JEvires, V, p
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UN APPEL DE MAISTRE A LA MAÇONNERIE POUR LA RtONlOlf DK8 É0LI8K8 ; UN PROORAMMB d'ORQANISATIOU MA- «;ONN10UE.
Descendant de ces cimes, Maistre entretenait le due de co que devaient faire les trois grades maçonniques. Pour l'accès au premier grade — le grade inférieur — il voulait qu'on ne choisit que des gens dont on connaissait lea mœurs, € la Société regorgeant de caractères douteux »; et cela lui paraissait une imprudeoce, une impardonnable légèreté, de faire jurer aux candidats qu'ils croyaient à l'Évangile de saint Jean.
< Voilà unjeune homme qui n'a pas la moindre idée du vrai but de la maçonnerie, et qui peut-être ne croit pas en Dieu (car quelle supposition ne peut-on pas faire dans ce siècle?) Et vous allex lui demander brus
quement, au milieu de quarante personnes, s'il croit à l'Évangile... Sa réponse est souvent un crime. »
Et Maistre proposait, pour entrer en loge, une formule de serment qui n'impliquait que la croyance à la religion naturelle.
Le premier grade maçonnique, conquis moyennant cette formule, devait avoir pour but « les actes de bienfaisance en général, Tétude de la morale, et celle de la politique générale en particulier ». Maistre rêvait que dans chaque loge se créât un comité de bienfaisance, que la loge fût informée des traits de vertu et de patriotisme, qu'on les récompensât ; cette récompense, disaitil, « aurait quelque chose de républicain, qui pourrait intéresser ». Il voulait qu'on se mît à la piste du malheur, que tous les frères, successivement, fussent chargés d'une bonne œuvre :
<( Portez l'aumône vous-mêmes, c'est un bienfait. D'ailleurs ces sortes d'actes contribuent puissamment à notre perfection morale. L'homme n'est pas créé pour spéculer dans un fauteuil, et c'est en faisant le bien qu'on en prend le goût. »
Lps études sérieuses sur « la patrie », ses causes de détresse, ses moyens de régénération, devaient occuper, aussi, les maçons du premier grade; et le Maistre des Considérations et de l'Essai sur le
prinripr ^/r/tmiteur, pour qui la politique c»l une science expérimentale, se laisse pressentiri déjà, lorsqu'il dit ù Brunswick :
"^nr la pulitiqiio, on ne se perdra jamais en vains III >. Car la mtHaphysique de cotte science, et en générui tout co qui n'est pas clair et pratique, n*esi bon que pour amuser les écoles et le café. »
Pour passer du premier grade au second, Maistre exigeait un acte do foi. A ce stade, il convenait ([uo le maçon fût mis en présence do la divinité (lu Christ et de < la vérité de la révélation, qui en est la suite >, et qu'il fût mis en demeure de les € avouer hautement >. Car dans ce second grade, qu'ils n'atteindraient pas avant FÀge de trente ans, les frères n'auraient pas seulement à s'occuper d' € instruire les gouvernements » au sujet du bien public, mais ils devraient aviser à la c réunion de toutes les sectes chrétiennes > et à < tout co qui peut contribuer à l'avancement de la religion, à l'extirpation des opinions dangereuses, en un mot, à élever le trône de la vérité sur les ruines de la superstition et du pyrrhonisme. »
Superstition, pyrrhonisme : voih\ les deux fléaux dont en 1781 Maistre poursuit la ruine ; il ne s'acharnera, plus tard, que contre le second. Et la
fameuse page des Soirées de Saint-Pétersbourg sur la superstition* s'éclaire, nous semble-t-il, par quelques lignes inédites des Mélanges B, dans lesquelles Maistre commentait un ouvrage de l'anglais Robertson :
«Il est facile de prouver qu'un système quelconque de superstitions est plus réprimant et contient plus de vérités qu'un système quelconque de philosophie qui n'a nulle prise sur l'homme. Quant à la vérité, je ne sais de quel côté est l'avantage. Un poète me dit que Sisyphe roule sa pierre, etc. Cela est faux, d'accord; mais d'abord il n'y a pas de mal que je le croie ; en second lieu, ce fait particulier couvre une vérité très grande et très importante. Mais quand un philosophe ramasse toutes les forces de son esprit pour me dire magistralement : Post morlem nihil est, ipsaque mors nihil (Sénèque), c'est bien lui qui est dans l'erreur, et le poète est le véritable docteur. »
Le Maistre ultérieur, en définitive, stigmatisera dans le pyrrhonisme une insurrection humaine et cherchera dans la superstition un résidu divin ; le Maistre de 1781 ne voit encore là que deux erreurs humaines, auxquelles les maçons du second grade doivent s'attaquer.
Gomme dénouement de leur travail, Maistre n'escomptait rien de moins que l'unification de la
i. OEuvreSy V, p. 194-200.
