‹ La pensée religieuse de Joseph de Maistre; d'après des documents inéditsChapitre 13 sur 101 · Le Forestier, op. cit., p. 357 et · texte numérisé non relu

Le Forestier, op. cit., p. 357 et

2. Bulletin diocésain d'histoire et d'archéologie de Quimner, 1916, p. 217.

MAI8TRB AU DUC DE BRUItSWlCK (1781) : CB OU*BST LA MAÇONNERIE, CE QU'ELLE DOIT ÉTUI

Un Maistre ne pouvait longtemps demeurer un écolier : il eut bientôt une conception très personnelle du but de la maçonnerie» de son organisation, de ses devoirs. Un mémoire de soixante- (juatre pages, qu'il rédigeait en 178! pour le duc Ferdinand de Brunswick-Luneburg, grsnd-mattre (lo toutes les loges écossaises unies*, nous révèle

1. Sur ce personnage, qu'il ne faut pat confoo<lr« tTce le vaincu de Valmy, voir Le Foreaticr. op. cil , p. 175, D. I. Maistre a mis a son mt^moiro un titre tatio ainsi libelle : Ctlsissimo principi Ferdinando de Brunstriek^ in or^iné diUcti»stmo fratri A Vicioria, tiru qui tanli men$wrmm nomtmtêimpltnê, pacis artibus et belH juxta intignùf Acropam, fti«n Hmmii armis, virtutibu$ Uiustrat, hoc de rtfêrmmmdm bbtrûrum Imê^ morum societate tenlamen. gummi oèsf^im Urê momumtnhim n LKD. fratris tituio iuperbu* addictiuimus »erry$, ttmtê Josephu» Marit M..., in ord t'r. J. M. A Floribus. ( ambefli, A.

cette conception. L'idée, la forme, tout dans ce mémoire porte la griffe de Maistre. Brunswick voulait « porter l'ordre et la sagesse dans Tanarchie maçonnique » : en vue du prochain couvent de Wilhelmsbad, il avait, par circulaire, questionné les loges. Maistre remerciait le duc, l'encourageait : il lui paraissait beau qu'on proposât « à des hommes divisés par l'intérêt, par la jalousie nationale, par les systèmes politiques, religieux et philosophiques, de se réunir, de s'entendre, de signer un traité éternel au nom du ciel et de l'humanité ». Une à une, il allait passer en revue les questions qui devaient être soumises au futur couvent: « Qu'étions-nous? que sommes-nous? Avons-nous des maîtres? Devons-nous subsister? sous quelle forme? »

L'opinion d'un auteur anglais rattachant les francs-maçons aux architectes des anciennes cathédrales était exposée par Maistre avec quelque complaisance. Quant à l'autre thèse, qui les faisait descendre des Templiers, et qui avait abouti à la création d'une « multitude de grades faux, ou môme dangereux, inventés par la fraude ou le

R. s. M. 1781. En-dessous figurent en exergue trois vers de Perse :

Disciteqiiç, o miseri! Et remm cognoscite causas! Quid sumus f Et quidnatn victuin gignimur f Ordo Quis daturf Humana qua parte locatiis es in re f

caprice >, il estimait qu' c on no devrait pa> rw ôtro flatté >. Et sa plume, soudainement» lai^Mii entrevoir, oiulépit dosa réactioncontrole [tlnlM^M phisme, qu ayant lu les philosophes il les avait parfois retenus :

« Le fanatisme créa les Templiers ', et Tavarice les abolit... L'idée d'un moine soldat no pouvait germer qu*3 dans une tête du xu* siècle. Tous ces cbréUeos suivaient mieux fait de prier Dieu dans leurs paroissat; c'est bien à eux qu'il fallait dire :

j^^itne Dei sedes^ nisi terra, et pontu», et aer, £t cœlum et virtui ? IVumen quid qvteritur ultra ?

(LucaÎD).

