MAISTRE AU DUC DE BRUNSWICK
CE qu'est la maçonnerie, ce qu'elle doit Être
Un Maistre ne pouvait longtemps demeurer un écolier : il eut bientôt une conception très personnelle du but de la maçonnerie, de son organisation, de ses devoirs. Un mémoire de soixantequatre pages, qu'il rédigeait en 1781 pour le duc Ferdinand de Brunswick-Luneburg, grand-maître de toutes les loges écossaises unies*, nous révèle
1. Sur ce personnage, qu'il ne faut pas confondre avec le vaincu de Valmy, voir Le Forestier, op. cil , p. 175, n. 1. Maislre a mis à son mémoire un titre latin ainsi libellé : Celsissiyno principi Ferdinando de Brunswick, in ordine dileclisstmo fralri A Victoria, viru qui tanti 7nensuramnominisimplens, pacis arlibvs et belli juxta insignis, Europam, quant tenuit armis, virtutibus illustrât, hoc de reformanda liberorum latomorum societate tenlamen, sumyni obsequii levé monximentum D D.D. fratris titulo superbus addictissimus servus, cornes Josephus Maria M..., in ord Fr. J. M. A Floribus. Caraberii, A.
cette conception. L'idée, la forme, tout dans ce mémoire porte la griffe de Maistre. Brunswick voulait « porter l'ordre et la sagesse dans l'anarchie maçonnique » : en vue du prochain couvent de Wilhelmsbad, il avait, par circulaire, questionné les loges. Maistre remerciait le duc, l'encourageait : il lui paraissait beau qu'on proposât « à des hommes divisés par l'intérêt, par la jalousie nationale, par les systèmes politiques, religieux et philosophiques, de se réunir, de s'entendre, de signer un traité éternel au nom du ciel et de l'humanité )). Une à une, il allait passer en revue les questions qui devaient être soumises au futur couvent : « Qu'étions-nous ? que sommes-nous ? Avons-nous des maîtres? Devons-nous subsister? sous quelle forme? »
L'opinion d'un auteur anglais rattachant les francs-maçons aux architectes des anciennes cathédrales était exposée par Maistre avec quelque complaisance. Quant à l'autre thèse, qui les faisait descendre des Templiers, et qui avait abouti à la création d'une « multitude de grades faux, ou même dangereux, inventés par la fraude ou le
R. S. M. 1781. En-dessous figurent en exergue trois vers de Perse :
Discitegue, o misera Et rerum cognoscite causas! Quid sumiis ? Et guidnam xnctxiri (jignhrmr ? Ordo Quis datur ? Humana qua parte locatus es m re i
caprice », il estimait qu' « on ne devrait pas en être flatté ». Et sa plume, soudainement, laissait entrevoir, en dépit de sa réaction contre le philosophisme, qu'ayant lu les philosophes il les avait parfois retenus :
(( Le fanatisme créa les Templiers ', et l'avarice les abolit... L'idée d'un moine solihit ne pouvait germer que dans une tête du xii* siècle. Tous ces chrétiens auraient mieux fait de prier Dieu dans leurs paroisses ; c'est bien à eux qu'il fallait dire :
Esine Dei sedes, nisi terra, et pontus, et aer, El cœlum et virtus ? Numen qidd quserilur ultra ?
(Lucain).
Le discours préliminaire du livre au. Pape, et le chapitre de ce même livre qui s'intitule : Autres considérations particulières sur l'Empire d Orient, nous offriront, plus tard, de tout autres jugements sur les croisades. Mais dans ce long mémoire maçonnique, c'est là le seul passage oti nous discernions encore l'influence du siècle sur la pensée de Maistre.
Il observait que « Xln... (l'Initiation) était plus ancienne que les Templiers » ; et très net-
1. Que ce verdict du « philosophisrae » est aujourd'hui revisé par riiistoire, c'est ce que prouvent les pages consacrtîes aux origines des Templiers par .M. Victor Carrière dans son Historique et carlulaire des Templiers de Provins (Paris, Champion, 1919).
tementil concluait que, de ces Templiers, il fallait ne « rien laisser subsister », et même « proscrire tout ce qui peut tenir à la chevalerie... Qu'est-ce qu'un chevalier créé aux bougies dans le fond d'un appartement, et dont la dignité s'évapore dès qu'on ouvre la porte? »
Avant d'aborder l'étude de « ce que nous devons être », Maistre énonçait deux « propositions préliminaires : »
(( 1° Les Frères les plus savants pensent qu'il y a de fortes raisons de croire que la vraie maçonnerie n'est que la science de l'homme par excellence, c'est-àdire la connaissance de son origine et de sa destination. Quelques-uns ajoutent que cette science ne diffère pas essentiellement de l'ancienne initiation grecque ou égyptienne.