« iirélioiité. Bossuet, un siècle plus tôt, avait tenté <lo s'y acheminer par de» ôbauchcs de colloques ou de correspondances théologiques ; Maistre oulait qu'on soUicitAt, pour ce but auguste, les ludes des loges maçonniques. Ecoutons-Io confier i ilrunswick, avec une ardente éloquence, ses angoisses de chrétien :
( Il serait bien temps, Monseigneur, d'effacer la honle de TEurope et de l'esprit humaiu. A quoi nous M^rt de posséihT une religion divine, puisque nous voas déchiré la robe sans couture, et que les adorateurs (lu Christ, divisés par l'interprétation de son
I ivre Saint, se sont portés à des excès qui feraient )U;^ir l'Asie? Après nous être égorgés pour nos
• logmes, nous sommes tombés, sur tout ce qui concerne
II religion, dans une indifTéreuce stupide que nous ppelons tolérance. Le genre humain est avili ; la terre
.1 fait divorce avec le ciel. Nos prétendus sages, ridi-
• ulcment Ûers de quelques découvertes enfantines, «lissertent sur Fair Uxe, volatilisent le diamant, .ipprennont aux planètes combien elles doivent durer, ^e pâment sur une peliln pélriticalion ou sur la trompe «l'un insecte, etc. Mais ils se gardent bien de déroger jusqu'à se demander une fois dans leur vie ce qu'ils tont, et quelle est leur place dans l'univers. 0 curcm (id ferras animtty et cœlettium inanei! (Perse.)
Tout est important pour eux, excepté la seule (hose importante... Ils ne savent attaquer la superstition que par le scepticisme. Imprudents qui se croient appelés à sarcler le champ des opinions
humaines, et qui arrachent le froment, de peur que l'ivraie ne leur échappe. Ils ont guéri nos préjugés, disent-ils. Oui, comme la gangrène guérit la douleur.
Dans cet état de choses, ne serait-il pas digne de nous proposer l'avancement du christianisme comme un des buts de notre ordre? Ce projet aurait deux parties, car il faut que chaque communion travaille par elle-même et travaille à se rapprocher des autres. Sans doute cette entreprise paraîtra chimérique à bien des Frères ; mais pourquoi ne tenterions-nous pas ce que deux théologiens, Bossuet et Molanus, tentèrent dans le siècle passé, avec quelque espérance de succès ? Le moment est encore plus favorable, car les systèmes empoisonnés de notre siècle ont au moins produit cela de bon, que les esprits à peu près indifférents sur les controverses peuvent se rapprocher sans se heurter : il faut être de nos jours versé dans l'histoire pour savoir ce que c'est que l'Antéchrist et la prostituée de Babylone. Les théologiens ne dissertent plus sur les cornes de la Bête; toutes ces injures apocalyptiques seraient mal reçues aujourd'hui. Chaque chose porte son nom : Rome même s'appelle Rome, et le Pape, Pie VI.
Jamais cette réunion n'aura lieu tant qu'elle se traitera publiquement. La religion ne doit plus être considérée de nos jours que comme une pièce de la politique de chaque État, et cette politique est d'un tempérament si irritable! Dès qu'on la touche du bout du doigt, elle entre en convulsion. L'orgueil théologique fera naître de nouveaux obstacles, en sorte que cette grande entreprise ne peut se préparer que sourdement. Il faut établir des comités de cor-
^pondanco, composés partout dos prètros <1ch dilTë- . utes communions quo nous aurons agrégén et iiiiti(^8.Nou8 travaillerons lentement mais sûrement... ' xntno, suivant Tox pression énergique d*un ancien ' ro, l'univors fut autrefois twrprii de se trourer ien, il faudrait querles chrétiens modeniet se troui^sont surpris de so voir réunis.
11 n'est pas douteux quo l'ouvrage devrait corninoncor par les catholiques et les luthériens d*Aag»- >urg, dont los symboles no dilTèrent pas prodigieainont. Quant aux calvinistes, s'ils sont de kK>one i, ils doivent convenir qu'ils ont défiguré le christianisme ; ainsi c'est à eux de nous faire des sacrifices. »
Voil;\ dans quels termes précis et avertis Maistro • lôvoloppait à Brunswick cet étrange songe : tous Us maçons du second grade, dons le monde (iitit r. iiavaillant à réaliser, sur dea aatises autlieiiliqucincnt chrétiennes, l'imprescriptible programme du Christ : que tous soient un!
Tout en mémo temps, Maistre voulait quo les I rères de ce grade s'occupassent de c l'instruction lit s ij^ouvornements ». Nous augurons, déjà, le lutur apologiste de c l'instinct royal > et de la Itonne volonté des souverains, lorsque nous le voyons dire à Brunswick :
€ Nul prince ne veut le mal, et s'il l'ordoooe il est trompé» En détestant les agents secondaires de
l'injustice, on se contente presque toujours de plaindre la cause première. >
Il apparaissait à Maistre que les maçons du second grade pourraient exercer je ne sais quelle influence pédagogique pour que cette souveraineté politique, qui naturellement tend vers le bien, s'y acheminât. Maisi il pressentait un péril, et pour y couper court il écrivait sommairement : « Cabaler n'est pas faire le bien; jamais la Société n'accordera sa protection à l'ambition d'un Frère ». Maistre se refusait à concevoir une loge comme un essai de République des camarades.
