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Le monde est dans l'angoisse. ISToiis assistons à la plus terrible catastrophe qu'ait vue l'humanité — la plus terrible moins par son étendue qvie parce qu'elle est une catastrophe morale. Après des siècles de souffrances et de cruauté, aidés par la religion, nous pensions être parvenus à établir et à faire reconnaître un droit international et ime façon honorable de faire la guerre, si la guerre était inévitable. Tout cela a été détruit. Il est inutile de pousser plus loin l'enquête sur les atrocités de Liège et de Louvain ; les preuves les plus complètes en ont été fournies, mais qu'est-il besoin de preuves après la célébration par les écoliers du torpillage du Lusitania? Dans ce festival, nous voyons la fête de la Kultur, l'apothéose teutonne. Comment a-t-on pu en arriver là? Est-ce la même Allemagne qui a offert ces deux fêtes aux enfants de ses écoles — l'opéra à Francfort et cette orgie sanguinaire et barbare où la voix basse et gutturale des pères se mêlait au soprano aigu de leurs petits? Leurs petits ! Ils leur enseignent un jour les gracieuses mélodies de Lortzing et le lendemain la glorification de l'assassinat universel.
Goethe a dit — et ses paroles brillent d'un éclat nouveau et prophétique: "Les Allemands sont d'hier ... il faut que quelques siècles s'écoulent avant que . . . l'on puisse dire d'eux: le temps est loin où ils étaient des barbares." Il a dit aussi: "La haine nationale est une chose bizarre. Elle est la plus forte et la plus violente là où Je degré de Kultur est le plus bas." Mais comment a-t-on pu en venir là? Est-ce que les deux fêtes procèdent de la même Kultur et appartiennent au même pays?
Incontestablement ; et rien, dans toute l'histoire de l'humanité, n'est plus étrange que le cas de l'Allemagne, qui pendant des générations s'est préparée avec soin à sauter, comme elle vient de le faire, à la gorge de l'Europe. L'assassinat de Serajevo n'a aucun rapport avec cette agression, dont il n'a fait que marquer l'heure. Pendant des mois, pendant des années, l'Allemagne, ramassée sur elle-même, était prête à bondir. A un certain point de vue, la guerre qu'elle méditait n'est autre chose que la ruée de Xerxès, d'Alexandre, de Napoléon, de tous ceux qu'a effleurés le rêve dangereux de la conquête du inonde. Seulement, jamais, jusqu'ici, ce rêve n'avait été enseigné à tout un peuple et n'avait pris de telles proportions; et cela non pas seulement à cause de la puissance des moyens dont disposent les modernes, mais encore et surtout parce qu'aucun despote n'a jamais eu des sujets aussi dociles et crédules, politiquement, que les Allemands.
A un autre point de vue, cette guerre a une analogie frappante avec notre Révolution et la Révolution française. Elles ont, toutes les trois, été préparées, fomentées par le livre et par l'enseignement du livre. Le cerveau américain s'est imprégné des doctrines et des généralisations de Locke, de Montesquieu, de Burlamaqui et de Beccaria sur les droits de l'homme et le consentement public. Le cerveau français s'est nourri et inspiré des théories des encyclopédistes et de Rousseau sur l'innocence naturelle de l'homme t le contrat social. Le cerveau teuton a
assimilé quelques-uns ces préceptes diplomatiques et philosophiques exposés par Machiavel, Nietzsche et Treitschke. Fichte, dès l'hiver de 1807-8, à 1' [Juiversité de Berlin, a fait au peuple allemand un appel qui jDeut être considéré comme le premier symptôme important et l'origine de l'état d'esprit actuel des Allemands. Mais ici l'analogie disparaît. Si l'Amérique et la France ont combattu pour l'indépendance et la liberté politique et morale, l'Allemagne combat pour établir partout le despotisme militaire. Un peu plus loin nous connaîtrons sa doctrine dans toute son étendue; mais nous n'y sommes pas encore arrivés.
y II.
