Œwret, XIU, p. 1I
Il apparaissait à Maistre que les athées euxmêmes devaient s'intéresser à cette démonstration : car enfin, puisqu'ils ne niaient guère, ni qu'il fallût une religion au peuple, ni que le sermon sur la Montagne fut un « code passable », et puisque dès lors la religion chrétienne, ne fûtelle à leurs yeux qu'un tissu de fables, était bonne à conserver, il fallait au moins, pour sauvegarder sa durée, qu'il y eût « unité de fables, » et, partant, unité de doctrine et d'autorité, et, conséquemment, suprématie papale. « Nous autres gens du monde, insistait Maistre auprès de Severoli, nonce du Pape à Vienne, peut-être sommes-nous en état de présenter au souverain Pontife quelques armes, d'autant plus utiles qu'elles auraient été forgées dans le camp des révoltés* ». Il abordait là des questions qui jusque-là, il s'en rendait compte, avaient « semblé exclusivement dévolues au zèle et à la science de l'ordre sacerdotal » ; mais à l'heure où le clergé était « réduit à un état pénible d'occupations accablantes* », un laïc pouvait venir à l'aide, et puis les mécréants se délieraient moins de cet apologiste-là.
France, Russie, tels étaient les deux pays aux-
i. Œuvres, XI H, p. 185-192.
2. Œuvres, 11, p. XVII-XIX, (discours préliminaire du livre du Pape).
quels s'attachait le plus passionnément la pensée religieuse de Maistre; et dans la conception et l'exécution du livre du Pape, c'était à ces deux pays qu'il songeait.
Depuis longtemps il avait senti que le futur Louis XVIII et son entourage associaient à la restauration éventuelle du trône la restauration du gallicanisme, et n'aspiraient qu'à ramener les Quatre Articles sur les ruines du Concordat. Leur disait-on qu'en sa vieillesse Louis XIV s'était détaché des Quatre Articles, ils répliquaient que c'était là une invention des novateurs ultramontains*. Ils estimaient, semble-t-il, que la souveraineté royale ne serait pas complètement rétablie, si elle ne restaurait pas la vieille hégémonie de l'État bourbonien sur l'établissement religieux bourbonien. Maistre s'insurgeait : voilà bien ces Français! pensait-il tout haut, en 1812, dans une lettre à Blacas ; « lorsqu'une fois le caractère français a joint une idée fausse à une idée vraie, toute la puissance de la vérité ne peut les séparer* ». Il s'acharnait pourtant à fortifier par ses
1. Daudet, Joseph de Maistre et le comte de Blacas, p. 142. C'est la grande nouveauté du livre de M. Ernest Daudet de nous montrer, dans la correspondance entre Maistre et Blacas, la première ébauche du livre du Pape. Cf. Germain Breton, Bulletin de littérature ecclésiastique, raars-avril 1920, p. 81-111.