Œuvres, XIII, p
(iraient leur crédit », et où la religion « ne serait plus susceptible d'être infectée par le trafic du prêtre et par l'haleine de l'imposture ». Il y avait chez ce mystique autant de virulence contre l'institution cléricale, que chez ces philosophes auxquels il jetait le défi ; et cette virulence s'exacerbera lorsque après 1788 il sera devenu le traducteur de Jacob Boehme, le mystique allemand du xvii" siècle, ennemi passionné du sacerdoce catholique.
Maistre, plus tard, à plusieurs reprises, notera r « antipathie naturelle » des disciples de Martinez Pasqualis et de Saint-Martin « contre l'ordre sacerdotal et contre toute hiérarchie. A cet égard, insistera-t-il, je n'ai jamais vu d'exceptions ; tous regardent les prêtres, sans distinction, comme des officiers au moins inutiles, qui ont oublié le mot d'ordre * ». Mais sans qu'il adhérât aux passions anticléricales des martinistes ou de Saint- Martin, le charme qu'exerçaient sur lui leurs spéculations religieuses devait survivre, et longuement survivre, aux « travaux » maçonniques de la Sincérité.
Une lettre à sa sœur Thérèse, du 12 juillet 1790, est significative. Saint-Martin venait de publier
\. œuvres, VIII, p. 329; V, p. 249.
l'Homme de désir. Qu'est l'homme? demandaitil; et que doit être l'homme? Il répondait, lyriquement éloquent : L'homme est un désir de Dieu, qui veut infiltrer en lui une sève merveilleuse, et l'homme doit être un homme de désir, par son assiduité même à développer en soi les propriétés divines.
Ainsi devaient tomber les obstacles suprêmes entre deux natures semblables, entre deux existences aspirant à l'union, entre l'homme et Dieu ; ainsi devait se pacifier cette soif de vie supérieure qui devait sortir, pour l'homme, du sein de la mort.
Thérèse de Maistre, un peu déconcertée, trouvait ce prophète « tantôt sublime, tantôt hérétique, tantôt absurde » ; mais Joseph n'accordait que le premier point.
« Ce point-là ne souffre point de difficulté. Je te nie formellement le second, et je m'engage à soutenir son orthodoxie sur tous les chefs, même sur celui de TAssemblée nationale, qu'il condamne clairement. Sur le troisième point, je n'ai rien à te dire, ou, si tu veux, je te dirai qu'il est très certain qu'avec une règle de trois on ne peut pas faire un ange, pas même une huître, ou un savant du café de Blanc; ainsi le prophète est fou s'il a voulu dire ce que tu as cru; mais s'il a voulu dire autre chose, ma foi ! qu'il s'explique, c'est son affaire. En attendant, ma très
chère, tu peux sans inconvénient entreprendre une seconde lecture ^ »
Bref, Maistre, en 1790, délivrait quittance à l'orthodoxie de Saint-Martin, faisait crédit à son prophétisme, et proclamait sa sublinnité. En 1797, copiant dans les Mélanges A certaines accusations de l'Eudiste Le Franc contre Saint-Martin, il ajoutera : « Rien n'est plus digne du fou rire inextinguible » ; et transcrivant dans les Mélanges B une citation du philosophe, il la fera suivre de ces mots : « Morceau écrit avec beaucoup de mesure et d'intelligence. »
Les loges dites martinistes et les écrits de Saint-Martin furent pour Maistre, à certains égards, une école. Une école qui avait su conquérir son imagination, et dont sa conscience même, d'ailleurs, demeurait libérée. Qu'on songe au rationalisme assez froid, assez terne, dépourvu de toutes vues sur l'au-delà, dont essayaient de se satisfaire les adeptes du philosophisme. Même enchaînés encore à quelques pratiques religieuses par des liens de famille ou de tradition, le christianisme leur faisait désormais l'effet de quelque chose de mortel; sur ses ruines, l'Homme enfin
1. OEuvres, IX, p. 8-9. Le café de Blanc était un grand café de Chambéry.
régnait, s'assurant lui-même, avec une fatuité souveraine, de la marche indéfinie du progrès. Le Dieu qui depuis la Genèsejusqu'à saint Augustin et depuis saint Augustin jusqu'à Bossuet avait régné sur l'histoire universelle, était secoué de son trône séculaire, traduit en jugement par la souffrance humaine, et d'avance condamné ; et ceux mêmes qui ne contestaient pas la réalité de son être contestaient la valeur de son gouvernement. Voilà les idées qu'offrait au Chambéry de l'époque le philosophisme immigré de Paris.