J'ai souvent pensé, dans ces derniers temps, à ces vingt et une locomotives roulant sur les bords du Rhin. Elles étaient un symbole. Elles étaient l'image de la Maison de Hohenzollern ; elles portaient César et sa fortune, qui avait commencé bien avant que les locomotives fussent inventées. Le 19 juillet 1870 est une de ces dates dont l'importance ne reste pas toujours la même, mais va croissant; elle croît encore et elle sera une des dates capitales de l'histoire avant d'atteindre son entier développement. Des locomotives plus puissantes que celles de 1870 ont remorqué vers la France un désastre plus grand, plus hideux encore ; mais ce fardeau de malheur est de la même espèce ; il fait partie de la même éclosion de matérialisme ; il est sous l'influence de l'éclipsé morale dont 1870 et 1914 sont des signes, mais non tous les signes.
A tout cela se rattache l'effort des peuples pour rentrer en possession de leur âme. Examinez 1870 au point de vue que voici : à la suite de cette guerre, la France a reprivs son âme qu'elle avait confiée à un empereur et l'a rendue au peuple ; à la suite de cette même guerre, l'Allemagne a confié son âme à un empereur. La France vaincue est débarrassée des Bonapartes ; l'Allemagne victorieuse est enchaînée à son Hohenzollern. Avec le recul de quarante -cinq ans quelle signification prennent ces deux événements contraires ! Et, envisagés au même point de vue, les deux mots de défaite et de victoire acquièrent un sens nouveau et se contredisent mutuellement. Si notre foi démocratique n'est pas une vaine illusion, c'est la France qui alors a avancé, c'est l'Allemagne qui a reculé. Mais au mois de juin dernier il ne paraissait pas en être ainsi.
Si nous n'en avions pas vu tous les développements, la situation de l'Allemagne serait absolument incroyable. Ce qui est incroyable aujourd'hui, c'est qu'elle ait pu tsauter à la gorge d'un monde étonné et pris à l'improviste. Maintenant, depuis qu'elle a fait ce bond sauvage, le diagnostique de son cas a été fait souvent et exactement — cependant il avait été fait antérieurement, de façon remarquable, par un Belge, le Dr. Charles Sarolea ; mais les prophètes ne sont guère écoutés que par la postérité. Le cas de l'Allemagne relève de la pathologie.
il est du domaine de l'aliéniste; c'est la folie des grandeurs, doublée de la manie de la cruauté.
J'ai le souvenir très net de la première impression que j'ai eue de cet état d'esprit maladif. C'était le mercredi, 5 août 1914. Nous étions au milieu de l'Atlantique. Les passagers, groupés devant le tableau des dépêches, attendaient le radiotélégramme du jour pour savoir quelle autre partie de l'Europe s'était écroulée depuis la veille. Ce matin-là, on afficlia la proclamation du Kaiser citant Hamlet, sommant ses sujets " d'être ou bien de n'être pas " et de combattre un monde ligué contre eux. Il y avait dans ses paroles un tel accent d'incohérente exaltation que je dis à un de mes amis : " Aurait-il perdu la raison?"
Plus tard, pendant le voyage, nous dûmes fuir, dans le brouillard et tous feux éteints, devant deux croiseurs allemands dont personne ne paraissait avoir peur, sauf une stewardess, qui disait : " Ce sont toiis des bêtes sauvages. Ils nous enverraient au fond de l'eau." Personne ne voulut la croire. Nous la croyons, maintenant. Car depuis lors nous avons retrouvé, dans bien des voix allemandes, le même accent d'incohérence sauvage que dans la voix du Kaiser, et nous savons aujourd'hui que la folie de l'Allemagne est semblable à ces épidémies mentales du moyen-âge où le fanatisme, religieux la plupart du temps, frappait de diverses espèces de folie des populations entières.
