Dcscostos, op. cil., I, pp
' Mt^moire ioédit : c'est par le Journal lucUii <p. t"* Uv la
que nous saTooi la date de ce Mémoire. ». ^uvrest IX, p. 59.
vint dans ce petit monde des loges savoisiennes, porteur d'un message nouveau. Ancien commissaire des guerres au service de l'Angleterre, ce Schubart, « sachant que l'aimant le plus sûr d'attirer les hommes est l'intérêt », apporta dès 1774 de beaux projets de tontines, qui permettraient aux Frères des loges d'avoir tour à tour, leur vie durant, de lucratives pensions*. Le rite qu'il proposait était le rite écossais, détaché vers 1733 de la maçonnerie anglaise, et qui, enrichi et remanié dans les loges allemandes, avait acquis un surcroît de mystère par la création de nouveaux grades secrets, un renouveau d'éclat par l'amusante prétention de se rattacher aux Templiers, et des séductions imprévues, grâce aux combinaisons financières de Schubart*. En 1771, un autre Allemand, le baron de Weiler, avait inauguré en France, en faveur de ce rite, une vigoureuse propagande : le Directoire écossais ou Réforme du iVor</ s'organisait- en provinces de Bourgogne, d'Occitanie, d'Auvergne, avec Strasbourg, Bordeaux, Lyon, comme capitales. Et Maistre va
i. Verraaie, op. cit., p. 9. Les documents des Trois Mortiers nomment ce personnage Scuback ; M. Vermale, dans un travail qu'il destine aux Annales révolutionnaires et dont il a bien voulu nous donner la primeur, établit son identité avec Schubart.
2. Le Forestier, les Illumint's de Darière et la franc-maçonnerie allemande^ pp. 151-166 (Taris, Hachette, iy!5,.
nous dire, dans son Mémoire à Vignet, comment Chambéry fut conquis :
Los francs-maçons de Lyon projetèrent d'établir une loge semblable à Chambéry; il» entrèrent donc en négociation au moyen d'une personne de conflance qui connaissait les deux villes. On fit fies proposition.). Et, cnfln, sept personnes seulement, dont trois gentilshommes, furent choisies pour être les chefs et Ins fondateurs de la Réforme. De même, quatre sea-
imint, dont trois gentilshommes, eurent la coniiance pleine et indéflnie de Lyon. Ces quatre personnes tirent successivement le voyage de Lyon pour - instruire à la source. Deux d*ontre elles y sont même retournées d'autres fois '.
Los documents publiés par M. Vermale confirment ce texte et l'illustrent, car ils témoignent (juc, le 30 avril 1778, s'ouvrit à Chambéry la loge écossaise de la Sincérité, et que seize Frères des Trois Mortiers, parmi lesquels Maistre, prirent ( mgé de la maçonnerie anglaise pour pratiquer le rite nouveau. Ce fut vers Lyon qu'ils s'orientèrent, comme vers une métropole spirituelle.
1. (.'est au luiiu'd des bourraïqoM de 1793 qae Maiitre nllotait ainsi ses souveoirs: U^ préeit quaot aux faits, ils t ..iirnt plus incertains quant aux dates, t 11 y a doute aaa plus ou moins ». dit-il à propos du voyage en Francedabtroa de Woiler. qu il appelle t Wchler >, et de rialrodaetioa da rite écossais à Chambéry; sa mt^moire lui présentait cee fkita comme plus récents qu'ils ne lélaient en réalité.
L'activité merveilleuse d'un simple mercier, Willermoz, faisait alors de Lyon le chef-lieu suprême du rite écossais pour la France tout entière : cheflieu vraiment rayonnant, et qui même allait étendre au delà des frontières son influence illuminatrice. Car à Lyon siégeait le « collège métropolitain de France », formé de « chevaliers grands profès » ; et des liens étroits rattachaient à cette cime une sorte de « classe secrète, de grade suprême », fonctionnant à Chambéry sous le nom de « collège particulier », et comprenant quatre « grands profès, chevaliers maçons de Tordre bienfaisant de la cité sainte », — quatre, pas un de plus, dont la mystérieuse dignité demeurait ignorée des profanes et dont les mystérieuses lumières étaient refusées à la commune plèbe maçonnique. Or l'un de ces quatre, qu'affublait le nom gracieux de Josephus a Floribus^ n'était autre que Maistre. « La Sincérité, écrira-t-il plus tard à Vignot, était une loge aristocrate, tout ce qu'il y avait de mieux à Chambéry dans toutes les classes » ; et il notera que les généreuses aumônes de cette loge faisaient « grande impression », et que la « sobriété des repas » la distinguait.
