La Pentecôte du malheur
Il est des influences et des forces qui ont le pouvoir d'évoquer le passé d'une façon plus frappante encore que les rêves, par des opérations qui nous paraissent tenir de la magie et rappellent les cercles, les baguettes et les paroles cabalistiques des contes de fées. Sollicités par ces rites mystérieiix, des voix se font entendre, des ombres et des visages surgissent du néant, l)e même aussi certaines facultés qui n'ont rien de magique projettent dans notre esprit des visions d'autrefois. Qui de nous n'en a fait l'expérience? Quel est l'être humain chez qui une mélodie, un parfum n'évoquent pas des souvenirs lointains? La musique et les parfums sont parmi les plus puissants de ces agents évocateurs ; mais il en est d'autres : la voix, les sons, l'écriture. C'est ainsi que presque toujours, au nom de la ville de Cologne, m'apparaissent les rives d'or du Rhin allemand se déroulant à mes yeux telles que je les vis pour la première fois, il y a bien longtemps. Du pont d'un bateau à vapeur je les vois encore et j'aperçois, menaçantes et sinistres, vingt et une locomotives, formant un seul train, roulant vers une destination nouvelle. C'était le 19 juillet 1870, et ce jour-là, la France venait de déclarer la guerre à la Prusse. C'était la mobilisation qui commençait et à laquelle j'assistais. J'avais dix ans.
Les dates et les anniversaires ont un effet semblable à celui des parfums et de la musique. C'est aujourd'hui le 9 juin. Il y a un an, jour pour jour, j'étais au cœur de l'Allemagne. Je revois, dans tous ses détails, le beau et paisible spectacle que j'avais alors devant moi ; il me semble que jamais je ne pourrai l'oublier ou cesser de l'admirer. Que de fois, pendant le mois de juin dernier, j'ai été frapjjé de la différence entre ce que je contemplais alors et la vue de ces vingt et une locomotives roulant lourdement sur les rives du Ehin. Par curiosité je feuillette les notes de mon voyage en Allemagne pour voir si j'y ai consigné, le 9 juin dernier, quelque incident qui vaille la peine d'être rappelé aujourd'hui, à un an de distance.
Et voici qu'à la fin des notes de la journée je relève ces phrases : " Je suis de plus en plus frappé du caractère des Allemands. C'est une race puissante, progressive, pondérée. Il couve en eux un lent feu d'unité. Ou le sent instinctivement." Telle était alors mon impression d'Américain, d'Américain naïf, profondément naïf, et ne se doutant pas de ce que ce feu lent allait devenir. Et ils étaient aussi naïfs et aussi innocents que moi,
les pa3^saus et autres liiimbles citoyens de l'Empire qui produisaient sur moi cette impression. C'est bien pourquoi ce qui se passe en Allemagne est plus profondément tragique même que ce qui se passe en Belgique.
Le 28 juin 1914, j'étais encore en pleine Allemagne, mais dans un autre endroit, également beau, où à chaque pas se manifestaient l'économie, l'ordre, la capacité qui régnent en Allemagne. C'était un dimanche; sous un ciel sans nuage, la chaleur était forte et sur les montagnes l'air était embaumé des senteurs def? pins. En rentrant à l'hôtel, après une promenade qui avait duré deux heures, je vis un groupe de voyageurs qui se pressaient autour du tableau où l'on affichait les nouvelles. Silencieusement nous lûmes qu'il venait d'être commis un assassinat politique. Le silence se prolongea, non pas que la nouvelle eût un intérêt national pour aucun d'entre nous ; mais parce qu'un crime de cette nature ne peut manquer d'émouvoir et d'attrister tous les gens de cœur.