L'affection dont souffre l'Allemagne est la prussianisation de l'Allemagne. Longtemps après que nous aurons tous disparu, les hommes étudieront cette guerre ; et quelle que soit la part de responsabilité attribuée aux diverses nations, la plus lourde responsabilité et le fardeau du crime pèseront sur la Prusse et sur le Hohenzollern, à moins toutefois qu'il n'arrive que l'Allemagne fasse la conquête du monde et que le Kaiser ne lui dicte sa version de l'histoire et supprime toutes les autres versions, comme il a fait l'éducation de ses sujets depuis 1888. Mais cela ne sera pas; quoi qu'il puisse arriver auparavant, la fin ne sera pas celle-là. Si je croyais que la terre piit être prussianisée, la vie n'aurait plus d'attrait pour moi.
Le cas de l'Allemagne, à mon sens, est, depuis le commencement jusqu'à la fin, une chose fatale, prédestinée, inéluctable; des forces cosmiques, qui dépassent l'entendement humain, ont envahi, comme un flot, les terres septentrionales, de même qu'autrefois elles ont inondé les régions australes; elles donnent à la race teutonne son moment de puissance, son heure de paroxysme de force, de grandeur sauvage, de débordement intellectuel et fécond — pour que d'elle-même, sous sa propre impulsion, elle s'abîme, dans un cataclysme final.
Ce mouvement date d'une époque bien antérieure à Napoléon — qui l'a enrayé un moment — du temps de l'Allemagne de la Réformation, de la poésie, de la musique, de cette grande Allemagne qui était florissante au moment oii la fleur empoisonnée de la Prusse commençait à germer. Vers 1830, Heine a vu la nouvelle et pernicieuse influence, et ses écrits montrent le mépris qu'il en avait. L'ambition politique et l'ambition dynastique réunies ont abouti à la passion de la domination universelle. On en distingue l'origine dans Fréderic-le-Grand. C'est lui qui a
donné la formule de la mentalité et de la morale internationale de la Prusse. Au moyen de la force et de la ruse, il a annexé les territoires des peuples faibles. Il a coupé la Pologne en trois tronçons et invité la Russie et l' Autriche à participer avec lui à cette communion impie.
Depuis le Grand Frédéric le rapt a succédé au rapt. Sa puissante et cynique influence a guidé la Prusse après Waterloo, puis elle a inspiré le prédécesseur de Bismarck et Bismarck luimême quand il a volé le Sclileswig-Holstein, falsifié la dépêche d'Ems et ravi ensuite l'Alsace et la Lorraine. On voit bien maintenant— et c'est un triste spectacle — comment il s'est fait que les petits États allemands indépendants qui avaient pourtant donné naissance à des géants — Luther, Goethe, Beethoven — mais qui avaient toujours été vaincus et qui pendant des siècles avaient été le théâtre des massacres de leurs conquérants ont, après 18T0, acclamé leur nouvel empereur. Ne les avait-il pas conduits à la première gloire, à la première conquête qu'ils eussent connues? Ne leur avait-il pas rendu l'Alsace et ]a Lorraine que la France leur avait ravies deux siècles auT)aravant? C'est alors qu'ils ont vendu leur âme au Holienzollern. C'était le commencement de la fin.
On ne saurait trop insister sur l'effet moral qu'a eu 1870 sur les Allemands et son influence sur l'esprit germanique. Il est essentiel de bien s'en rendre compte pour comprendre le procédé de prussianisation qui a commencé alors. Bien des gens ont signalé la crédulité et la docilité innées des Allemands; mais il en est peu qui aient fait remarquer l'effet produit, à ce point de vue, par la guerre de 1870. Ce n'est que par la rapide et foudroyante victoire de Bismarck sur la France que peut s'expliquer, d'une façon satisfaisante pour la raison, la confiance abjecte et servile qu'ont les Allemands dans la Prusse. Ils ont accepté aveuglément le simulacre de suffrage universel que Bismarck leur a octroyé. Ils ont, de la même façon, accepté une extrême sujétion politique et militaire, un rigoureux système d'instruction obligatoire qui, comme je l'ai déjà dit, a provoqué de nombreux suicides parmi les enfants, un genre de vie sociale où, en dehors de certaines limites établies, presque rien n'est autorisé et presque tout est interdit.
