PREMIÈRE PARTIE
AU LIT DB MORT d'UNB MÈRE : PLAIDOYER POOII LA
rnOVIDENCE — LES HEURTS DE l'eSPRIT DO SlftCLB
CONTRE l'esprit DB TRAOITIOU
C'est au lit de mort de sa mère, en juillet 1774» que pour la première fois nous entrevoyons, k répreuve, la religion de Maistre. On peut avoir foi dans les actes qui coïncident avec des heures de souffrance : l'Âme alors, dénudée parce que déchirée, ne se ment point à elle-même, ni à
autrui, ni à Dieu. Maistre, devant la dépouille maternelle, fit ses débuts comme avocat d'office de la Providence. Un ami, le chevalier Roze, nous a décrit l'émouvante turbulence de ce deuil de famille, en termes qui nous rappellent que nous sommes au siècle de Greuze. Voilà M. Maistre, le président, « couché en désordre sur un canapé, » et cinq de ses dix enfants, autour de lui, « poussant des cris perçants, » et Jozon — c'est notre Maistre — <( se jetant sur le corps de son père, cherchant à le consoler. » Une des filles. Jeannette, faisait contre le Ciel des imprécations que le chevalier Roze trouvait sublimes. Mais le Ciel rencontrait un vengeur : « Jamais conversation ne fut plus forte, plus énergique, que celle qu'il y eut entre Jeannette et son frère sur la Providence, dont il voulait justifier la sagesse qu'elle attaquait*. » Jeannette n'avait pas douze ans, Joseph en avait vingt et un. Toute sa carrière de penseur s'insère entre cette veillée funèbre et les Soirées de Saint-Pétersbourg ou entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence, que dès 180G il déclarait rouler depuis longtemps dans sa tête*, et que sa mort laissera inachevées.
\. Degcosleg, Joseph de Maistre avant la Révolutioity I, p. 127- 128 (Moutiors, 1894).