Enfin le silence fut rompu par un vieil Allemand qui dit : " Yoilà l'allumette qui mettra le feu à toute l'Europe." Aucun de nous ne savait qui il était, et nous ne l'aA^ons jamais su. Le lendemain matin, notre petite bande, composée de naïfs, d'ignorants Américains qui avaient entièrement oublié les paroles du vieil Allemand, reprenait sans souci le chemin de la Erance ; et le soir nous couchions à Reims. De nos fenêtres nous voyions, en face de nous, la silencieuse cathédrale. »Sa masse se dressait vers le ciel dans l'ombre de la nuit, et il s'en dégageait comme une atmosphère de sainteté, sereine et grave. En la voyant, de la chambre où nous reposions, nous avions l'impression que nos pensées revêtaient la forme de la prière.
Deux jours plus tard, avant mon départ, j'allai passer seul, dans le recueillement, une heure sous l'imposante voûte ; et jamais je ne me féliciterai assez de lui avoir fait cet adieu. Quelque temps après — au bout de trente-deux jours seulement — nous nous sommes souvenus de la prédiction du vieil Allemand, car elle s'était soudain réalisée. Cet homme devait savoir ce qu'il disait. Le 1^^ août 1914, l'Europe s'effondra; et au mois d'août 1915, dont quelques semaines nous séparent, commenceront, pour les peuples comme pour les individus, les anniversaires. Ainsi que les parfums et la musique, que de visions les anniversaires vont évoquer! Les jours du calendrier, en se succédant, sonneront comme des cloches dans la mémoire de centaines, de milliers de gens. Chaque date donnera au jour qu'elle représente une importance et une signification particulières pour tous les afîligés de tous les cultes et de tous les pays. Dans toute l'Europe le glas silencieux du souvenir résonnera pourtant plus haut aux oreilles de ceux qui sauront l'entendre que le bruit de la mitraille ou de la tourmente.
Le malheur, comme ces locomotives des bords du Rhin, s'est préciinté du fond de la Germanie sur les voisines de l'Allemagne; et c'est cette calamité qui m'a rendu ma foi dans mon pays. C'est l'Allemagne en paix qui avait ébranlé ma foi; et je ne puis
m'empêcher de vous parler de cette paisible et belle Allemagne, où j'ai passé de si heureux jours, et de vous dire combien je l'enviais. Alors, peut-être, entre autres choses que j'espère vous montrer, verrez-vous que c'est pour rAllemagne que la gaierre a réellement les conséquences les plus profondément tragiques.
L'Allemagne en paix, que j'ai vue en mai et juin 1914, était, avant tout, une joie pour les yeux et un lieu de repos *pour le corps et pour l'esprit. Partout où les regards se portaient, la beauté, sous une forme quelconque, se présentait aux yeux, secondée par l'intelligence de l'homme qui, loin de la défigurer, la rehaussait; et dans les villes comme dans les campagnes on jouissait presque partout d'un spectacle agréable. Et je pensais à nos campagnes mal tenues, coupées de haies inutiles, hérissées de tronçons d'arbres, rendues hideuses par des annonces criardes; à la ferraille dont sont jonchées nos fermes, nos villes, nos gares de chemins de fer, et aux palissades bariolées de l'Hudson. L'Amérique — œuvre des Américains — paraissait laide et mesquine; l'Allemagne — œuvre des Allemands — propre et ornée.
A Nauheim, l'admirable cour de l'établissement de bains correspondait à l'ordre admirable qui régnait à l'intérieur. Si l'architecture en était belle, les aménagements n'étaient pas moins commodes. A chaque heure du jour, le bien-être des malades avait été assuré, grâce à une minutieuse prévoyance. L'établissement de bains se trouvait entre la rue principale, ombreuse et bien tenue, bordée d'hôtels et de magasins très pittoresques, et un parc, petit mais charmant, où alternaient les bosquets, les espaces ouverts et les allées et les fleurs — le tout réuni, mais sans confusion, dans un espace relativement restreint. Le parc montait en pente douce vers une terrasse et un casino où étaient disposées des tables autour desquelles les consommateurs écoutaient la musique, et il y avait aussi une salle de concert et un théâtre ouverts le soir. Les concerts se composaient de musique sérieuse et légère, et les représentations de comédies et de petits opéras.
