‹ La pensée religieuse dans le Nouveau TestamentChapitre 34 sur 78 · LE ROYAUME DE DIED RÉALISE · texte numérisé non relu

LE ROYAUME DE DIED RÉALISE

restatioQ de Jésus, Tinstinct de la conservation, la crainte d'être enveloppé dans l'accusation portée contre le Maître et de partager son sort l'emportent d'abord sur ses sentiments d'attachement et de reconnaissance pour Jésus. Ah ! que n'est-il en effet assez timide et assez affolé de terreur pour s'enfuir et se cacher longtemps en une retraite inaccessible ! Mais voici, son affection pour son Maître est trop forte et trop vive pour ne pas triompher de cette lâcheté, au moment où le péril n'est plus imminent. Il va suivre Jésus pour s'informer de son sort. Sa culpabilité est d'autant plus grande, sa chute plus profonde, quand il renie ouvertement son Maître. C'est là la dure constatation de son égoïsme ; c'est aussi le moment où il en est délivré. Voilà la date exacte de sa conversion (Matth., XXVI, 69-75; Marc, xiv, 66-72; Luc, xxii, 55-62; Jean, xviii, 15-18, 25-27). Il est vraiment changé au plus profond de son cœur. Il apprend par une cruelle expérience que l'égoïsme et la confiance en soi conduisent aux abîmes.

Mais voici, cette expérience personnelle si importante est comme noyée dans les événements tragiques de ces tristes journées. L'horrible et amer découragement qui envahit l'àme de Pierre après la crucifixion l'empêche de sentir très vivement le changement opéré en son cœur, et d'y attacher sa réflexion. Tout au contraire, c'est surtout sur sa faute que se portent ses regards, c'est a cette source que s'alimente sa douleur. Il ne sort de cet abattement découragé que par la joie démesurée, exubérante de l'apparition du Ressuscité (I Cor., xy, 5 ; Luc, xxiv, 34). Devant ce grand fait d'une importance décisive, son propre sort est oublié, la destinée de son propre cœur est négligée, toute l'activité de Pierre est concentrée sur les relations nouvelles avec le Crucifié ; il est poussé surtout par le souvenir de sa lâcheté égoïste et le besoin de racheter cette faiblesse par son empressement, jusqu'à ce que Jésus lui-même lui fasse sentir que son amour actuel a réparé pleinement sa défaillance passée (Jean, xxi, 15-19.)

Alors Pierre vit avec les autres disciples dans l'attente impatiente de la réalisation de la promesse, ne sachant trop ce que sera pour lui TEsprit. Mais à travers toutes ces péripéties mouvementées, s'est mûrie lentement l'influence exercée en lui par son reniement. Une fois Tégoïsme démasqué et arraché de son cœur, il s'est tourné avec ardeur du côté de Celui qu'il avait trahi et renié, et il s'est préparé à un dévouement complet, absolu à son service, à une confiance entière, inébranlable en Jésus (Jean, xxi, 18). Et c'est encore au jour de la Pentecôte que, sous l'influence de l'Esprit, ces dispositions arrivent à leur plein épanouissement. C'est là la contrepartie de la scène du reniement, la confession courageuse de Jésus, l'oubli parfait de soi-même et de ses propres dangers, la consécration complète à la poursuite de l'œuvre du Maître (Actes, ii, 14-40).

L'expérience personnelle de Pierre, c'est donc l'égoïsme naturel au cœur humain, conduisant à la lâcheté de la trahison et de l'abandon de Jésus, le Maître bien-aimé, mais par là se rendant inacceptable et faisant place, grâce à l'amour de Jésus qui pardonne et relève, au dévouement à sa personne, à la consécration à son service. Ce pourrait être la formule fondamentale d'un système théologique. Mais pour cela, il a manqué à Pierre deux choses : l"" la faculté dialectique ; Pierre ne sait pas construire une théorie et ne s'en préoccupe pas, il s'en tient aux faits directs et à leurs conséquences immédiates, il manque de logique dans la conduite de sa pensée et cela influera même sur la conduite de sa vie (Galat. ii, 11-14) ; 2® le loisir de réfléchir à son propre sort, la possibilité d'arrêter sur lui sa pensée ; de son expérience morale même ressort le besoin pour lui de se dépréoccuper de lui, et de porter tonte son attention, de donner toute son activité au Maître et à ses destinées. Aussi, son expérience porte bien pour lui ses conséquences intellectuelles, et nous la retrouvons à la base de toutes les pensées exprimées dans son épître. Mais pour le cercle apostolique, elle disparaît devant l'expérience commune, collective, plus importante aux yeux de Pierre lui-même.

Page 1