Le discours préliminaire du livre du Pape, et le chapitre de ce môme livre qui s'intitule : Autres considérations particulières sur t Empire (t Orient, nous offriront, plus tard, de tout autres jugements sur les croisades. Mais dans ce long mémoire maçonnique, c'est I^ le seul passage où nous discernions encore l'influence du siècle sur la pensée do Maistre.

Il observait que c l'/n... ^rinitiation) était plus ancienne que les Templiers » ; et très net-

1. Quo en verdict du « philotophitme • Mt aujourd'hai par rhistoin>. c'est ce que prouveot les pages cooMcréM aoi origioea des Templiers par M. Victor Carrière daat ton Miloique et carttttmrc det Templt9r$ de Pr9winê (Farta, Cliaii»> . lOQ, 1919).

tementil concluait que, de ces Templiers, il fallait ne « rien laisser subsister », et même « proscrire tout ce qui peut tenir à la chevalerie... Qu'est-ce qu'un chevalier créé aux bougies dans le fond d'un appartement, et dont la dignité s'évapore dès qu'on ouvre la porte ? >

Avant d'aborder l'étude de « ce que nous devons être », Maistre énonçait deux « propositions préliminaires : »

« i° Los Frères les plus savants pensent qu'il y a de fortes raisons de croire que la vraie maçonnerie n'est que la science de l'homme par excellence, c'est-àdire la connaissance de son origine et de sa destination. Quelques-uns ajoutent que cette science ne diffère pas essentiellement de l'ancienne initiation grecque ou égyptienne.

2° Quel que soit le succès de nos recherches sur l'origine de la maçonnerie, on n'est pas moins décidé à s'occuper fortement des vérités sublimes, connues de Votre Altesse Sérénissime, à les fixer et à les propager dans Tordre, pour le bonheur de l'humanité. »

Les efforts pour établir l'identité des anciennes initiations païennes avec la maçonnerie ne pouvaient, d'après Maistre, « avoir aucun succès ». Que les mythes antiques rappelassent c l'immortalité de l'âme, le néant des dieux du peuple, et quelques vérités physiques et morales », il l'avouait sans peine, mais il observait, par ailleurs,

ta

] Il aux textes sur la spiritualité de l'Ame s'oppo-

jiient» dans les écrits des philosophât grecê et

itins, certains textes contraires, et que rimmor-

lité de Vkme n'était, pour beaucoup d'entre eux,

({ue « la résolution dans le grand Tout t. Maistrc,

tloquemment, rappelait à son corretpoodant

l'excellence du christianisme :

€ Ed général, nous tenons compte à l'antiquité de touM les efTorts qu'elle a faits pour s'approcher du vrai, et en cela nous sommes justes, mai:» il ne fallait pas se laisser aYeugler au point de méconnaître la ^(ipt^riorilé que nous a donnée l'ÉTaogile. Lorsque nous éprouvons un mouvement de respect en lisant le discours que l'hiérophante tenait aux initiés et l'hymne plus admirable encore <lu philosophe Cléuitlie, peut-être en serions-nous un peu moins frappés, -i nous voulions réfléchir que le mérite intrinsèque • I*' ces deux morceaux se réduit à exprimer en beaux vtMs grecs la première leçon de nos catéchismes...

Faisons-nous une généalogie claire et digne de nous. Attachons-nous enOn à l'Évangile, et laissons là l«'s folies de Memphis. Remontons aux premiers siècles de la loi sainte, fouillons l'antiquité ecclésiastique, interrogeons les Pères l'un après l'autre, réunissons, confrontons les passagee, prouYons que nous ommes chnHiens. Allons même plus loin, la vraie it'ligion a bien plus de dix-buit siècles.

Elle naquit le jour que naquirent les jours.