On avait tout sous la main, sans long trajet à faire — bains, médecins, hôtels, musique, tennis, lac, golf, tout cela avait trouvé sa place dans un plan admirablement conçu. Ceux qui étaient assez valides pour faire des promenades un peu plus longues pouvaient se rendre aux diverses collines et forêts vsituées à peu de distance ; et de plus longues excursions en voiture ou en automobile, par des routes excellentes, avaient été organisées et tarifées, et l'on en trouvait le détail dans un petit guide concis mais très complet. C'est ainsi que l'existence était organisée à Nauheim. Je suis sûr que la mort n'y était pas moins bien réglée ; en tout cas on ne laissait pas les morts y importuner les vivants.
La journée commençait, selon le programme établi, par des promenades et l'absorption d'une certaine quantité d'eau avant le déjeuner. On vivait dans un milieu approprié — un vaste espace uni, autour duquel régnait une arcade, et dans cet espace il y avait une pièce d'eau, un orchestre, des parterres fleuris et, sous l'arcade, des magasins de fleurs coupées et des sièges confortables où le médecin permettait qu'on se reposât un peu mais
non qu'on s'installât. Et la journée se passait ainsi. Tout était bien réglé et tout marchait à souhait. Je pensais à l'Amérique, où tant de choses paraissent si belles théoriquement et oii si peu de choses le sont réellement, parce que personne n'observe les règlements. Je pensais au régime électif de nos collèges, où chaque élève est libre d'étudier les matières les plus propres à le rendre apte à la carrière qu'il a choisie, et où chaque élève n'étudie guère que les sujets qui lui donnent le plus de chances d'être reçu aux examens. Il n'y avait pas, à Nauheim, de système électif ; tout le monde observait les règlements ; rien ne clochait, tout fonctionnait à merveille.
En outre, tous ceux dont le devoir était de contribuer au bienêtre des malades, depuis le médecin-chef jusqu'aux portiers de l'hôtel, aux baigneurs et au garçon d'ascenseur, étaient d'une courtoisie presque parfaite. Demai diez-vous quelque chose de non prévu au programme? On vous l'accordait, ou l'on vous expliquait très clairem lit i ourquoi on vous le refusait. A la banque, chez le libraire, à l'hôtel, à la gare, dans la rue, non seulement on comprenait vos questions, mais on savait y répondre. Et la rue, chaque jour, était un lieu de délices, avec ses nombreux étalages où abondaient les fleurs et les fruits, cerises, fraises, prunes, abricots, raisin, le tout excellent et à bon marché, ce qui ne se voit jamais ici. Mais ce qui, par-dessus tout était agréable, ce qui reposait vraiment l'esprit, c'est que chacun était apte à sa besogne et la prenait au sérieux. A côté de notre système américain qui consiste à la considérer comme une plaisanterie, surtout quand on la sabote, cette façon de faire des Allemands suffisait presque à guérir un malade, sans autre traitement.
Cette existence calme et sereine n'avait pas été inventée spécialement pour les étrangers ; ce n'était pas pour obtenir leur clientèle qu'un bien-être complet et artificiel avait été organisé sans aucun rapport avec ce qui existait ailleurs. Cela, on le trouve chez nous, dans des endroits isolés, quoique bien moins parfait et beaucoup plus coûteux. Nauheim n'était qu'un rameau du tronc principal. C'est quand je me mis à parcourir la campagne, que je rencontrai partout un état de choses semblable, parfaitement ordonné, et que j'en vins à causer plus fréquemment avec les paysans et à observer hommes, femmes et enfants, que l'organisation de l'Allemagne commença à me frapper.
