‹ La pensée religieuse de Joseph de MaistreChapitre 19 sur 109 · Œuvres, V, p · texte numérisé non relu

Œuvres, V, p

chrétienté. Bossuet, un siècle plus tôt, avait tenté de s'y acheminer par des ébauches de colloques ou de correspondances théologiques ; Maistre voulait qu'on sollicitât, pour ce but auguste, les études des loges maçonniques. Ecoutons-le confier à Brunswick, avec une ardente éloquence, ses angoisses de chrétien :

« Il serait bien temps, Monseigneur, d'effacer la honte de l'Europe et de l'esprit humain. A quoi nous sert de posséder une religion divine, puisque nous avons déchiré la robe sans couture, et que les adorateurs du Christ, divisés par l'interprétation de son Livre Saint, se sont portés à des excès qui feraient rougir l'Asie? Après nous être égorgés pour nos dogmes, nous sommes tombés, sur toutce quiconcerne la religion, dans une indifférence stupide que nous appelons tolérance. Le genre humain est avili ; la terre a fait divorce avec le ciel. Nos prétendus sages, ridiculement fiers de quelques découvertes enfantines, dissertent sur l'air fixe, volatilisent le diamant, apprennent aux planètes combien elles doivent durer, se pâment sur une petite pétrification ou sur la trompe d'un insecte, etc. Mais ils se gardent bien de déroger jusqu'à se demander une fois dans leur vie ce qu'ils font, et quelle est leur place dans l'univers. 0 curvse ad terras animée, et cœlesliuni inanes! (Perse.)

Tout est important pour eux, excepté la seule chose importante... Ils ne savent attaquer la superstition que par le scepticisme. Imprudents qui se croient appelés à sarcler le champ des opinions

humaines, et qui arrachent le froment, de peur que l'ivraie ne leur échappe. Ils ont guéri nos préjugés, disent-ils. Oui, comme la gangrène guérit la douleur.

Dans cet état de choses, ne serait-il pas digne de nous proposer l'avancement du christianisme comme un des buts de notre ordre? Ce projet aurait deux parties, car il faut que chaque communion travaille par elle-même et travaille à se rapprocher des autres. Sans doute cette entreprise paraîtra chimérique à bien des Frères ; mais pourquoi ne tenterions-nous pas ce que deux théologiens, Bossuet et Molanus, tentèrent dans le siècle passé, avec quelque espérance de succès ? Le moment est encore plus favorable, car les systèmes empoisonnés de notre siècle ont au moins produit cela de bon, que les esprits à peu près indifférents sur les controverses peuvent se rapprocher sans se heurter : il faut être de nos jours versé dans l'histoire pour savoir ce que c'est que l'Antéchrist et la prostituée de Babylone. Les théologiens ne dissertent plus sur les cornes de la Bète; toutes ces injures apocalyptiques seraient mal reçues aujourd'hui. Chaque chose porte son nom : Rome même s'appelle Rome, et le Pape, Pie VL

Jamais cette réunion n'aura lieu tant qu'elle se traitera publiquement. La religion ne doit plus être considérée de nos jours que comme une pièce de la politique de chaque État, et cette politique est d'un tempérament si irritable! Dès qu'on la touche du bout du doigt, elle entre en convulsion. L'orgueil théologique fera naître de nouveaux obstacles, en sorte que cette grande entreprise ne peut se préparer que sourdement. Il faut établir des comités de cor-

respondance, composés partout des prêtres des différentes communions que nous aurons agrégés et initiés. Nous travaillerons lentement mais sûrement... Comme, suivant l'expression énergique d'un ancien Père, l'univers fut autrefois surpris de se trouver arien, il faudrait que les chrétiens modernes se trouvassent surpris de se voir réunis.

Il n'est pas douteux que l'ouvrage devrait commencer par les catholiques et les luthériens d'Augsbourg, dont les symboles ne diffèrent pas prodigieusement. Quant aux calvinistes, s'ils sont de bonne foi, ils doivent convenir qu'ils ont défiguré le christianisme ; ainsi c'est à eux de nous faire des sacrifices. ))

Voilà dans quels termes précis et avertis Maistre développait à Brunswick cet étrange songe : tous les maçons du second grade, dans le monde entier, travaillant à réaliser, sur des assises authentiquement chrétiennes, l'imprescriptible programme du Christ : que tous soient un !

Tout en même temps, Maistre voulait que les Frères de ce grade s'occupassent de « l'instruction des gouvernements ». Nous augurons, déjà, le futur apologiste de « l'instinct royal » et de la bonne volonté des souverains, lorsque nous le voyons dire à Brunswick :

« Nul prince ne veut le mal, et s'il l'ordonne il est trompé. En détestant les agents secondaires de

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l'injustice, on se contente presque toujours de plaindre la cause première. »

Il apparaissait à Maistre que les maçons du second grade pourraient exercer je ne sais quelle influence pédagogique pour que cette souveraineté politique, qui naturellement tend vers le bien, s'y acheminât. Mais il pressentait un péril, et pour y couper court il écrivait sommairement : (( Cabaler n'est pas faire le bien; jamais la Société n'accordera sa protection à l'ambition d'un Frère ». Maistre se refusait à concevoir une loge comme un essai de République des camarades.

