a modifié complètement son caractère. Par la fréquentation habituelle de Jésus, par l'influence profondément ressentie de son éducation et aussi probablement grâce à une inintelligence volontaire du refus que le Maître oppose aux enthousiasmes politiques de la nation, Pierre est devenu attentif à cette influence que Dieu exerce en son cœur par le moyen de Jésus, et par là se fonde sa certitude que Jésus est bien le Messie, mieux que cela le Fils du Dieu vivant, et qu'il apporte lui seul à la terre la révélation de la vie éternelle* (Matth., XVI, 16; Marc,vin, 29; Luc, ix,20; Jean, vi, 68-69). Mais remarquons bien que l'efiet produit ne va pas jusqu'à dévoiler à son cœur la valeur unique delà communion de Jésus, et de la possession des biens spirituels. Il n'est pas rendu capable de tous les sacrifices, il est encore essentiellement égoïste. Momentanément, il oublie les avantages matériels, charnels que le messianisme comporte ; il en fait crédit encore quelque temps au Messie, parce qu'il découvre et contemple des biens excellents, qui sont la sainteté de Jésus et la douceur de son intimité, et tout l'ensemble de dispositions heureuses que la compagnie habituelle du Maître développe en lui, sans atteindre le point délicat, son égoïsme.
11 faudra qu'une crise se produise, qui fasse éclater à ses yeux sa profonde faiblesse et qui le délivre complètement de la préoccupation de lui-même. Au moment décisif de l'ar-
* Pierre est en réalité le premier chrétien, parce que sa foi en Christ est fondée non sur le témoignage des prophètes ou de Jean-Baptiste, non pas même sur les paroles de Jésus, qui appartient ici à la chair et au sang, mais sur Texpérience spirituelle, le témoignage intérieur du Saint- Esprit (voir à ce sujet Beyschlag).
C'est en conséquence de celte réalité intérieure que Pierre manifeste, que Jésus lui reconnaît une position privilégiée dans la petite communauté qu'il laissera à sa mort et qui représentera le commencement du règne de Dieu sur la terre. Ce que Jésus établit ici comme autorité, c'est uniquement Texpérience de l'Esprit.