En me rappelant mes premières impressions et en les rapprochant de celles que je recueillais maintenant, je me rendais compte qu'il n'en avait pas été ainsi en 1870, ni même en 1882 et en 1883 lorsque j'étais revenu en Allemagne. Au bout de quelque temps, nous prîmes l'habitude d'échanger nos impressions, nous, les malades Américains. Tous, nous parcourions le pays, errant parmi les jardins et les fermes ; ou bien, traversant la plaine, plantée d'arbres fruitiers, nous montions jusqu'au petit Friedberg, situé sur une hauteur. Friedberg, c'est un vieux château et un village en pente, un véritable joyau teuton, tombé, en parfait
état de conservation, du moyen âge dans notre temps, et cependant en complète harmonie avec l'époque actuelle. Quant aux paysans de la plaine, un grand nombre, hommes et femmes, étaient de ceux qui venaient vendre à Nauheim leurs fruits et leurs fleurs, c'est-à-dire des humbles, peu comblés des biens de ce monde, mais apparemment prevsque tous pourvus du bien essentiel de la santé.
Tous, après avoir échangé nos impressions, nous nous trouvâmes du même avis. Nous étions dix ou douze qui nous connaissions de longue date, mais dispersés dans divers hôtels; et tous nous avions été frappés de l'air de contentement de la physionomie allemande. Oui, de contentement ! Chez les jeunes gens comme chez les vieillards des deux sexes, c'était le trait dominant, le précieux bien essentiel. Et nous nous sommes demandé : — A quel signe reconnaît-on qu'un gouvernement traite bien son peuple — convient, pour ainsi dire, à son peuple? Notre conviction que notre formule nationale, " gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple." est l'ultime vérité universelle commença à être ébranlée.
Partout, deux et deux font quatre ; et cela est aussi vrai à Berlin qu'à Washington ou dans les îles des Caraïbes. Mais à moins que la race humaine ne devienne la même partout, peut-on traiter de l'art de gouverner comme on traite des mathématiques? A moins que la race humaine ne devienne la même partout, est-il probable que l'on trouve une forme de gouvernement qui aille à tous comme un gant? Aussi longtemps que la race humaine sera aussi diverse que le tempérament des individus, il sera plus sage de regarder le gouvernement comme une espèce de régime ou de traitement. Tel gouvernement convient-il à tel peuple? Voilà la question que chaque pays doit se poser. Et à quoi reconnaît-on qu'un gouvernement est celui qui convient à un peuple? Est-il un signe plus certain que l'expression générale, la physionomie typique du peuple lui-même? C'est autre chose et autrement significatif que les gratte-ciel et les divers signes de progrès matériels.
J'avais fui les gratte-ciel et les express limited, les fermiers qui gaspillent les semailles, les maisons incendiées par négligence, les forêts brûlées par imprudence ; les monceaux de fruits pourrissant sur le sol dans un endroit et des centaines d'individus mouront de faim un peu plus loin. J'avais fui la physionomie des villes et des campagnes de l'Amérique; car ni l'une ni l'autre ne respirait le contentement. Les gens avaient l'air contraint. troublé, mécontent. L' American pressé ne s'occupait pas luimême de son pays et il n'y avait personne pour l'y forcer, tandis qu'il se précipitait à l'assaut — et à l'assaut de quoi? D'un gratte-ciel encore plus grand. Quelle joie calme on éprouvait à se trouver dans un pays où les esprits sont pondérés, où jamais on n'a dit à un écolier qu'il pouvait devenir président et où chaque écolier sait qu'il ne peut devenir empereur.
Les étudiants en promenades de vacances, venant des universités, traversaient quelquefois Nauheim en chantant. Vêtus d'un costume rappelant ceux qu'on voit au Tyrol, parfois avec un bizarre col byronien trop ouvert, ils avaient le havresac au dos et l'insigne distinctif de leur guilde à la casquette. Ils venaient généralement de bonne heure, le matin, au moment où les malades
se leudaieut au Sprudel (source). Ils cliantaieut eu chœur ; le sou de leurs jeuues voix d'abord vague, puis plus fort à mesure qu'ils se rapprochaient, s'affaiblissait à mesure qu'ils s'éloignaient et se perdait dans les arbres derrière lestjuels la joyeuse bande disparaissait.