Il augurait que la plupart des Frères que leurs lumières et leurs talents auraient rendus propres au second grade, passeraient infailliblement au troisième, parce que « tout homme entraîné vers les croyances chrétiennes sera nécessairement ravi de trouver la solution de plusieurs difficultés pénibles dans les connaissances que nous possédons ». Or, cette solution, c'est au maçon du troisième grade qu'elle était promise. La révélation de la révélation, le christianisme transcendant, tel était le but de ce grade. Et Maistre voulait que, parvenus à ces altitudes, les maçons demandassent à l'antiquité des deux Testaments com-

ment elle entendait les allégories sacrées. Saint Anastase le Sinaïte et Moïse Bar Cepha, Josèphe et Maïmonide, étaient cités à Brunswick comme d'incontestables témoins de cet antique allégorisme, pour lequel « tenaient », d'après Maistre, (( tous les premiers chrétiens », et que d'ailleurs, ajoutaient-il, ils « poussaient trop loin* ». Il lui semblait que dans un renouveau de ce sens allégorique on trouverait des armes victorieuses contre les écrivains modernes qui s'obstinaient à ne voir dans l'Ecriture que le sens littéral. On dirait que Maistre, ici, vise Voltaire, et qu'il demande aux maçons du troisième grade de meubler un arsenal pour riposter aux audaces de la Bible enfin expliquée. Et déjà, il les entrevoyait tous à l'œuvre, les uns s'enfonçant courageusement dans les études d'érudition, d'autres dans la contemplation métaphysique ; et puis il ajoutait : (( Que d'autres encore, et plaise à Dieu qu'il en existe beaucoup, nous disent ce qu'ils ont appris

1. Ces lignes de Maistre sur l'allëgorisrae marquent un sens très exact des nuances. Comment les indications mômes du Nouveau Testament sur les allégories de l'Ancien devaient induire les premiers chrétiens, sans préjudice pour le sens littéral et historique, à la recherche des sens allégoriques, et comment l'Ecole d'Alexandrie poussa trop loin cette recherche, c'est de quoi l'on peut se rendre compte dans l'article de M. Mangenot sur les allégories bibliques [Dictionnaire de théologie catholique, t. I, p. 833-830;.

de cet Esprit qui souffle où il veut, comme il veut, et quand il veut ». Evidemment il espérait que par une gracieuse condescendance envers certaines spéculations conquérantes, l'Esprit dirait à certains privilégiés des choses nouvelles, ou leur redirait des choses anciennes.

Maistre traitait une dernière série de questions : la forme de gouvernement à adopter dans les loges, leur code, leurs règlements intérieurs. Il ne voulait pas d'absolutisme, mais pas de démocratie non plus, car « elle n'a pu s'établir et subsister que dans les petits Etats M). Il rêvait d' « un centre oh. tous les rayons aillent aboutir » ; et ce centre, il le définissait ainsi : « le gouvernement d'un seul, modifié par d'autres pouvoirs ». Il continuait :

« Si l'on voulait un excellent modèle d'un régime de cette espèce, on le trouverait dans l'autorité que le Pape exerce sur les EgUses catholiques ; on ne croit pas qu'il soit possible d'imaginer rien de mieux. Bien entendu qu'on n'entend parler que des pays où cette puissance est resserrée dans de justes bornes, tels que la France, l'Autriche depuis peu de temps, et le pays où ceci est écrit. »

Nous savions déjà, par certaines lettres de

1. On retrouve cette idée dans les écrits ultérieurs du philosophe politique.

Maistre, que le Sénat de Savoie — ce Sénat qui s'était montré d'une malveillance notoire pour la bulle Unigenitus et pour les droits de la papauté sur la nomination des évoques ', avait été pour le jeune magistrat une école de gallicanisme. J'ai été « membre pendant vingt ans d'un Sénat gallican », dira-t-il plus tard au comte de Marcellus - ; et lorsqu'il voudra remontrer à Blacas que, pour être attaché à l'Eglise catholique, il n'est pas moins attaché à la « souveraineté européenne », c'est en toute sincérité qu'il déclarera avoir « connu, étudié et fait exécuter les libertés de l'Eglise gallicane », avoir « tenu la balance ferme et fort bien su faire rentrer les prêtres dans leur cercle lorsqu'ils voulaient en sortir », et pouvoir dès lors passer, en l'espèce, pour un esprit « tempéré' ». Encadré dans un organisme d'État, Maistre substitut, Maistre sénateur, envisageait tout naturellement les choses d'Eglise du point

1. Burnier, Histoire du Sénat de Savoie, II, p. 116 et 169 et suiv. (Chamiiéry, Puthod, 1803).

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