Dépités d'une telle concurrence, les maçons demeurés fidèles aux Trois Mortiers décidèrent qu'aucun d'entre eux ne rendrait visite aux Irans-
rii<;rs qui petiplaioiit la Sincérité. Mais cet traat- I (i^'cs 110 demeurèrent pas des isolés ; car un troisième pouvoir maçonnique s'installait, avec lequel ils allaient bientôt fraterniser. Le Grand Orient <I< I rance, qui avait en 1769 fondé à Chamhéry une lo^(« bientôt sommeillante, fut en 1785 invité
' ranimer : < sept particuliers do Chambéry t
< laraient tout prêts à se grouper maçonni-
(|iicment, sous le vocable des Sept amis*. De
i'aris, on demanda des renseignements aux
membres do la Sincérité.
< Ceux-ci furent d'avis — nous reprenons le I t'cit ultérieur do Maistre à Vignot — que si on livrait l'institution aux classes trop peu relevées <l(' la société, il arriverait infailliblement qu elle linirait par tomber dans les classes infimes, et ({lie ses sociétaires ne manqueraient pas de se taire connaître un beau jour par quelque insigne luUissonnerio. »
Dans le libellé de leur réponse, rependant, les patriciens de la Sincérité se montrèrent prudents ; lis déclarèrent simplement € qu'aucun des frères (le la Sincérité ne pouvant connaître aucun des "^t'pt amis, ils n'étaient pas dans le cas de donner
t. Dans le mërooiro à Vignot. M&itire, toujoara ineeruio >< dates, dit : < En 1188, a pou prêt i. 3lais la date 17SS sulto des registres compulsés par M» Vennale.
aucune instruction sur leur compte ». A quoi Maistre observe, dans son Mémoire à Vignet, que « si les Français avaient eu du bon sens, il y en avait assez pour faire rejeter la demande ». Mais le Grand Orient de France accepta de constituer les Sept amisy lesquels distribuèrent la lumière à deux autres loges, en deux autres coins de Savoie ; et la Sincérité, faisant contre mauvaise fortune bon visage, daigna se montrer cordiale. Les registres des Sept amis , aux dates du 3 décembre 1787, du 24 avril 1788, du 3 mars 1789, du 24 avril 1789, mentionnent la visite de Maistre, délégué par la Sincérité avec quelques-uns de ses « frères », qui se trouvent être, parfois, des intimes de la famille Maistre, comme Roze ou comme Salteur.
La Sincérité prenant ses ébats maçonniques parmi les plâtres fraîchement essuyés des Sept amis, c'était la noblesse savoisienne faisant des j)olitesses à la roture. « L'égalité, explique cependant Maistre à Vignet, n'était que dans les mots : toute cette Frérie n'influait exactement point sur la distinction des états dans la société. »
La Révolution troublera ces superlicielles cordialités. Victor-Amédée III, quoique franc-maçon lui-même, et bien qu'il tînt en haute estime les noms (lu'il trouvait sur les registres de la Sincé-
IT7i-l79!£ il
rite, signifiera» « au commencement de la Révolution >, à un membre de cette loge — peut-être était-ce Maistre, — qu' c au moment où toute rt^unionest suspecte simplement comme réunion, • Il ne doit point s'assembler > ; et la loge, docile, ( iiverra son vénérable, le comte Frédéric de Bellegarde, donner à Sa Majesté c la parole d'honneur de tous les membres, qu'ils ne s'assembleront plus sans son congé* > : ainsi capitulera l'activité maçonnique de Maistre devant les alarmes de son roi. Les organisations révolutionnaires de Chambéry qui, d'accord avec la maçonnerie de risère et de l'Ain, prépareront le déracinement de la noblesse savoisienne, seront les prolongements authentiques, occultes, de cotte logo des Sept amù, où, dans les années qui précédèrent la Révolution, cette noblesse veniit affirmer sou amour de l'humanité.
