EN LOGE : LA CARRIÈRE MAÇONNIQUE DE MAISTRE
Le dernier quart du xviii" siècle fut pour le catholicisme une ingrate période : le prestige du dogme, assailli par les philosophes, le prestige de la Papauté, offensée par les Bourbons dans la personne de Clément XIV et par Joseph II dans la personne de Pie VI, subissaient une sorte d'éclipsé : l'Église respirait mal*. Son contact avec les intelligences était médiocrement favorisé par un tel essoufflement; et pour essayer d'escalader l'inaccessible ou de nommer l'ineffable, elles empruntaient des voies qui n'étaient plus celles de l'Eglise, alors même que, dans la ferveur des réunions de confréries, les genoux continuaient de fléchir.
Maistre allait en loge, malgré les prohibitions
1. « Le soleil du Saint-Siège se ternit de plus en plus », écrivait en 1785 l'abbé de^^éri, auditeur de rote (Lavaquery, Le cardinal de Boi$gelin, II, p. 95, Paris, Pion, 1921).
des papes et malgré la c mauvaise opinion » qii'avuitdo l'ordre maçonnique l'évéque de Chamhéry '. Los documents pontificaux, {\ cette époque, étaient ù demi déciius do cette influence qu'à la voix môme de l'auteur du Papt, le xix* siècle leur restituera : se heurtant aux frontières au lieu de planer au dessus d'elles, ils étaient comme humiliés par la dure nécessité de cogner à la porte des Parlements pour se faire enregistrer, et l'on s'habituait facilement à ne voir en eux que des opinions de la puissance spirituelle, livrées aux disputes des hommes. Il no semble pas qu'à aucun ' moment de sa vie les bulles de Clément XII et de Benoit XIV contre les sociétés secrètes aient inquiété Maistre. En 1810, à Pétersbourg, invité à so rendre en loge, pourquoi rofusera-t-il ? Parce que l'empereur Alexandre ne permet ces assemblées < qu'à regret >, et parce que c plusieurs personnes de mérite » les regardent comme une < machine révolutionnaire* i. Mais en 1811, dans son quatrième Chapitre sur la Russie , tout en déclarant qu'en temps de fermentation il vaut mieux prohiber toutes réunions secrètes, Maistre maintiendra que la < franc-maçonnerie pure et simple, telle qu'elle existe encore en Angleterre,
1 Vermalc. op. cit., p. 6, n. 3 2. Œuvres, XI, p. 472.
n'a rien de mauvais en soi, et qu'elle ne saurait alarmer ni la religion, ni l'Etat... L'auteur de cet écrit, insistera-t-il, l'a suivie très exactement et longtemps; il a joint à son expérience celle de ses amis; jamais il n'a rien vu de mauvais dans cette association*. »
Il ne crut donc pas pécher ni avoir péché contre l'Église en s'affiliant, jeune substitut, à la loge Saint-Jean des Trois Mortiers, grande maîtresse loge des Etats du roi de Sardaigne, fille spirituelle du Grand- Orient d'Angleterre. La signature Maistre, avec le titre pompeux de « grand orateur », s'étale au bas d'un long placet du 13 octobre 1774, dans lequel les Frères des Trois Mortiers se plaignent à leurs supérieurs de Londres qu'on ait émancipé de leur propre obédience la loge de Turin. « C'est nous, protestent-ils, qui sommes votre première conquête dans ces contrées ; c'est un de nos cytoiens (sic) qui reçut vos pouvoirs à Londres. L'Italie, l'Allemagne, la France nous tendaient les bras ; mais nous voulûmes tenir la maçonnerie de vos mains ». Et les voilà qui s'indignent que la loge turinoise ait eu le droit d'élire un grand-maître provincial : a Le
1. Œuvres, VIII, p. 325-326. Sur les interprétatioDs ditTérentes auxquelles ont donné lieu les constitutions maçonniques aDglaises de 1723 et n38,voirDudoD, Etudes, 20 décembre 1917, p. 681-707.
itonliour, gémissent-ils» s obstiné à nous fuir' >. L( s Frères dos Trois Martien no veulent pai être consolés.
Maistrc, dans lo mémoire sur la franc-maçonnerie que, le 30 avril 4793, il remettra au baron \ ignet des Ktoles, délinira les Trois M or tien c une société de plaisir dont le gouvernement n'avait absolument rien i\ craindre* » ; et en décembre de Il môme année, s'irritant un peu dans une lettre Il môme Vignot, il lui dira :
L unique chose qui mo f&che, c'est do vous vmr parler sérieusement do cette niaiserie de franc* mac oniiorio, enfantillage universel en deçà des Alpes, dont vou^i auriez été si vous aviez vécu parmi nous, et dont je me mêlais si peu depuis que j'étais enfoncé *Ian:j les affaires, que j'ai reçu un jour une dépntalion pour savoir si je voulais être rayé de la liste'.
J'inclinerais à placer entre les années 1774 et 1 778 ce demi-sommeil maçonnique de Maistre : la lin de non-recevoir opposée par Londres à la [tUiinte des Trois Mortiers avait certainement sus- « ité des amertumes, qui se traduisaient en bouderies. Mais un Allemand du nom de Schubort sur-