‹ La pensée religieuse de Joseph de Maistre; d'après des documents inéditsChapitre 41 sur 101 · Œuvres, X, p · texte numérisé non relu

Œuvres, X, p

i PiSIQNATION MAITRESSE D'éOOlTÉ : LES IDÉES DE MAISTRE SOR NAPOLEON, SUR LA FRANCE, SUR LA CONTRE-RivOLUTlON.

Soumis, Maistrc Tétait, quelque rude que fût 1 épreuve lorsque l'instrument de cette épreuve s'appelait Napoléon et avait à son service la vaillance française; et sa résignation même, en le rassérénant, l'aidait à mieux juger l'homme et le peuple par lesquels il se sentait meurtri.

Napoléon, par surcroît — Maistro croyait le savoir — ne haïssait aucun homme en Europe autant que le roi de Sardaigne, le souverain légitime de Maistre^ Et cependant il entre de l'admiration dans la curiosité qu'inspirait à Maistre c le

1. Lettre inédite de Maistre, 2S mai 1808, publiée par Maodoul, op. cit., p. 49, 0. 3.

no LA PENSÉE RELIGIEUSE DE JOSEPH DE MAISTRE

cœur à trente-six mille plis de ce sombre insulaire* », et dans les soubresauts de haine auxquels il s'abandonna. Qu'il le traitât de champignon impérial ou de colosse, de grand diable ou de nouvel Attila, il ne pouvait se défendre de confesser, en présence du plus « fameux, du plus terrible, du plus heureux brigand » qui eût peut-être jamais existé, que cet autre « Tamerlan », constamment «tiré des mauvais pas par un diable gardien, » n'était point un usurpateur ordinaire. Qu'était donc Napoléon? Un grand et terrible instrument entre les mains de la Providence*.

« A Domino factura est istud, et est mirabile in oculis nostris. Nous en verrons bien d'autres, si le Seigneur n'y met ordre ^^ ». Voilà comment Maistre, dès le 29 juin 1796, dans une lettre au marquis de Sales, commentait les toutes premières victoires de Bonaparte ; il augurait déjà qu'on en verrait bien d'autres. Dix ans plus tard, après léna, il tentait d'expliquer pourquoi tout cela s'était vu, se voyait :

« Le roi de France pouvait-il descendre de son trône pour venir conturber les docteurs d'Allemagne,

1. Maistre à D'Avaray, 13 novembre 1797 (Daudet, Joseph de Maistre et Blacas, p. 33. Paris, Pion, lUOS).

2. Œuvres, IX, p. 195; X, p. 44 et 18; XII, p. 156 et 270: X, p. 453: XII. p. 194; XI, p. 195 et 97.

3. Descostes, Joseph de Maistre pendant la Révolution, p. 631.

1782-18il 111

déchirer lo Irailé do Wo.stpUalio, arracher le scoptra aux sans-culotles do Berlin, casser l'épouvanUblo mariage fait au xvi* siècle entre la souveraineté et le

I>rot08tanti8me * »?

On croirait lire une liste de gros travaux que Dieu réputait urgents, et pour lesquels il avait commis, du haut de son ciel, un mandataire inconscient dénommé Napoléon, < immense zéro, nullité toute-puissante i chargée de c balayer la place pour les architectes futurs *. »

Vn jour, cet instrument divin surgissait jusqii ( Il Russie, et Maistre écrivait : « Il n'y a derrièro nous que le Spitzberg'. > Mais l'instrument, à ce moment même, était tout proche d'être brisé. € Dieu s'en est mêlé, interprétera Maistre ; et I IL II ne nous empêche de nous écrier avec Bossuet : Gloire du Seigneur, quel coup tu viens de frapper! Je ne vois rien d'égal dans l'histoire... Jamais Dieu n'a dit aux hommes d'une voix plus haute et plus distincte : < C'est moi^ ». La Révolution et Napoléon avaient fait des besognes que les rois n'eussent pas su faire, et Maistre eotre-

' 1. Maistre à Blacat, 3 Juillet 1811 (Daudet, op. cit,, p. ir7- 128).

:. GKuvres, XI. p 333.

; Œuvres, XII, p. 241.

Maistre à Blacns, 24 décembre 1812 (Daudet, op. cti., 2l0i; Œuvres, XII, p. 344. M. Bertbier, op. cit., p. 115, uiuutro comment en dëûnitive Maistre fut plut Juste que Tolstoï pour Napoléon.

voyait que par leur entremise, et par des voies connues de lui seul, Dieu travaillait pour l'unité catholique, pour la papauté.

Voilà qu'ainsi la France, même pécheresse, se trouvait promue à la dignité de collaboratrice de Dieu. Sur les cimes mêmes où Maistre voisinait avec la Providence, sa pensée s'imprégnait de sérénité. En s'exaltant, le regard de ce passionné devenait impartial. Pour le Maistre des Lettres savoisienneSy la France était surtout une « funeste voisine », affligée, par surcroît, d'un vice intellectuel qui l'amenait à « établir sur des aperçus vagues, sur des demi-lueurs, ce qu'elle appelait des vérités générales, et à conclure, ensuite, à perte de vue* ». Mais pour le Maistre des Considérations, elle était devenue, dès 1796, une nation prédestinée, pourvue par Dieu d'une mission politique et d'une mission religieuse. La mission politique, Maistre la définissait ainsi : « Les Français sont destinés par la Providence à frapper d'une manière plus ou moins décisive toutes les puissances qui menacent l'indépendance des autres », et il citait Attila, les Sarrasins, l'Autriche*, nous ajouterions aujourd'hui : Guillaume IL C'était original d'affirmer cette destinée

1. Clément de Paillette, op. cit., p. 251. •J. Œuvres, XII, p. 324.

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do la Franco, à l'heure où l'Europe, et le roi de Sardaigno tout le premier, tremblaient devant les aigles napoléoniennes. Mais l'apparent paradoxe se prolongeait : la France pouvait faire «ouvre < satanique >, compromettre le Pape ou bien lenchatner, montrer à l'Europe, sous ses drapeaux vainqueurs , des armées presque impies* : Maistre, les yeux fîxéssur ce qu'il appelait f les deux bras de la France : sa langue et son esprit de prosélytisme* >, maintenait et proclamait la vocation de cette nation : être à la tète (lu système religieux'.

Le châtiment même qui pesait sur elle, et qui H i^ortait de toutes les règles ordinaires », attestait que le délire de la maladie n'interrompait que momentanément ses destinées, et que Dieu voulait l'y ramener « par des moyens terribles > ; et les répercussions de ce délire sur l'univers, tout ce ang qui coulait depuis Calcutta jusqu'à Tornéo, témoignaient que le vide laissé par la maison de b'rance était un gouiïre *.

Maistre savait bien que, le français étant sa

1. Sur cette impiété des armées DapoléODieooe« daot Motcou. voir Œuvres, XII, p. 306; et cf. L^oo Mirot, Un tém<rin de la campagne de iiuuie, l'abbe Adrien Surugue, p. 34*35 vParit. Champion, 1914'.

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