Mais le mémoire que reçut en 1793 Viguet des b^toles atteste que Maistre n'admettait qu'avec
1. Albert Blanc, Mémcirts potitiqvetet eormpondan'^ étitlomatique de Joseph de Al.iw/re, p. 18 iParit. Uvy, 1SM . U comte Rodolphe de Maistre. daot ta notice biograph que (Œuvres, I, p viit), croit que la parole d hoooeur tat portée par Maistre; mais la lettre de Maistre, citée par BUÔe, «tt formelle au sujet de I envoi de Bi ll<-garde. Voir VeroMle. op. cil., p. ao-21 Dans le Mémoire à Vignei, MaitUe, rst^iyast de préciser le moment où la Sincérité cewa d« ■ tMembU r, écrit :
Si je ne me trompe, dans I été de 1791. •
beaucoup de réserves et beaucoup de nuances les origines maçonniques de certains épisodes révolutionnaires :
« Il est infiniment probable, notait-il, que la franc-maçonnerie a servi à la Révolution, non point, à ce que je pense, comme franc-maçonnerie, mais comme association de clubs.
De savoir si les deux loges bourgeoises ont été tâtées par celle de France pour entrer dans la Révolution, c'est une question très délicate, sur laquelle il n'est guère possible de répondre quelque chose de plausible. Je crois cependant pouvoir vous assurer que la masse, le corps des loges, n'ont jamais été tentés : cette démarche aurait été trop imprudente. Quant aux individus, la loge des Sept amis, surtout, en comptait plusieurs de très mauvais \ 11 est possible que les Français se soient adressés à eux, mais je ne vois pas ce que tout cela aurait de commun avec la Franc-Maçonnerie en général, qui date de plusieurs siècles, et qui n'a certainement, dans son principe, rien de commun avec la Révolution Française. »
1. Maistre cite nommément, en un autre endroit du mémoire, € un certain Debri, orfèvre, homme fort connu par sa démocratie ». Les recherches de M. Vermale, op. cit., p. 39-41, nous familiarisent avec ce personnage, qui fut, sous le régime jacobin, l'organisateur des fêtes civiques de Chambéry.
LN .11 ' ' \ 1! ! ^ : LE VOYAGE DE V^'-T"^- ^ ly^H
On accusait la maçonnerie de saper ^es puiainces terrestres; pendant longtemps» Maistre alhiit le nier, lui *[ui, dans les loges, n'avait jamais aspiré qu'à mieux connaître les puissances • élestes. Parler de cloison étanche entre l'élève (les Jésuites et l'adepte de l'association maçoniiique, entre le confrère de VAssomption et le irère de la Sincérité^ entre le catholique et le franc-maçon, serait ne point comprendre la conscience (le Maistre.
Dans le gros volume de Mélanges Bt commencé à Turin le 25 mai 1797, nous ne trouvons paa moins de vingt-cinq pages de citations, parfois accompagnées de brefs commentaires, du traité d'Origène contre Celse ; Maistre conclut, de ce
traité, qu' « Origène croyait à la magie en général, c'est-à-dire à la réalité d'une science qui peut mettre l'homme en communication avec des intelligences d'un ordre supérieur », et qu'Origène « croyait à une magie blanche, en sorte que cette science était bonne ou mauvaise, suivant le genre des esprits qu'on invoquait ». Maistre considère comme prouvé, par un passage d'Origène, que « le christianisme, dans les premiers temps, était une vraie initiation où l'on dévoilait une véritable magie divine » ; et parmi les objets de cette initiation, il cite en particulier l'âme des astres et la division des nations.
Recherches et polémiques s'agitaient, depuis deux cents ans, dans les deux confessions chrétiennes, autour de cette vieille discipline de VArcane, qui, du m' siècle au milieu du v% avait savamment gradué pour les catéchumènes la révélation progressive des mystères chrétiens et ajourné jusqu'au moment du baptême l'instant décisif de la pleine « illumination * » ; et des écrits comme ceux d'Origène, où se mêlaient tant bien que mal l'Évangile chrétien et certaines imaginations gnostiques, suggéraient la trompeuse
1. Sur le vrai sens de la discipline de l'arcane, voir Batiffol, Etudes d'histoire et de théologie positive, p. 3 à 41 i^Paris, Lecoffre, 1902).
idée d'une chrétienté primitive dans laquelle une élite d'initiés aurait entrevu certaines véritéa, supérieures au commun catéchisme. Maistre devait s'engouer d'une telle hypothèse : n'était-ce pat une nouvelle chiquenaude i\ ce philosophisme qui niait que Dieu eût jamais parlé au monde? Aux antipodes de Voltaire et des encyclopédistes, il se ph isait à penser, lui, que Dieu, dans un lointain pujsé, avait peut-être parlé plus précisément encore, et plus généreusement encore, que ne le croyait et que ne se le rappelait la foule humaine ; et il se faisait chercheur, en loge, pour surprendre ces autres échos de Dieu, épars et comme perdus.