Toutes ces restrictions, cependant, sont simplement matérielles et il en est résulté une grande prospérité également matérielle. En apparence, l'activité intellectuelle n'était pas entravée; mais ceux qui se risquèrent à faire des commentaires sur la liberté et le droit divin des rois s'aperçurent bientôt qu'il n'en était rien. La Prusse avait fait revêtir l'uniforme non seulement au corps des Allemands mais à leur esprit. La littérature et la musique se trouvèrent aussi frappées de stérilité. Le théâtre, le roman, la poésie, la presse comique furent empreints d'une nouvelle brutalité et d'une obscénité nouvelle et lourde. La Prusse fit naître le dégoiit des classiques allemands. Mais comment s'en étonner, puisque la liberté les avait inspirés?
Quand Napoléon se Ht empereur, Beethoven déchira la dédicace -de sa symphonie Eroica qu'il lui avait adressée. Et Goethe a dit: " Napoléon nous fournit un exemple du danger de s'élever à l'absolu et de sacrifier tout à la réalisation d'une idée." Goethe fut carrément démodé à Berlin. Les orchestres symphoniques ne savaient plus interpréter convenablement ni Mozart ni Beethoven. Un curieux mélange de frivolité et de brutalité se répandit dans tout le domaine de l'art allemand. Le mouvement scientifique subit un ralentissement correspondant. Il ne se trouva plus d'inventeurs de l'envergure de Helmholtz ; mais on vit apparaître une légion d'adaptateurs laborieux et habiles des découvertes des autres, comme les teintures à l'aniline, dues à l'Angleterre, ou la réaction Wassermann, due à la France, et dont rarement ils proclamaient l'origine. Le niveau académique de Berlin baissa tellement qu'un professeur de Munich refusa l'avancement qu'on lui oiïrait dans la capitale.
Pendant quarante ans les écoliers et les étudiants allemands ont respiré les miasmes délétères de l'atmosphère de Berlin, répandus partout par des professeurs choisis de l'université centrale. Tout professeur ou publiciste assez hardi pour proclamer quelque chose non imposé par la Prusse à la crédulité allemande était traité comme un hérétique.
C'est de ces miasmes que sont sorties trois choses monstrueuses — le surhomme, la surrace et le surétat, la nouvelle trinité du culte germanique.
C'est ainsi que l'Allemagne s'isola du reste du monde. Sa démocratie-sociale elle-même fit une abjecte soumission. La Chine s'était enfermée dans une muraille de pierre, l'Allemagne a muré son esprit.
Comme on pourrait trouver exagéré de dire que dans les temps modernes une grande nation s'est volontairement entourée d'une muraille de ce genre, j'en vais donner un exemple, un seul, choisi entre beaucoup, entre des centaines d'autres ; il suffira pour faire voir le genre d'enseignement relatif au monde extérieur que l'Allemagne avait soigneusement préparé pour les élèves de ses écoles. Voici un passage d'une lettre d'un Américain qui dernièrement habitait Berlin, où ses enfants étaient en pension: " Les livres de classe étaient uniques dans leur genre. Je crois qu'il n'y avait pas, dans un seul des manuels de physique ou de chimie qu'ils étudiaient, l'aveu qu'un citoyen d'un autre pays eût fait faire un progrès quelconque à la science ; tout pas en avant était, par un raisonnement particulier, attribué à un Allemand. Comme on pouvait s'y attendre, l'histoire moderne est représentée comme l'œuvre de héros allemands. Ce qn'il y avait de plus bizarre, c'était le cours de géographie dont se servait Katherine. (Sa fille, âgée de treize ans.) Il contenait des cartes indiquant les Deutsche Gebiete (sphères d'influence allemandes à l'étranger) en couleurs éclatantes. Il y est dit que l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud, y compris les États-Unis et le Canada, sont peuplées par trois catégories d'habitants : les nègres, les Indiens et les Allemands. En ce qui concerne les États-L^nis, il y a une large zone
pour les nègres et une région moyenne réservée aux Indiens ; mais le reste est Deutsche Gehiete. Le Canada est occupé principalement par des Indiens. Ce qui a attiré mon attention sur ces choses, c'est qu'une des jeunes amies de Katherine lui a demandé si elle était de race nègre ou indienne; et comme elle répondait qu'elle n'était ni de l'une ni de l'autre, son amie lui fit remarquer que c'était impossible, puisqu'elle n'était certainement pas Allemande." Je m'abstiendrai de citer des choses moins lisibles, touchant à la morale, que l'on enseigne dans les écoles allemandes.