Cependant une note fausse, dans ce flot d'harmonie gernui nique, sonna aigrement à mon oreille le jour où j'appris que, dans l'Empire allemand, plus d'enfants se suicidaient que dans n'importe quel autre pays.
Mais bientôt cette impression s'effaça au milieu du puissant ensemble célébrant le bien-être allemand sur tous les tons et par tant de voix. Des séjours dans diverses villes nous firent mieux connaître encore ce bien-être. En allant à Worms, pour voir le fameux monument de Luther, nous avions remarqué une belle forêt que traversait notre route. Cette forêt appartient à la ville de Francfort-sur-le-Mein, qui depuis sept cents ans l'entretient et l'exploite et qui, pendant cette période, en a utilisé tout le bois pour ses besoins ; mais si habilement que la production a toujours suffi à la consommation. J'ai aussitôt pensé à nos forêts que l'on pille et que l'on abat et à nous-mêmes qui nous vantons de notre glorieux avenir tout en détruisant les ressources nécessaires à cet avenir. Francfort nous donne une bonne leçon, si seulement nous savions en profiter.
lY.
C'est à Erancfort-sur-le-Mein qu'est né un des trois plus grands génies poétiques que l'on ait vus depuis la Grèce et Rome — Goethe, que j'aurai plus d'une fois l'occasion de citer. Mais Francfort possède aussi des gloires modernes que j'ai vues. C'est une des villes les mieux administrées de l'Allemagne. J'ai même fini par trouver un certain charme à la Gare de l'Union, parce qu'elle était la porte qui me donnait accès aux plaisirs et aux attractions de la ville. Les trains y étaient symboliques de tout l'Empire. A un kilomètre environ au nord de IS'auheim, la voie du chemin de fer passe sous un pont, i)uis décrit une courbe et disparaît aux regards. Le train de quatre heures quinze était celui que je prenais de préférence pour me rendre à Francfort. Je me tenais sur le quai, montre en main, en attendant le train. A quatre heures onze minutes, le pont était invariablement un trou béant. A quatre heures douze, invariablement, la locomotive remplissait le trou ; puis le train s'approchait et d'un mouvement régulier et doux glissait en gare, exact à une seconde près. Et les autres trains de même.
Les chefs de train étaient des employés disciplinés, courtois et renseignés. Ils apparaissaient à la portière du wagon, droits, en demandant les billets en termes consacrés. Si on les interrogeait, ils répondaient correctement, avec une précision teutonne grave, mais sans brusquerie. J'ai fait une vingtaine de voyages et une seule fois j'ai eu affaire à un employé grossier. Il va sans dire que je ne ferais pas des camarades de ces chefs de train ; mais comme chefs de train, ils étaient incomparablement supérieurs à mon aimable compatriote de l'Etat de Géorgie qui, un jour que je
lui demandais si sou train arrivait à temps pour la correspondance à l'embrancliement de Yemassee, me répondit avec une gaîté communicative : — Grand Dieti ! presque jamais, monsieur!
Dans ces trains allemands, il y avait aussi une petite note fausse qui détonnait assez régulièrement ; elle était donnée par les voyageurs allemands venant de Berlin ou y retournant, et qui étaient d'une épaisse et pesante grossièreté — ils étaient d'une race bien différente des bons Hessois de Francfort.
On connaît cette expression populaire — le plancher est si propre que l'on y mangerait. Toutes les rues de Francfort que j'ai parcourues avaient cette propreté. Le réseau des tramways était conçu d'après un plan intelligible; les tramways roulaient sans bruit (autre félicité !) et les conducteurs répondaient aux questions avec la même grave précision dont j'ai déjà parlé.
J'avais une prédilection particulière pour la route No. 19 parce qu'elle me menait de la gare à l'opéra ; mais tous les itinéraires traversaient ou avaient pour destination des quartiers où se révélait une édilité parfaite, devant laquelle nous nous extasions en pensant à ce qui existe cliez nous.
