‹ La pensée religieuse de Joseph de MaistreChapitre 14 sur 109 · Œuvres, IX, p · texte numérisé non relu

Œuvres, IX, p

vint dans ce petit monde des loges savoisiennes, porteur d'un message nouveau. Ancien commissaire des guerres au service de l'Angleterre, ce Schubart, (( sachant que l'aimant le plus sûr d'attirer les hommes est l'intérêt », apporta dès 1774 de beaux projets de tontines, qui permettraient aux Frères des loges d'avoir tour à tour, leur vie durant, de lucratives pensions ^ Le rite qu'il proposait était le rite écossais, détaché vers 1735 de la maçonnerie anglaise, et qui, enrichi et remanié dans les loges allemandes, avait acquis un surcroît de mystère par la création de nouveaux grades secrets, un renouveau d'éclat par l'amusante prétention de se rattacher aux Templiers, et des séductions imprévues, grâce aux combinaisons financières de Schubart^. En 1771, un autre Allemand, le baron de Weiler, avait inauguré en France, en faveur de ce rite, une vigoureuse propagande : le Directoire écossais ou Réforme du Nord s'organisait en provinces de Bourgogne, d'Occitanie, d'Auvergne, avec Strasbourg, Bordeaux, Lyon, comme capitales. Et Maistre va

1. Verraale, op. cil., p. 9. Les documents des Trois Mortiers nomment ce personnage Scuback; M. Vermale, dans un travail qu'il destine aux Annales révolutionnaires et dont il a bien voulu nous donner la primeur, établit son identité avec Schubart.

2. Le Forestier, les lllumint's de lUirière et la franc-maçonnerie allemande, pp. luC-lCG (l'aris, Hacljette, 19!o;.

nous dire, dans son Mémoire à Vignet, comment Chambéry fut conquis :

Les francs-maçons de Lyon projetèrent d'établir une loge semblable à Chambéry; ils entrèrent donc en négociation au moyen d'une personne de confiance qui connaissait les deux villes. On fit des propositions. Et, enfin, sept personnes seulement, dont trois gentilshommes, furent choisies pour être les chefs et les fondateurs de la Réforme. De même, quatre seulement, dont trois gentilshommes, eurent la confiance pleine et indéfinie de Lyon. Ces quatre personnes firent successivement le voyage de Lyon pour s'instruire à la source. Deux d'entre elles y sont même retournées d'autres fois '.

Les documents publiés par M. Vermale confirment ce texte et l'illustrent, car ils témoignent que, le 30 avril 1778, s'ouvrit à Chambéry la loge écossaise de la Sincérité, et que seize Frères des Trois Mortiers, parmi lesquels Maistre, prirent congé de la maçonnerie anglaise pour pratiquer le rite nouveau. Ce fut vers Lyon qu'ils s'orientèrent, comme vers une métropole spirituelle.

1. C'est au milieu des bourrasques de 1793 que Maistre feuilletait ainsi ses souvenirs; très pr<jcis quant aux faits, ils étaient plus incertains quant aux dates. « Il y a douze ans plus ou moins », dit-il à propos du voyage en France du baron de Weilcr, qu il appelle « Wehler », et de l'introduction du rite écossais à Chambéry; sa mémoire lui présentait ces faits comme plus récents qu'ils ne l'étaient en réalité.

L'activité merveilleuse d'un simple mercier, Willermoz, faisait alors de Lyon le chef-lieu suprême du rite écossais pour la France tout entière : cheflieu vraiment rayonnant, et qui même allait étendre au delà des frontières son influence illuminatrice. Car à Lyon siégeait le « collège métropolitain de France », formé de <( chevaliers grands profès » ; et des liens étroits rattachaient à cette cime une sorte de « classe secrète, de grade suprême », fonctionnant à Chambéry sous le nom de « collège particulier », et comprenant quatre (( grands profès, chevaliers maçons de l'ordre bienfaisant de la cité sainte », — quatre, pas un de plus, dont la mystérieuse dignité demeurait ignorée des profanes et dont les mystérieuses lumières étaient refusées à la conimune plèbe maçonnique. Or l'un de ces quatre, qu'affublait le nom gracieux de Josephus a Floribus, n'était autre que Maistre. « La Sincérité, écrira-t-il plus tard à Vignet, était une loge aristocrate, tout ce qu'il y avait de mieux à Chambéry dans toutes les classes » ; et il notera que les généreuses aumônes de cette loge faisaient « grande impression », et que la « sobriété des repas » la distinguait.

Dépités d'une telle concurrence, les maçons demeurés fidèles aux Trois Mortiers décidèrent qu'aucun d'entre eux ne rendrait visite aux trans-

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fuges qui peuplaient la Sincérité. Mais ces transfuges ne demeurèrent pas des isolés ; car un troisième pouvoir maçonnique s'installait, avec lequel ils allaient bientôt fraterniser. Le Grand Orient de France, qui avait en 1769 fondé à Ghambéry une loge bientôt sommeillante, fut en 1785 invité à la ranimer : « sept particuliers de Ghambéry » se déclaraient tout prêts à se grouper maçonniquement, sous le vocable des Sept amis^. De Paris, on demanda des renseignements aux membres de la Sincérité.

