EN QUKTE DE L AU-DELA : LE VOYAGE DE MALSTRE A LYON
On accusait la maçonnerie de saper les puissances terrestres; pendant longtemps, Maistre allait le nier, lui qui, dans les loges, n'avait jamais aspiré qu'à mieux connaître les puissances célestes. Parler de cloison étanche entre l'élève des Jésuites et l'adepte de l'association maçonnique, entre le confrère de l'Assomption et le frère de la Sincérité, entre le catholique et le franc-maçon, serait ne point comprendre la conscience de Maistre.
Dans le gros volume de Mélanges B, commencé à Turin le 25 mai 1797, nous ne trouvons pas moins de vingt-cinq pages de citations, parfois accompagnées de brefs commentaires, du traité d'Origène contre Gelse ; Maistre conclut, de ce
traité, qu' « Origène croyait à la magie en général, c'est-à-dire à la réalité d'une science qui peut mettre l'homme en communication avec des intelligences d'un ordre supérieur », et qu'Origène « croyait à une magie blanche, en sorte que cette science était bonne ou mauvaise, suivant le genre des esprits qu'on invoquait ». Maistre considère comme prouvé, par un passage d'Origène, que (( le christianisme, dans les premiers temps, était une vraie initiation où l'on dévoilait une véritable magie divine » ; et parmi les objets de cette initiation, il cite en particulier l'âme des astres et la division des nations.
Recherches et polémiques s'agitaient, depuis deux cents ans, dans les deux confessions chrétiennes, autour de cette vieille discipline de VArcane, qui, du iii° siècle au milieu du v% avait savamment gradué pour les catéchumènes la révélation progressive des mystères chrétiens et ajourné jusqu'au moment du baptême l'instant décisif de la pleine « illumination * » ; et des écrits comme ceux d'Origène, oti se mêlaient tant bien que mal l'Evangile chrétien et certaines imaginations gnostiques, suggéraient la trompeuse
i. Sur le vrai sens de la discipline de l'arcane, voir BatilTol, Etudes d'histoire et de théologie positive, p. 3 à 41 (Paris, Lecoffre, 1902).
idée d'une chrétienté primitive dans laquelle une élite d'initiés aurait entrevu certaines vérités, supérieures au commun catéchisme. Maistre devait s'engouer d'une telle hypothèse : n'était-ce pas une nouvelle chiquenaude à ce philosophisme qui niait que Dieu eût jamais parlé au monde ? Aux antipodes de Voltaire et des encyclopédistes, il se plaisait à penser, lui, que Dieu, dans un lointain passé, avait peut-être parlé plus précisément encore, et plus généreusement encore, que ne le croyait et que ne se le rappelait la foule humaine ; et il se faisait chercheur, en loge, pour surprendre ces autres échos de Dieu, épars et comme perdus.
Nous avons eu entre les mains de longues lettres maçonniques adressées de Lyon à Maistre, en 1779 et 1780, par un Frère qui signe Ab Eremo (c'est Willermoz en personne) ; par un Frère qui signe Gaspard a Solibus (il s'agit de Savarou, visiteur général de la province d'Auvergne) ; et par un correspondant dont la signature a disparu, la fin de la lettre manquant. Ces messages sont des sortes de dissertations philosophico-théologiques : de loin, on éclaire le Frère de Chambéry ; on lui annonce, le 9 juillet 1779, que Savaron va lui porter deux instructions : « par leur secours, lui dit-on, dès que vous admettez du
fond du cœur les dogmes de l'existence de Dieu, de la spiritualité et immortalité de l'âme, vos doutes sur les autres points s'effaceront ». Maistre, en juin 1780, voudrait bien causer avec Willermoz ; et Savaron répond que celui-ci peut difficilement faire une absence, mais que Maistre, lui, pourrait venir passer une semaine. No us devinos que dans sa correspondance avec les Frères de Lyon, Maistre, parfois, dut se montrer sarcastique : un jour, paraît-il, mal persuadé de ce que ces Frères lui avaient confié sur Dieu, il s'égayait par « la comparaison d'un imbécile d'amiral qui, au lieu d'aller foudroyer ses ennemis avec son gros vaisseau, leur enverrait cent petits bateaux pour les amuser et se faire battre » . Ces plaisanteries choquaient son correspondant lyonnais, qui le sermonnait un peu : « Suspendez du moins, mon bien cher Frère, votre jugement là-dessus ; et ne vous permettez jamais de vous égayer sur ce que vous ne comprenez pas encore. Ce sera prévenir des regrets et peut-être des remords ». Et Maistre était invité à « méditer et approfondir les droits positifs de l'immense puissance de la volonté de tout être libre. »
(( Je consacrai jadis beaucoup de temps à connaître ces Messieurs, écrira-t-il en 1816; je fréquentai leurs assemblées ; j'allai à Lyon les voir
de plus près* ».Unjourde 1780 ou de 1781,Maistre prit en effet la route de Lyon. Les mystères de théurgie qu'avait élaborés Martinez Pasqualis - lui furent évidemment révélés. L'entreprenant Willermoz était en effet très épris de ces mystères : il allait bientôt, quittant sa boutique, batailler pour eux, dans le couvent maçonnique de Wilhelmsbad, avec l'appui fraternel du du» Ferdinand de Brunswick et du landgrave Charles de Hesse. Maistre se convainquit à Lyon que les martinistes — ainsi s'appelaient ces disciples de Martinez Pasqualis — « avaient des grades supérieurs, inconnus mêmes des initiés admis à leurs assemblées ordinaires ; qu'ils avaient un culte, et de hauts initiés ou espèce de prêtres, qu'ils appelaient du nom hébreux cohen^ ». Rien de plus exact : Willermoz avait ajouté deux grades secrets aux six hauts grades du rite primitif, et les « élus coens », dépositaires de la doctrine de Martinez Pasqualis, prétendaient, par certaines cérémonies, assujettir les « puissances et vertus
\. Margerie, Le comte Joseph de Maistre, p. 431 (Paris, Société bibliographique, 1882).
2. Sur cet énigmatique personnage, qui ne fut sans doute ni Juif, ni Portugais, mais d'origine catholique et probablement dauphinoise, voir Gustave Bord, La frunc-maronnerie en France des orirjines à ISIii, I, p. 244-248. (Paris, Nouvelle librairie nationale, 1908 .