Oui. Pour moi Francfort est un lieu plein de souvenirs; souvenirs de rues propres ; de rues pleines de passants pouvant vous indiquer votre cliemiu ; de rues où l'on ne voyait ni mendiants ni traces d'indigence, d'oisiveté ou d'ivrognerie; de rues bordées de solides maisons en pierre, de jardins embaumés et d'excellents magasins ; de rues aff'airées, respirant l'animation et la prospérité ; de rues où l'on ne voyait pas de baillons, mais des vêtements solides et propres; où le peuple, loquace ou taciturne, avait la même physionomie heureuse, la même physionomie épanouie que nous avions vue chez les gens de la campagne.
Les bourgeois de Francfort paraissaient vaquer à leurs affaires avec une énergie puissante et calme à la fois, en gens qui savent ce qu'ils veulent et où ils vont, qui visent au but et l'atteignent sans tirer leur poudre aux moineaux. Quelle différence avec la précipitation fiévreuse de New York et de Chicago, quel ordre et quelle supériorité ! Personne n'y paraissait comme poussé par d'invisibles furies; l'homme d'affaires allemand n'est jamais hors d'haleine.
Telle est l'impression que m'a laissée le Francfort qui travaille. Quant au Francfort qui s'amuse, on le rencontrait au jardin des Palmiers, lieu de récréation favori des habitants, vaste parc dessiné avec beaucoup d'intelligence et de goût. Ici, dans un emplacement réservé aux enfants, les bébés se livrent en toute sûreté à leurs ébats sous les regards de leurs nourrices ou de leurs bonnes; là, aux jeux de tennis, les jeunes Francfortois des deux sexes, en vêtements de flanelle ou en jupes courtes, déployent leurs grâces; plus loin, des bancs sont disposés où les gens d'âge mûr prennent l'air, regardent les joueurs ou contemplent les arbres et les fleurs ; plus loin encore, s'étendent des allées ombreuses conduisant à des bosquets favorables aux amoureux . . . mais je n'en ai point vu, car je n'ai pas osé regarder. Au milieu du parc s'élève un bâtiment central contenant des plantes tropicales, des bassins, de vastes salles servant d'abri pendant le mauvais temps et un restaurant; mais
comme il faisait beau ce jour-là et que la musicjue jouait, nous avons préféré dîner en plein air.
Le prix d'entrée, fort modique, suffisait à faire apprécier le parc, car l'homme n'apprécie guère ce qui ne lui corîte rien. Ce qui nous a le plus étonnés dans ce jardin, c'étaient les fleurs cultivées en serre. Je m'étais figuré, bien à tort, que l'ensemble des couleurs dans des serres allemandes serait certainement lourd et même criard. Or jamais je n'avais vu une pareille masse de fleurs disposée avec un goût plus subtilement exquis. Dans ces serres où les galeries se succédaient, remplies de roses et de fleurs diverses, on éprouvait partout la même délicieuse impression ; cette harmonie de couleurs produisait un eiïet analogue à celui que font ressentir la poésie lyrique allemande et les lieder de Schubert, de Schumann et de Franz.
C'est à l'opéra — l'opéra de Francfort est vaste et commode — que mon impression du rayonnement de l'Allemagne parvint à son plus haut degré. Les représentations ne devaient leur éclat ni aux Melbas ni aux Carusos ni à d'autres étoiles, mais à une troupe permanente, renforcée, de temps en temps, par un artiste en tournée. Tout y était le résultat d'un travail d'ensemble excellent : principaux artistes, chœurs, orchestre, décors étaient uniformément à la hauteur de leur tâche dans l'interprétation d'oeuvres anciennes et modernes composant un répertoire des plus variés; et les spectateurs étaient à l'avenant. C'était un auditoire d'abonnés, accoutumé à la nourriture musicale de l'esprit dans un pays où la musique indigène fournit une si abondante moisson, et qu'il absorbait comme il buvait les vins blancs du Rhin et à un prix aussi modéré. En général, peu d'élégance; les hommes étaient en costume de ville et les femmes en robes montantes, contrairement aux gens qui font des frais de toilette pour écouter avec ostentation des œuvres exotiques coûteuses et incompréhensibles.