Pendant quarante tus l'Allemagne, derrière sa muraille, a appris et répété les incantations prussiennes. Cela rappelle ces cérémonies sauvages où les assistants, par leurs cris et leurs mouvements rythmés, s'excitent jusqu'à la frénésie. C'est ce qui est arrivé à l'Allemagne. Dans son isolement moral sa vue s'est troublée, elle a perdu le sentiment de la proportion ; elle est en proie à des hallucinations ; elle est hypnotisée par sa propre grandeur, par la mission de sa Kultur, son mépris pour le reste de l'humanité, son grief contre le genre humain qui s'est ligué pour l'étouffer et la supprimer.
Ces illusions ont été suivies de leur jN^émésis : l'Allemagne s'est méprise sur nous tous, sur tout ce qui est en dehors de sa muraille, choses et gens.
Comme les nains ensorcelés des vieux contes de fées, dont lea propos révèlent la tragique destinée, bien qu'eux-mêmes n'en aient pas conscience, les Allemands se trahissent constamment par les aveux les plus naïfs et les plus grotesques, témoin cet ambassadeur allemand qui, au moment où il quittait l'Angleterre, disait tristement à ceux qui l'escortaient et l'engageaient à ne pas se désoler, puisqu'il n'était pas responsable de la guerre :
" Ah ! vous ne comprenez pas ! Mon avenir est brisé. On m'avait envoyé pour observer l'Angleterre et indiquer à mon souverain le moment opportun pour frapper, c'est-à-dire le moment où les désordres intérieures la mettraient dans l'impossibilité de lutter contre nous. Je lui ai dit que ce moment était venu."
Témoin encore cet Allemand qui, à Bruxelles, disait à un x\méricain :
"Nous avons été sincèrement fâchés pour la Belgique; mais nous estimons qu'il vaut mieux la voir souffrir et même disparaître que de voir notre empire, qui est bien plus vaste et plus important, torpillé par nos déloyaux ennemis."
Témoin aussi le Docteur Dernburg, qui nous explique pourquoi
l'Allemagne a dû assassiner onze cents passagers du Lusitania :
" Jusqu'à présent, on avait l'habitude de mettre en sûreté
les passagers et l'équipage . . . Mais un sous-marin
est un bateau fragile qui peut facilement être éperonné, et
un navire rapide est capable de lui échapper."
L'Allemagne, pas plus que les nains, ne se doute de l'idée que
donnent d'elle à ceux qui les entendent, de l'autre côté de la
muraille teutonne, des paroles aussi naïves; elle ne se doute pas
qu'elle a fait un retour en arrière jusqu'à l'âge de pierre et que-
grâce à la science moderne et à ses inventions, elle a rendu la guerre plus hideuse encore qu'autrefois.
Sa Némésis à elle, c'est qu'elle ne comprend rien au monde extérieur. Elle s'est trompée sur ce que ferait la Belgique, sur ce que ferait la France, sur ce que ferait la Russie ; et elle s'est trompée plus grossièrement encore sur ce que ferait l'Angleterre. Et elle comptait sur les sympathies de l'Amérique !