2° Quel que soit le succès de nos recherches sur l'origine de la maçonnerie, on n'est pas moins décidé à s'occuper fortement des vérités sublimes, connues de Votre Altesse Sérénissime, à les fixer et à les propager dans l'ordre, pour le bonheur de l'humanité. »
Les efforts pour établir l'identité des anciennes initiations païennes avec la maçonnerie ne pouvaient, d'après Maistre, « avoir aucun succès ». Que les mythes antiques rappelassent « l'immortalité de l'âme, le néant des dieux du peuple, et quelques vérités physiques et morales », il l'avouait sans peine, mais il observait, par ailleurs.
qu'aux textes sur la spiritualité de l'âme s'opposaient, dans les écrits des philosophes grecs et latins, certains textes contraires, et que l'immortalité de l'âme n'était, pour beaucoup d'entre eux, que « la résolution dans le grand Tout ». Maistre, éloquemment, rappelait à son correspondant l'excellence du christianisme :
« En général, nous tenons compte à l'antiquité do tous les efforts qu'elle a faits pour s'approcher du vrai, et en cela nous sommes justes, mais il ne fallait pas se laisser aveugler au point de méconnaître la supériorité que nous a donnée l'Évangile. Lorsque nous éprouvons un mouvement de respect en lisant le discours que l'hiérophante tenait aux initiés et l'hymne plus admirable encore du philosophe Cléanthe, peut-être en serions-nous un peu moins frappés, si nous voulions réfléchir que le mérite intrinsèque de ces deux morceaux se réduit à exprimer en beaux vers grecs la première leçon de nos catéchismes...
Faisons-nous une généalogie claire et digne de nous. Attachons-nous enfin à l'Évangile, et laissons là les folies de Memphis. Remontons aux premiers siècles de la loi sainte, fouillons l'antiquité ecclésiastique, interrogeons les Pères l'un après l'autre, réunissons, confrontons les passages, prouvons que nous sommes chrétiens. Allons même plus loin, la vraie religion a bien plus de dix-huit siècles.
Elle naquit le jour que naquirent les jours.
Remontons à l'origine des choses, et montrons par une filiation incontestable que notre système réunit
au dépôt primitif les nouveaux dons du Grand Réparateur. ))
J'ose dire qu'à l'avenir ces lignes devront faire vedette dans toute étude sur la pensée religieuse de Maistre. Il a alors vingt-neuf ans ; il se laisse aller, dans cet écrit ésotérique, à penser tout haut; et ce qu'il propose à la franc-maçonnerie, c'est de se mettre à l'école du christianisme. On a parfois argué de certains textes de Maistre pour lui prêter je ne sais quelle nuance de conservatisme religieux, respectueux, sous toutes les latitudes, de tous les dogmes nationaux, et sous lequel se serait caché un demi scepticisme. On se déclarait troublé, par exemple, par certaine page de l'Étude sur la souveraineté, écrite en 1794. Maistre y parle « des hommes rares, véritables élus », auxquels Dieu (( confie ses pouvoirs » :
« C'est une idée véritablement enfantine que de transformer ces grands hommes en charlatans, et d'attribuer leur succès à je ne sais quels tours inventés poiir en imposer à la multitude. On cite le pigeon de Mahomet, la nymphe Egérie, etc. ; mais si les fondateurs des nations, qui furent tous des hommes prodigieux, se présentaient devant nous, si nous connaissions leur génie et leurs moyens, au lieu de parler sottement d'usurpation, de fraude, de fanatisme, nous tomberions à leurs genoux, et notre nullité s'abîme-
rait devant le caractère sacré qui brillait sur leur front'. ))
A genoux devant Mahomet, à genoux devant Numa ! Qu'était-ce à dire ? Tous les dogmes nationaux, même ceux du paganisme, même ceux de l'Islam, étaient-ils donc aussi respectables pour le Romain de jadis ou l'Arabe d'aujourd'hui, que le catholicisme pour le Savoyard ou le Français ? Il faut en finir avec cette légende d'un Maistre à moitié sceptique : le mémoire au duc de Brunswick la réfute avec éclat.
En fait, le polémiste qu'était Maistre, voyant que Voltaire et les Encyclopédistes jetaient sur tous les prêtres de toutes les religions une suspicion d'imposture, inclinait en quelque mesure à les défendre toutes : c'était sa jouissance de s'inscrire en faux contre les philosophes, et sa vengeance, ù l'issue d'un siècle qui avait voulu abolir le mystère des origines, prenait goût à les montrer mystérieuses, sous le voile même du mythe. Déclarer, comme il le fît dans les Consi-
1. Œuvres, I, p. 344-345. — Dans un curieux article do la Connaissance, 1921, p. 33-41, intitulé : De la magie dans la politique, dans les sciences et dans la religion : Joseph de Maistre et les ethnologues, M. Emile Derraonghem a rapproché de ces intuitions de Maistre sur les origines de la royauté les recherches de J.-G. Frazer sur les nombreux cas de sorciersrois, de rois-dieux, observés en Océanie, on Amérique, en Afrique.
dérations, qu' « il n'est point de système religieux entièrement faux^ », ce n'était nullement faire acte de scepticisme; mais c'était considérer le mythe comme une déformation de la révélation primitive, comme la survivance d'un apport divin contaminée par la dégradation humaine, et comme un témoignage de l'enseignement universel de Dieu et du péché universel de la famille humaine; et si « folles » que fussent les opinions des païens, si « monstrueuses » que fussent leurs pratiques, Maistre jugeait possible de les « délivrer du mal)), pour « montrer ensuite le résidu vrai, qui est divin ^ ». Les industries d'une telle exégèse, favorisées par certains Pères de l'Église, lui permettaient de concilier très correctement avec sa foi catholique un demi-respect pour des faits religieux étrangers au christianisme. Un demi-respect seulement, rien de plus. Et gardons-nous de croire qu'il eût accepté d'assimiler le fait chrétien aux autres faits religieux. Brunsw^ick, en lisant sa prose, put se rendre compte du contraire.
\. OEuvres, I, p. ■125.