MAISTRE ET LE (( PHILOSOPHE INCONNU )) MARTINISME ET PHILOSOPHISME
Vers cette même époque, passant des loges aux salons et des salons aux loges, Claude de Saint- Martin, le « philosophe inconnu », se flattait de ramener l'esprit de l'homme, par une voie naturelle, aux choses surnaturelles. Si familières que lui fussent les rêveries de Martinez Pasqualis, il se montrait plein de suspicions pour ces « phénomènes sensibles », et c'est à l'écart d'une telle théurgie que se déroulaient ses spéculations*. Saint-Martin considérait que le monde n'était
1. Sur les rapports de Saint-Martin avec le « martinézisme »^ voir la longue notice historique qui accompagne la publication intitulée : Les enseignements secrets rie Martinès de PasquaUy, par Franz von Baader (Paris, ("hacornac, 1900).
pas du même âge que lui, mais que Dieu lui avait donné dispense pour l'habiter; heureux de souligner l'anachronisme qui en logeant son âme dans un pareil siècle l'avait contrainte d'être une esseulée, il se qualifiait « le Robinson de la spiritualité ». Mais ce Robinson courait l'Europe, il se mêlait à la société humaine, en quête de « petits poulets qui vinssent de temps à autre lui demander la becquée » ; il lui advenait de s'intituler, avec une conquérante emphase, « le Jérémie de l'universalité ». Un des « petits poulets » de Saint- Martin s'appela Maistre.
Saint-Martin séjournait parfois à Lyon ; et bien qu'il déclarât « éprouver, à ses séjours dans cette ville, un repoussement dans l'ordre spirituel », ses attaches avec Willermoz et la maçonnerie lyonnaise ne devaient être formellement rompues qu'en 1790. C'est à Lyon que s'était imprimé, en 1777, son livre : Des Erreurs et de la Vérité, manifeste enflammé contre le matérialisme de l'époque. Les longues familiarités de Maistre avec la pensée de Saint-Martin s'inaugurèrent probablement durant sa pérégrination lyonnaise. Un peu plus tard, il le vit en personne, au moment où celui-ci traversait la Savoie pour se rendre en Italie : ils passèrent ensemble une journée. Il le trouva « de mœurs fort douces et infiniment
aimable », sans « rien d'extraordinaire dans ses manières et dans sa conversation* ». Quant à Saint-Martin, il disait de son interlocuteur : (( C'est une excellente terre, mais qui n'a pas reçu le premier coup de bêche ». Maistre, qui connut ce propos, le racontera en 1816 à l'un de ses correspondants, et ajoutera : « Le bon Saint- Martin a eu la pensée de se souvenir de moi et de m'envoyer des compliments de loin*. »
Que voulait dire Saint-Martin, lorsqu'il parlait de ce chevalier profès comme d'une friche mal bêchée? J'imaginerais volontiers que dans cette « excellente terre » il avait senti les fortes racines catholiques et regretté qu'un coup de bêche ne les eût pas dispersées. Car Saint-Martin, qui, lorsqu'il voulait être respectueux, définissait le catholicisme « la voie d'épreuves et de travail pour arriver au christianisme », instituait volontiers des réquisitoires contre cette Église coupable d'avoir inoculé des vices au corps social, contre ce clergé qui avait prétendu remplacer la Providence, et pressentait avec joie l'heure prochaine où « les docteurs purement traditionnels per-
1. Mémoire inédit à Vignet des Etoles. — Cette rencontre doit se placer sans doute en 1787, date du second séjour de Saint-Martin en Italie. (Matter, Saint-Martin, le philosophe inconnu, p. 139. Paris, 1864).