Ainsi résumée, la prussianisation de l'Allemagne paraît fantastique; fantastiques aussi et irréelles la crédulité absolue, la foi fervente, abjecte, des jeunes gens hypnotisés. Écoutez ce que disait récemment un jeune Allemand. J'ai vu sa lettre, adressée à un de mes amis. Il avait été le précepteur des enfants de mon ami. Charmant, d'une éducation parfaite, il ne donnait aucim signe d'hypnotisme. Il part pour la guerre ; dans son pays il respire les miasmes prussiens. Bientôt après, on reçoit de lui une lettre; c'est — pendant les premières pages — la lettre qu'on peut attendre d'un jeune homme ardent et sincèrement patriote. Puis les miasmes produisent leur effet et, tout-à-coup, il est pris du vertige moral et écrit ceci :
"L'existence de l'individu ne compte plus pour rien; les hommes sans instruction même sentent qu'il y a en jeu quelque chose de plus grand que le bonheur de l'individu; et les gens instruits savent que ce quelque chose, c'est la culture de l'Europe. L'Angleterre, par ses mensonges éhontés et sa froide hypocrisie, a perdu le droit de se regarder comme une nation cultivée. La France, en tout cas, a vu la fin de la plus belle époque de son existence ; votre pays est trop lent à se développer, et les autres pays sont trop petits pour continuer l'héritage de la culture grecque et de la foi chrétienne, les deux éléments principaux de toute haute culture moderne; alors c'est à 7ious qu'incombe cette tâche, et nous V accoinylirons , dussions-nous succomber, et des millions d'autres avec nous."
C'est bien cela ! Cet étudiant éclairé, cette noble nature, ce jeune homme d'avenir est prussianisé, ainsi que des millions d'autres jeunes gens comme lui, au point d'être devenu un fou furieux, nageant dans une mer de sang ! Est-il rien de plus tragique? Voici comment le Wilhelm Meister de Goethe s'imagine la perte d'Hamlet et les causes qui l'ont amenée :
" Un chêne est planté dans un vase précieux qui n'aurait dû renfermer dans ses flancs que des fleurs épanouies ; les racines s'étendent et le vase est brisé."
La Prusse, plantée en Allemagne, a fait éclater l'empire.
Nous voici maintenant préparés à entendre la doctrine prussienne. Nous allons donner, dans les lignes qui suivent, le corps de cette doctrine composé phrase par phrase de choses dites par des Prussiens, par le Kaiser et ses généraux, par des professeurs et des publicistes et par Nietzsche. Une partie de ces choses ont été dites de sauff-froid, des années avant la guerre: mais dans
leur ensemble elles constituent une profession de foi que la pratique a ratifiée :
" Nous autres HohenzoUern, nous tenons notre couronne de Dieu seul. L'Esprit de Dieu est descendu en moi. Je considère toute ma . . . mission comme imposée par le ciel. Quiconque me résiste sera brisé. Rien dans ce monde ne doit être décidé sans l'intervention . . . de . . . l'empereur allemand. Celui qui prête l'oreille à l'opinion publique risque de faire un. tort immense ... à l'État. Quand, dans ce monde, on occupe certaines positions, il faut faire des dupes plutôt que des amis. La morale clirétienne ne peut être politique. Les traités ne servent qu'à dissimuler d'autres visées politiques. Souvenez-vous que le peuple allemand est le j)euple choisi de Dieu.
" La force, c'est le droit et . . . c'est la guerre qui en décide. Tout jeune homme qui devient membre d'un club de buveurs de bière et de duellistes y trouvera la ligne de conduite de son existence. La guerre en soi est une bonne chose. Dieu aura soin que la guerre revienne toujours. Les efforts qui tendent à l'abolition de la guerre doivent être regardés non seulement comme ridicules, mais comme absolument immoraux. La paix de l'Europe n'est pour nous qu'une question secondaire. Voir souffrir nous fait du bien ; faire souffrir nous en fait davantage. 11 faut que cette guerre soit conduite aussi impitoyablement que possible.
"Il ne faut pas tuer les Belges. Il faut ... les mettre dans un état qui rende sans espoir leur renaissance. Les troupes devront traiter la population civile belge avec une sévérité implacable et la terroriser. Les nations faibles n'ont pas le même droit de vivre que les nations fortes. Le monde n'a que faire des petites nationalités. Nous autres Allemands, nous avons peu d'estime et encore moins de respect pour la Hollande. Il faut que nous étendions nos possessions coloniales; ces acquisitions ne peuvent se faire qu'aux dépens des autres États.