Il y a la même différence à entendre un opéra dans le pays même qui l'a produit et à J^ew York qu'à manger en juin des fraises fraîchement cueillies et à en manger en janvier que l'on a fait venir d'un pays situé à mille kilomètres. Ce qui donne à un opéra dans le pays où il a été composé toute sa saveur, c'est la communauté d'origine de la musique, des interprètes et des auditeurs, et cela, la Cinquième- Avenue de IS'ew York ne pourra jamais l'acheter.
Mais c'est précisément cette qualité que possédaient toutes les représentations à Francfort, et il arrivait même parfois qu'elles pouvaient acquérir un caractère plus élevé encore. Un soir à l'opéra, je me trouvai assister à une cérémonie solennelle. On donnait une œuvre ancienne de contexture archaïque, d'un dessin anguleux mais grandiose et entièrement différent des conceptions modernes. Pourquoi avait-on exhumé cet ouvrage classique un peu terne et sévère ? Par amour du contraste et de la variété? Pas le moins du monde. Il y avait, ce soir là, deux cents ans, jour pour jour, que Gluck était né, et c'est Gluck qui avait écrit cet opéra. C'est pourquoi Francfort s'était réuni pour entendre la musique de Gluck et célébrer sa mémoire. En voyant ces Allemands modernes honorer un de leurs classiques, je les
considérai comme uu noble peuple qui non seulement possédait les chefs-d'œuvre de ses grands morts, mais qui s'en nourrissait.
Ce n'est pas tout. Je venais de voir l'Allemagne^ contemplant le passé. Je vis aussi, à ce même opéra de Francfort, une des façons dont l'Allemagne prépare son avenir. C'était un dimanche, dans l'après-midi. En traversant la place où est situé l'opéra, il me sembla que j'étais le seul adulte qui se dirigeât vers le théâtre. De tous les côtés arrivaient des enfants par trois et par quatre ou par petits groupes qui pénétraient dans le bâtimer t par toutes les portes, escaladant les larges escaliers et remplissant toute la salle; c'était comme dans la léo-ende du joueur de flûte. Au bout de quelques minutes, je me trouvais seul au milieu d'une remuante foule d'enfants— au nombre de deux mille, ai-je ensuite appris. Ici et là, dans les loo-es, des parents accompagnaient leurs enfants et, parsemés d °ns la salle, on voyait quelques vieux visages au milieu des 'physionomies enfantines.
L'ouverture commença, 'aihui!" firent de petites voix; au gai babillage succéda le silence; les enfants écoutaient avec recueillement, comme à l'église.
Le rideau se leva. On donnait un vieil opéra, plein de mélodies gaies d'incidents comiques et d'innocente passion. Ce n'était pas du Gluck ; Gluck eût été trop difficile à comprendre pour ces jeunes intelligences. L'enthousiasme et l'attention de ces enfants leurs applaudissements, leurs rires produisirent bientôt sur les artistes l'effet qu'a sur moi une radieuse matinée de printemps. J'enviais les heureux parents d'être entourés de leiirs entants; il y avait dans la salle comme une atmosphère de jeunesse, au milieu de laquelle cette musique vieillotte prenait un regain de vie et de gaîté épanouie. Les artistes étaient redevenus des enfants, comme les musiciens, comme le chef d orchestre. Je me demande si jamais, dans sa longue carrière, ce petit opéra démode, Czar und Zimmerviann, a paru plus jeune; il me semb ait que si l'esprit de Goethe ce jour-là-planait sur Francfort, il aurait été ajouté à son Éternité un instant de bonheur.