Remontons à l'origine des choses, et montrons par une tiliation incontestable que notre système réunit

au «lép<M primitif les nouveaux dons du Grand Réparat'ur. »

.1 0:3C dire qu' i ruvonir ces lignes devront faire vedette dans toute étude sur la pensée religieuse de Maistre. II a alors vingt-neuf ans ; il se laisse aller, dans cet écrit ésotérique, à penser tout haut; et ce qu'il propose à la franc-maçonnerie, c'est de se mettre à l'école du christianisme. On a parfois argué de certains textes de Maistre pour lui prêter je ne sais quelle nuance de conservatisme religieux, respectueux, sous toutes les latitudes, de tous les dogmes nationaux, et sous lequel se serait caché un demi-scepticisme. On se déclarait troublé, par exemple, par certaine page de V Étude sur la souveraineté, écrite en 1794. Maistre y parle « des hommes rares, véritables élus », auxquels Dieu « confie ses pouvoirs » :

« C'est une idée véritablement enfantine que de transformer ces grands hommes en charlatans, et d'attribuer leur succès à je ne sais quels tours inventés pour en imposer à la multitude. On cite le pigeon de Mahomet, la nymphe Egérie, etc.; mais si les fondateurs des nations, qui furent tous des hommes prodigieux, se présentaient devant nous, si nous connaissions leur génie et leurs moyens, au lieu de parler sottement d'usurpation, de fraude, de fanatisme, nous tomberions à leurs genoux, et notre nullité s'abîme-

rait devant lo caractère vicrù ({ui brillait sur leur front*. »

A m noiix devant Mahomot. à ^onoiix devant Numa ! Qu'était-ce i\ dire ? Touh le» dogmes nationaux, mémo ceux du paganisme» même ceux de rislam, étaient-ils donc aussi respectables pour le Homain de jadis ou l'Arabe d'aujourd'hui, que le catholicismo pour le Savoyard ou le Français ? II faut en finir avec cette légende d'un Maistre à moitié sceptique : le mémoire au duc de Brunswick la réfute avec éclat.

Im fait, lo polémiste qu'était Maistre, voyant qu(i Voltaire et les Encyclopédistes jetaient sur tous les prêtres de toutes les religions une suspicion d'imposture, inclinait en quelque mesure i les défendre toutes : c'était sa jouissance de s inscrire en faux contre les philosophes, et sa vi^iigcance, î\ l'issue d'un siècle qui avait voolo abolir le mystère des origines, prenait goût à les montrer mystérieuses, sous le voile même du niytho. Déclarer, comme il le fil dans les Consi-

1. Œuvres, I, p. 344-34S. — Dans un ruHeaz titiele de la i Connaissance, 1921, p. 33-41, intitulé : Dt la mmgit ému Im tue, dans les sciences et dan$ /« rtHaiom : Jêmpk é€ ■r et les ethnologues, M. Emile Bweaghem a rapprocM 1 s intuitions de Maistre sur let orlfiiiM d« U royauté Im r . I), rchcs do J.-6. Prater tor lec oombrmit cm d« tontei** rois, do roin-diouz, obserrét en Océaait, eo Amériqat, ta Afrique,

dérations j qu' « il n'est point de système religieux entièrement faux* », ce n'était nullement faire acte de scepticisme ; mais c'était considérer le mythe comme une déformation de la révélation primitive, comme la survivance d'un apport divin contaminée par la dégradation humaine, et comme un témoignage de l'enseignement universel de Dieu et du péché universel de la famille humaine; et si « folles » que fussent les opinions des païens, si « monstrueuses > que fussent leurs pratiques, Maistre jugeait possible de les « délivrer du maly>, pour « montrer ensuite le résidu vrai, qui est divin ^ ». Les industries d'une telle exégèse, favorisées par certains Pères de l'Eglise, lui permettaient de concilier très correctement avec sa foi catholique un demi-respect pour des faits religieux étrangers au christianisme. Un demi-respect seulement, rien de plus. Et gardons-nous de croire qu'il eût accepté d'assimiler le fait chrétien aux autres faits religieux. Brunswick, en lisant sa prose, put se rendre compte du contraire.

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