" La Russie ne doit plus être notre frontière. Il faut que la presse polonaise soit anéantie . . . ainsi que la presse française et la presse danoise . . . On devra accorder aux Polonais . . . trois privilèges : acquitter les impôts, servir dans l'armée et se taire. Il faut que la France soit ei complètement écrasée qu'elle ne puisse plus se trouver de nouveau sur notre chemin. Il faut vous souvenir que nous ne sommes pas venus faire la guerre au peuple français, mais lui apporter une civilisation supérieure. Les Français ont prouvé qu'ils sont en décadence et ne respectent pas la loi divine. Nous faisons la guerre à l'Angleterre pour le butin. L'Angleterre, voilà notre véritable ennemie. Nous avons le devoir . . . d'écraser absolument la perfide Albion . de la réduire à une condition telle que son influence dans le monde sera détruite à tout jamais.
" L'allemand doit remplacer l'anglais comme langue universelle. L'anglais, langue bâtarde, . . . doit être refoulé dans les coins les plus éloignés du globe . . . jusqu'à ce qu'il revienne à son état primitif d'insignifiant
dialecte de pirates. La langue allemande est semblable à un bienfait qui, venant directement de Dieu, pénètre jusqu'au fond du cœur, comme un baume précieux. C'est à nous, plus qu'à aucun autre peuple, qu'est confiée la véritable direction de l'existence humaine. Notre pays, par l'emploi de la force militaire, est parvenu à un degré de culture qui n'aurait jamais pu être atteint par des moyens pacifiques.
" La civilisation souffre toutes les fois qu'un Allemand se fait Américain. Renonçons à nos futiles efforts pour justifier l'action de l'Allemag-ne. Nous l'avons voulu. Notre puissance créera une loi nouvelle en Europe. C'est l'Allemagne qui frappe. Nous sommes, sans comparaison, moralement et intellectuellement supérieurs ... Il faut . . . que nous combattions les fauves russes, les mercenaires anglais et les fanatiques belges. Nous n'avons à nous excuser de rien. Il importe peu que tous les monuments qui aient jamais été construits, tous les tableaux qui aient jamais été peints, tous les édifices qui aient jamais été élevés par les plus illustres architectes du monde soient détruits . La pierre la plus vile, marquant l'emplacement de la tombe d'un grenadier allemand, est un monument plus glorieux que toutes les cathédrales de l'Europe réunies. Pas de respect aux tombes de Shakespeare, de Newton et de Faraday !
" On nous appelle barbares. Et après? Yoici quelle doit être la mission de l'Allemagne : . . . l'enseignement de la haine . . . l'organisation de la haine . . . l'enseignement du désir de haïr. Abolissons la fausse honte prématurée. Il nous a été donné la foi, l'espérance et la haine ; mais la haine est la plus excellente."
La patrie admirable de Goethe pourra-t-elle oublier la leçon prussienne et retrouver la pure santé de l'esprit, ou bien a-t-elle trop longtemps respiré les miasmes? On ne saurait le dire dès à présent. Elle est toujours dans l'enceinte murée. Comme des choristes bien stylés, les Allemands répètent encore que c'est l'Angleterre qui a fait la guerre, que Louvain n'a pas été détruit, que Eeims n'a pas été bombardé, que le Vaterland est l'inoffensive victime de la jalousie universelle. Quand les voyageurs demandent des preuves, le chœur bien stylé n'a qu'une réponse: " Les fonctionnaires de notre gouvernement le disent." Berlin, Cologne, Munich, toutes les villes font cette même réponse aux étrangers. On n'y sait rien de ce que nous savons. On les empêche de le savoir. Les cerveaux portent encore l'uniforme prussien et font automatiquement l'exercice à la prussienne. L'adversité pourra-t-elle délivrer l'Allemagne de cette malédiction?