Mais dans les loges martinistes, Maistre entendait parler, — nous le savons par lui-même, — d'un « christianisme réel, ascendant », qui était « une véritable initiation », qui avait été « connu des chrétiens primitifs », qui était « accessible, encore, aux adeptes de bonne volonté », et qui « révélait et pouvait révéler encore de grandes merveilles, et non seulement nous dévoiler les secrets de la nature, mais nous mettre même en communication avec les esprits », et qui peut-être, — c'était l'opinion de certains piétistes, — unifierait bientôt les diverses communions sous un chef qui résiderait à Jérusalem. Maistre entendait Saint-Martin et ses disciples « envisager comme plus ou moins prochaine une troisième explosion
de la toute-puissante bonté en faveur du genre humain*. »
Les philosophes sonnaient le glas du christianisme, et les martinistes auguraient certains renouveaux ; ceux-là niaient le surnaturel, et ceux-ci cherchaient au contraire les « connaissances surnaturelles » comme le « grand but de leurs travaux et de leurs espérances » ; les premiers incriminaient la Providence, et les seconds, avec un enthousiasme fervent, se faisaient les fourriers et les annonciateurs de son prochain coup d'Etat ; les uns « expliquaient » la Bible à la façon de Voltaire, et les autres se flattaient de la « trouver en nature dans eux-mêmes » et la respectaient comme l'expression même de « l'état où se sentait leur âme quand elle cédait aux inspirations du sens moral » ; les philosophes se gaussaient, avec leur aïeul Bayle, des incurables contradictions entre les religions diverses ; et les martinistes préféraient saluer, de loin, « je ne sais quelle grande unité vers laquelle on marchait à grands pas. »
Les martinistes maintenaient Dieu sur son trône, non comme un roi fainéant, mais comme le conducteur de l'histoire. Ils s'évadaient de cette
i. OFAivres, VIII, p. 327-328 et V, p. 241.
geôle, la dialectique, dans laquelle le raisonnement emprisonnait la raison ; vivant dans une « grande attente » et voyant, dans la révélation même, « des raisons de prévoir une révélation de la révélation », ils comptaient sur l'enthousiasme inspiré, sur l'intuition prophétique, pour atteindre, par l'élan spirituel, jusqu'à certains mystères redoutables. Et voilà qu'en cinglant ainsi vers l'invisible, la rêverie de Saint-Martin découvrait des doctrines oii le catholicisme retrouvait quelques vestiges de sa propre foi; il saisissait, dans chacune de nos facultés, des traces de déchéance ; il présentait le mal physique comme une conséquence du mal moral ; il expliquait les sacrifices et le plus auguste de tous, la Rédemption, en considérant le sang comme une sorte de réactif à l'aide duquel la matière était précipitée dans les bas-fonds, et l'esprit rendu à la liberté : il gloriliait, enfin, les mécanismes de réversibilité en vertu desquels l'innocent souffre pour le coupable.
Adolphe Franck, plus tard, confrontant ces thèses de Saint-Martin avec les Soirées de Saint- Pétersbourg, fera de Maistre un débiteur du (c philosophe inconnu ^ ». Comme si, pour croire à la
1. Adolphe Franck, La philosophie mystique à la fin du xviii* siècle. (Paris, Germer Baillière, 1866), et surtout Journal
Providence et au péché originel, à l'efficace du sang rédempteur et à la solidarité des hommes devant Dieu, Maistre avait eu besoin d'un autre Credo que de celui de ses maîtres jésuites ! Mais les convergences mêmes entre l'illuminisme et ce Credo devaient intéresser Maistre. Il les montrait du doigt, parfois, à ses interlocuteurs martinistes. Se moquant de leur phraséologie bizarre, qui désignait, sous le nom de pâtiments, les épreuves infligées aux coupables, il écrira en 1810 :
(( Souvent je les ai tenus moi-même en pâtiment, lorsqu'il m'arrivait de leur soutenir que tout ce qu'ils disaient de vrai n'était que le catéchisme couvert de mots étranges ^ »
Et tandis que les martinistes, au point d'arrivée de leurs spéculations, rencontraient ainsi certains aspects du catéchisme catholique, ils avaient en Allemagne des cousins germains, les piétistes, qui rencontraient le catholicisme, eux, dès le point de départ de leurs élans, puisqu'ils prenaient pour guides et pour oracles, tout protestes Savants, 1880, p. 246-256 et 269-276. — Amédée de Margeric, op. cit., p. 429-442, soumit à une critique très serrée cette thèse de Franck, et rappela que le chapitre m des Considérations, où s'esquissent déjà les idées fondamentales des Soirées, est antérieur de six ans au Ministère de l'homme esprit, de Saint-Martin.
1. Clément de Paillette, op. cit., p. 285. — Œuvres. V, p. 248-249
tants qu'ils fussent, sainte Thérèse, saint François de Sales, Fénelon*. « C'est une chose fort extraordinaire, signalait Maistre dès 1793 à Vignet des Etoles, que dans l'Allemagne protestante une foule de spéculateurs illuminés penchent au catholicisme » ; et il lui citait avec allégresse un propos du duc de Brunswick disant en plein couvent de Wilhemsbad : « Il faut laisser aller à la messe les frères catholiques, parce qu'il y a dans leur culte quelque chose de plus substantiel que dans le nôtre, qui ne leur permet pas comme à à nous de se dispenser du service divin *. »
Maistre notait tous ces faits : il les fallait noter avec lui, pour expliquer le long et patient et durable intérêt qu'il prit aux spéculations de l'illuminisme. 11 conserva, nous le savons par une lettre de 1816, une correspondance avec quelquesuns des principaux personnages martinistes% et parmi les durs soucis que devait lui apporter la turbulente année 1797, il est curieux de le voir, à Turin, prendre le temps de copier de sa main trois discours anonymes, tenus avant 1790 dans les loges lyonnaises. 11 les copiait, sans même Bavoir qu'ils étaient de Saint-Martin et qu'il devait
i. Œuvres, VIII, p. 328.