Il augurait que la plupart des Frères que leurs lumières et leurs talents auraient rendus propres au second grade, passeraient infailliblement au troisième, parce que « tout homme entraîné vers les croyances chrétiennes sera nécessairement ravi de trouver la solution de plusieurs difficultés pénibles dans les connaissances que nous possédons ». Or, cette solution, c'est au maçon du troisième grade qu'elle était promise. La révélation de la révélation, le christianisme transcendant, tel était le but de ce grade. Et Maistre voulait que, parvenus à ces altitudes, les maçons demandassent à l'antiquité des deux Testaments com-
ment ollo entendait les allégories sacrées. Saint Anastase le Sinaite et Moïse Bar Cepha, Josèpbe ot Malmonide, étaient cités à Brunswick comme d inrontestûbles témoins de cet antique allégo- I ismo, pour lequel c tenaient », d'après Maistre, « tous les premiers chrétiens », et que d'ailleurs, ajoutaicnt-il, ils < poussaient trop loin* ». Il lui semblait que dans un renouveau de ce sens allégorique on trouverait des armes victorieuses ( ontro les écrivains modernes qui s'obstinaient à lie voir dans l'Écriture que le sens littéral. On (lirait que Maistre, ici, vise Voltaire, et qu'il (I(;niandc aux maçons du troisième grade de meubler un arsenal pour riposter aux audaces de la Bible enfin expliquée. Et déjà, il les entrevoyait tous à l'œuvre, les uns s'enfonçant courageusement dans les études d'érudition, d'autres dans la contemplation métaphysique ; et puis il ajoutait : € Que d'autres encore, et plaise à Dieu qu'il en existe beaucoup, nous disent ce qu'ils ont appris
1. Cet lignes de Maittre sur rall^goritroe niarqoeot irèi exact des nuances. C.oraracnt les iodicaUoi Nouveau Testament sur les allégories de l'Aoei«i d«vmi«at induire les premiers chrétiens, sans préjudice pour le ttas littéral et historique, à la recherche des teot alléforiqoet, tl
mmeut l'Ecole d'Aleiandrie poussa trop loin ceUe recherche. (>st de quoi l'on peut se rendre compte dans l'article de M. Mangenot sur les allégories bibliques [Dictionnaire d* Ihé^ logie catholique, t. I, p. 833-â36\
de cet Esprit qui souffle où il veut, comme il veut, et quand il veut ». Évidemment il espérait que par une gracieuse condescendance envers certaines spéculations conquérantes, l'Esprit dirait à certains privilégiés des choses nouvelles, ou leur redirait des choses anciennes.
Maistre traitait une dernière série de questions : la forme de gouvernement à adopter dans les loges, leur code, leurs règlements intérieurs. Il ne voulait pas d'absolutisme, mais pas de démocratie non plus, car « elle n'a pu s'établir et subsister que dans les petits Etats * ». Il rêvait d' « un centre où tous les rayons aillent aboutir » ; et ce centre, il le définissait ainsi : « le gouvernement d'un seul, modifié par d'autres pouvoirs ». Il continuait :
« Si l'on voulait un excellent modèle d'un régime de cette espèce, on le trouverait dans l'autorité que le Pape exerce sur les Églises catholiques ; on ne croit pas qu'il soit possible d'imaginer rien de mieux. Bien entendu qu'on n'entend parler que des pays où cette puissance est resserrée dans de justes bornes, tels que la France, l'Autriche depuis peu de temps, et le pays où ceci est écrit. »
Nous savions déjà, par certaines lettres de
1. On retrouve celte idée dam les ëcrilg ultérieurs du philosophe politique.
|ue le Sénat de Savoie — ce Sénat cpii tontré d'une malveillance notoire pour la bulle Unigenitus et pour les droits de la papauté sur la nomination des évèques*, avait été pour le jeune magistrat une école de gallicanisme. J'ai été c membre pondant vingt ans d'un Sénat gallican 1, dira-t-il plus tard au comte do Marcellus* : et lorsqu'il voudra remontrer à Blacas que, pour étni attaché à l'Égliso catholique, il n'est pas ino ns attaché à la < souveraineté européenne », I est en toute sincérité qu'il déclarera avoir < connu, étudié et fait exécuter les libertés de l'Église gallicane », avoir « tenu la balance ferme et fort bien su faire rentrer les prêtres dans leur rorde lorsqu'ils voulaient en sortir », et pouvoir <iès lors passer, en l'espèce, pour un esprit <c tempéré' ». Encadré dans un organisme d'État, Maistre substitut, Maistre sénateur, envisageait tout naturellement les choses d'Église du point
1. Buroier, Histoire du Sénat de Sac<rie, II, p. 116 et 169 et suiv. (Chambëry, Puthod, 1865).