Nous avons eu entre les mains de longues lettrea maçonniques adressées de Lyon à Maistre, en 1779 et 1780, par un Frère qui signe Ab Bremo (c'est Willermoz en personne) ; par un Frère qui signe Gaspard a Solibus (il s'agit de Savaron, visiteur général de la province d'Auvergne) ; et par un correspondant dont la signature a disparu, la fin de la lettre manquant. Ces messages sont dos sortes de dissertations philosophico-théologiques : de loin, on éclaire le Frère de Chambéry ; on lui annonce, le 9 juillet 1779, que Savaroii va lui porter deux instructions : c par leur secours, lui dit-on, dès que vous admettes du
fond du cœur les dogmes de l'existence de Dieu, de la spiritualité et immortalité de l'âme, vos doutes sur les autres points s'effaceront ». Maistre, en juin 1780, voudrait bien causer avec Willermoz ; et Savaron répond que celui-ci peut difficilement faire une absence, mais que Maistre, lui, pourrait venir passer une semaine. Nous devines que dans sa correspondance avec les Frères de Lyon, Maistre, parfois, dut se montrer sarcastique : un jour, paraît-il, mal persuadé de ce que ces Frères lui avaient confié sur Dieu, il s'égayait par « la comparaison d'un imbécile d'amiral qui, au lieu d'aller foudroyer ses ennemis avec son gros vaisseau, leur enverrait cent petits bateaux pour les amuser et se faire battre ». Ces plaisanteries choquaient son correspondant lyonnais, qui le sermonnait un peu : « Suspendez du moins, mon bien cher Frère, votre jugement là-dessus ; et ne vous permettez jamais de vous égayer sur ce que vous ne comprenez pas encore. Ce sera prévenir des regrets et peut-être des remords ». Et Maistre était invité à « méditer et approfondir les droits positifs de l'immense puissance de la volonté de tout être libre. »
<( Je consacrai jadis beaucoup de temps à connaître ces Messieurs, écrira-t-il en 1816; je fréquentai leurs assemblées ; j'allai à Lyon les voir
<le plus près •». I mi i ^<» ,hi i. i TSl.MnUlrc prit Cl! «ITrt la roulo do Lyon. L- > myslères il«' Ihthirgie qu'avait élaborés Martinoz l'a.Hqunli.H • lut furent tWi<lomnient révélés. L'cntro prenant Willermoz était eu effet très épris de ces mystèroii : il allait bientôt, quittant sa boutique, batailler pour eux, dans leconvont maçonnique de Wilhclmslmd, avec Tappui fraternel du duc Ferdinand do Brunswick et du landgrave Charles de liesse. Maistro se convainquit à Lyon que les martinistes — ainsi s'appelaient ces disciples de Martiuez Pasquaiis — < avaient des grades supérieum, inconnus mômes des initiés admis ù leurs assem- 1)1 ées ordinaires ; qu'ils avaient un culte, et de hauts initiés ou espèce de prêtres, qu'il» appi»laient du nom hébreux cohen' ». Rien de plus exact : Willermoz avait ajouté doux grados secrets aux six hauts grades du rite primitif, et les < élus coens >, dépositaires de la doctrine de Martinez Pasquaiis, prétondaient, |)ar certaines cérémonies, assujettir les < puissances et vertus
I Margcric, Le comte Jotph de Mûktrt, p. 431 (t*tris,
Sociétë bibliogrAphiqiio, 1882}.
'i. Sur cet énigmatiquc pertonoage. qui nt tût MOtdottleDi Juif, ni Portugais, mais d'origine catholique el probaMaamil dauphiDoisc, voir Gustave Bord. La fmmC'muçênmêrêt em France des oriçinet à 4845, I, p. 844-848. (Ptrit, NooTtlIe librairie nationale, 1908).