Je fis mille questions pendant les entr'actes. De quoi s'agissaitiV'^ Le programme, que je lus, contenait une très intéressante notice sur le compositeur, son caractère, sa vie, ses aventures, ainsi que des notes historiques sur Pierre-le-Grand, le héros de l'opéra, mais ne faisait aucune allusion à la circonstance présente. Je questionnai donc, au foyer, un groupe d hommes que j'avais vus mêlés aux enfants dans la salle et qui étaient des iaîtres d'école. Ils me dirent que c'était une expérience que l'on faisait Les enfants étaient des élèves des écoles municipales de Francfort, appartenant non aux classes les plus avancées mais aux classes moyennes. Pour leurs âmes, I^^.^f ^^^^^^^^ déjà organisé des représentations lyriques mais celle a laquelle • j'assistais était la première que l'on eût donnée pour les e e^ es plus jeunes, garçons et filles. Le prix de la place était d un dem mark. Si l'expérience réussissait, elle serait suivie ^ qumze joui de distance, d'une seconde représentation. Au théâtre, pendant le trimestre d'hiver, on avait l'habitude de donner, pour les
enfants des écoles, des représentations des chefs-d'œuvre classiques allemands, mais c'était la première fois qu'on leur faisait entendre un opéra.
La représentation suivit son cours; mais, avant la fin, je dus partir pour prendre le train de Nauheim, quittant à regret le spectacle et les deux mille joyeux enfants des écoles de Francfort. Dans mes notes, je trouve ceci: "Les joues roses dominaient; il y avait peu de lunettes." Et ceci encore: " Les enfants paraissaient avoir de dix à quinze ans. Les garçons avaient le front bien développé et le crâne de bonnes dimensions."
Bien ne peut eû'acer ce souvenir. E-ien ne pourra effacer l'impression d'ensemble de l'Allemagne ; avec le recul, le tableau se présente à l'esprit dans toute sa netteté : le riant aspect et la belle ordonnance de la campagne et des villes, le bien-être du peuple, sa pliysionomie satisfaite, sa gravité, sa capacité, sa bonté ; puis, supérieur encore à sa prospérité matérielle, son sentiment de la beauté révélé par ses jardins ; et enfin, et par-dessus tout, son culte pour ses grands poètes et ses compositeurs nationaux si vivace et si précieux, inculqué dès l'enfance aux jeunes générations que l'on initiait aux chefs d'œuvre qui sont le patrimoine intellectuel de l'Allemagne.
Telle m'apparaissait en mai et juin 1914 la splendeur de cet empire, et j'en étais si vivement frappé que, par contraste, la situation de ses deux grandes voisines, la France et l'Angleterre, me semblait lamentable et peu attrayante. Paris, par comparaison, était mesquin et désorganisé, Londres agité et inquiet. En France, au lieu de l'ordre que l'on voyait en Allemagne, régnait la confusion; en Angleterre-, le désordre au lieu de la placidité germanique ; et en France, comme en Angleterre, le défaut d'aptitude individuelle semblait être le trait dominant. La physionomie française, dans les villes et dans les campagnes, respirait trop souvent la tristesse inquiète ou la révolte ; on s'y entretenait de scandales politiques et de dissensions mesquines et antipatriotiques; enfin un procès politique, qui révélait des profondeurs de bassesse et de honte, remplissait les' journaux. Au même moment, en Angleterre, aux querelles électorales et ouvrières était venue s'ajouter la menace d'une guerre civile que l'on n'aurait pas été surpris de voir éclater d'un moment à l'autre.
J'en fus amené à me dire que si une âme, venant d'un autre monde, arrivait sur notre planète, sans en rien connaître et sans aucun lien mortel, et avait à choisir, après un examen de toutes les nations, celle au milieu de laquelle elle désirerait naître et séjourner, elle n'aurait fait choix en mai et juin 1914, ni de la France, ni de l'Angleterre, ni de l'Amérique, mais de l'Allemagne.
C'est le 7 juin 1914 que Francfort avait réuni, à l'opéra, les enfants de ses écoles pour développer leur goût et leur intelligence de l'art allemand par excellence. Onze mois plus tard exactement, le 7 mai 1915, une torpille allemande coulait le Lusitania, et les villes rhénanes faisaient aussi célébrer cet événement par les enfants de leurs écoles.