« Geux-ci furent d'avis — nous reprenons le récit ultérieur de Maistre à Vignet — que si on livrait l'institution aux classes trop peu relevées de la société, il arriverait infailliblement qu'elle finirait par tomber dans les classes infimes, et que ses sociétaires ne manqueraient pas de se faire connaître un beau jour par quelque insigne polissonnerie. »

Dans le libellé de leur réponse, cependant, les patriciens de la Sincérité se montrèrent prudents ; ils déclarèrent simplement « qu'aucun des frères de la Sincérité ne pouvant connaître aucun des Sept amis, ils n'étaient pas dans le cas de donner

\. Dans le mémoire à Vignot, Maistre, toujours incertain des dates, dit : «' En 1788. à peu près ». Mais la date 1785 résulte des registres compulsés par M. Vermale.

aucune instruction sur leur compte ». A quoi Maistre observe, dans son Mémoire à Vignet, que « si les Français avaient eu du bon sens, il y en avait assez pour faire rejeter la demande ». Mais le Grand Orient de France accepta de constituer les Sept amis y lesquels distribuèrent la lumière à deux autres loges, en deux autres coins de Savoie ; et la Sincérité, faisant contre mauvaise fortune bon visage, daigna se montrer cordiale. Les registres des Sept amis, aux dates du 3 décembre 1787, du 24 avril 1788, du 3 mars 1789, du 24 avril 1789, mentionnent la visite de Maistre, délégué par la Sincérité avec quelques-uns de ses « frères », qui se trouvent être, parfois, des intimes de la famille Maistre, comme Roze ou comme Salteur.

La Sincérité prenant ses ébats maçonniques parmi les plâtres fraîchement essuyés des Sept amis, c'était la noblesse savoisienne faisant des politesses à la roture. « L'égalité, explique cependant M'iistre à Vignet, n'était que dans les mots : toute cette Frérie n'influait exactement point sur la distinction des états dans la société. »

La Révolution troublera ces superficielles cordialités. Victor-Amédée III, quoique franc-maçon lui-même, et bien qu'il tînt en haute estime les noms qu'il trouvait sur les registres de la Sincé-

ritéy signifiera, « au commencement de la Révolution », à un membre de cette loge — peut-être était-ce Maistre, — qu' « au moment où toute réunion est suspecte simplement comme réunion, on ne doit point s'assembler » ; et la loge, docile, enverra son vénérable, le comte Frédéric de Bellegarde, donner à Sa Majesté « la parole d'honneur de tous les membres, qu'ils ne s'assembleront plus sans son congé* » : ainsi capitulera l'activité maçonnique de Maistre devant les alarmes de son roi. Les organisations révolutionnaires de Chambéry qui, d'accord avec la maçonnerie de l'Isère et de l'Ain, prépareront le déracinement de la noblesse savoisienne, seront les prolongements authentiques, occultes, de cette loge des Sept amis, où, dans les années qui précédèrent la Révolution, cette noblesse venait affirmer son amour de l'humanité.

Mais le mémoire que reçut en 1793 Vignet des Etoles atteste que Maistre n'admettait qu'avec

1. Albert Blanc, Mémoires politiques et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre, p. 18 ;Paris, Lévy, 1858). Le comte Rodolphe de Maistre, dans sa notice biographique (Œuvres, I, p. viii), croit que la parole d'honneur fut portée par Maistre; mais la lettre de Maistre, citée par Blanc, est formelle au sujet de lenvoi de Bellegarde. Voir Verraale, op. cit., p. 20-21 Dans le Mémoire à Vignet, Maistre, essayant de préciser le moment ofi la Sincérité cessa de s'assembler, écrit : « Si je ne me trompe, dans 1 été de 1791. >>

beaucoup de réserves et beaucoup de nuances les origines maçonniques de certains épisodes révolutionnaires :

(( Il est infiniment probable, notait-il, que la franc-maçonnerie a servi à la Révolution, non poiat, à ce que je pense, comme franc-maçonnerie, mais comme association de clubs.

De savoir si les deux loges bourgeoises ont été tâtées par celle de France pour entrer dans la Révolution, c'est une question très délicate, sur laquelle il n'est guère possible de répondre quelque chose de plausible. Je crois cependant pouvoir vous assurer que la masse, le corps des loges, n'ont jamais été tentés : cette démarche aurait été trop imprudente. Quant aux individus, la loge des Sept amis, surtout, en comptait plusieurs de très mauvais \ Il est possible que les Français se soient adressés à eux, mais je ne vois pas ce que tout cela aurait de commun avec la Franc-Maçonnerie en général, qui date de plusieurs siècles, et qui n'a certainement, dans son principe, rien de commun avec la Révolution Française. ))

1. Maistre cite nommément, en un autre endroit du mémoire, « un certain Debri, orfèvre, homme fort connu par sa démocratie ». Les recherches de M. Vermale, op. cit., p. 39-41, nous familiarisent avec ce personnage, qui fut, sous le régime jacobin, l'organisateur des fêtes civiques de Charabéry,

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