Œuvres, X, p. 112 (leUre à Mgr de La Fare
Maistro croit, même parmi les aiïros du deuil, <[uo c.v quo Diou fait est bien fait. Il y a des douleurs qui se révoltent; d'autres s'unisseot mystiquement aux soufTranres du Giiristoudo la Madone» et trouvent, dans cette solidarité d'épreuves, la force d'accepter; le plus graud nombre oscillent, lamentablement pantelantes, entre la révolte et l'acceptation. La première grande douleur de Maistre échappe à ces classifications. Celle-lÀ s'agenouille devant Dieu, parce que Dieu est un souverain, et qui ne peut être que sage ; elle se rousidère comme un détail du gouvernement divin, et no permet pas qu'on attaque ce gouvernement-là ; elle n'est encline ni à la rébellion ni aux pieux élans d'abandon ; elle est loyaliste, elle ('st ce que doit être la douleur chez un sujet do Dieu. Ce jeune homme qui pleure, mais qui ne veut pas qu'on ose incriminer, pour ses pleurs, la responsabilité du Très-Haut, annonce déjà le futur apologiste des conseils divins et de l'obéissance humaine.
Il fut l'élève des Jésuites, que disperse et supj>rime, en cette même année, un ouragan venu do Rome. Il leur doit de bien connaître le catéchisme, dont plus tard il dira les richesses à ses c frères » des loges. Il leur doit son entrée dans la grande congrégation de Notre-Dame de l'Assomption ,
dite aussi congrégation des Nobles ou des Messieurs, édifiant groupement qui, tant que les Jésuites purent s'en occuper, ménageait à ses membres, périodiquement, des retraites spirituelles de neuf jours. Simultanément, depuis l'âge de quinze ans, il appartient, tout comme son père, à une autre confrérie, celle des Pénitents Noirs, qui quatre fois Tan, par leurs processions humiliées et lugubres, rappellent à la cité savoyarde la proximité du trépas et le néant de la vie, et qui passent auprès des condamnés à mort la nuit précédant l'exécution. Voilà le cadre où s'insère et se conserve la vie religieuse de ce jeune homme, avec des intransigeances, des susceptibilités, dont sa sœur Jeannette, trop amère contre Dieu, sentit l'éloquente révolte.
Mais le xviii" siècle français cognait aux portes de la Savoie, il y entrait. Nous avons le catalogue d'une bibliothèque de sénateur savoyard : tout le philosophisme des bords de la Seine, à commencer par Y Encyclopédie y y bravait la poussière des rayons*. Lisons les conclusions juridiques du jeune substitut Maistre sur des questions de banalités ou de biens communaux ; elles trahissent un certain esprit autiféodal, qui s'épanche même,
l. Descostei, op. cit., I, p. 149.
une fois, en une sortie virulente contre 1' • anarchie » du moyen Âge, « la féroce indépendance des nobles, l'influence illimitée du clergé, l'ignorance des uns et des autres * : » c'est avec les yeux de son siècle que Maistre regarde ce passé. Asseyons-nous au Sénat de Savoie, pour applaudir aux harangues d'apparat dans lesquelles sa toilette oratoire se règle sur la mode du temps : Éloge de Victor-Amédée III (1775); Discours sur la Vertu (1777); Discours sur le caractère extén\*ur du magistrat (1784). Le voilà s'enthousiasm.int pour le souverain qui, t amenant par la m.iin la vraie philosophie, lui ordonne de souffler sur les vieilles formules ; » s'enthousiasmant pour ce peuple qui, là-bas en Amérique, se soulève*. Nous sommes encore loin de l'audacieuse page des Considérations qui semble vouer à la mort, comme une improvisation humaine, la ville de Washington'.
Le Sénat savoisien et le genre humain n'ont pas connu le même Maistre : sa notoriété locale et sa célébrité universelle n'ont pas eu les mêmes assises. Ses pages les plus fameuses de philoso-