Un fait s'est prodrit à Louvain — peu de chose, il est vrai, mais ce peu de chose nous fait espérer. On avait logé, dans la maison d'un professeur de l'Université, des soldats allemands, qui se montraient bien disposés, pleins d'égards, inoffensifs. Tout-à-coup, sur l'ordre qu'ils avaient reçu, ils se ruèrent sur le
logis, brillèrent les livres, saccagèrent les appartements et détruisirent la maison avec tout ce qu'elle contenait. Le propriétaire est mort. Sa femme, contemplant cette scène avec ses enfants désormais sans appui, vit un soldat donner une pomme à l'un d'eux.
" Merci," dit-elle, " au moins vous, vous avez du cœur." " Non, madame," répondit l'Allemand, " mon cœur est brisé." Goetlie a dit: "Celui qui veut exercer une influence bienùiisante doit avoir soin de ne rien insulter . . . Nous sommes devenus tr p humains pour nous réjouir des triomphes de César." ■Quatre-vingt-dix ans plus tard cette même Allemagne a chassé <le leurs villages les femmes belges — dont quelques-unes étaient si faibles que depuis des mois elles n'étaient sorties de leurs maisons — les a entassées dans des wagons comme des bestiaux, et pendant plusieurs semaines les a exposées publiquement, de ville en ville, aux risées, aux moqueries et aux injures de la populace allemande.
Il est possible que le soldat allemand dont le cœur a été brisé à Louvain fasse partie d'une légion d'hommes comme lui et que peut-être, sous l'influence de milliers de cœurs brisés, l'Allemagne se ressaisisse un jour. Elle a déchaîné le malheur sur un continent. Elle a mis en ruines une Europe dont le manque de préparation même contredit ce ridicule mensonge que l'Allemagne o été attaquée la première. Jamais plus l'Europe ne sera ca qu'elle était. Si notre imagination pouvait avoir une exacte conception de cette guerre, elle n'y résisterait pas.
Mais le malheur a sa Pentecôte. Quand son soufile impétueux a passé sur la Belgique et sur la France, et que ses langues de feu se sont posées sur elles, comme les apôtres dans le Nouveau Testament, elles se sont mises à parler sous l'inspiration de l'Esprit. Leurs paroles et leurs actes ont fait rayonner sur le inonde une splendeur qu'il ne connaissait plus. La chair, qui avait dominé notre époque et notre génération, s'est effacée en présence de l'Esprit. J'ai entendu des Belges bénir le martyre et le réveil de leur pays. Ils m'ont dit :
" Ne parlez pas de nos souffrances; parlez de notre gloire. Nous nous sommes ressaisis." Des Français m'ont dit :
" Pendant quarante-quatre ans nous avons été malheureux, dans les ténèbres, souffrants, sans foi, croyant que la vraie France était morte. La Résurrection s'est opérée." J'ai entendu l'ambassadeur de France, Jules Jusserand, dire 'dans un éloquent discours :
" George Eliot a fait cette remarque profonde que tout homme traverse une crise où instantanément, sans avoir le temps de refléchir, il lui faut prendre une décision et agir rapidement. Et qu'est ce qui lui dicte son choix? Son passé tout entier, la distinction quotidienne qu'il doit faire entre le bien et le mal et qu'il a faite pendant toutes les années précédentes — voilà ce qui lui fait prendre une décision. En un moment la France s'est trouvée plongée dans une crise semblable; elle a agi instantanément, fidèle à ses traditions historiques d'honneur et de courage."
Chaque jour il s'accomplit par centaines des actes de foi, d'amour, de renoncement qui ne seront jamais connus et dont chacun est assez grandiose pour inspirer un poème immortel. D'un bout à l'autre de l'Europe en ruines, dans toutes les parties <ie territoires immenses, des actes semblables sont accomplis par des Serbes, des Eusses, des Polonais, des Belges, des Français et des Anglais — et même par des Allemands; les âmes s'échappent des corps, qu'elles sacrifient au service d'une grande cause. Méditez ce seul incident, qui est une des lueurs éclatantes de l'Esprit que nous avons vues jaillir de l'ardente fournaise. La cathédrale de Reims était en flammes ; on en retirait des prisonniers allemands blessés, étendus sans forces sur la paille, qui commençait à brûler. Devant l'église, la foule faisait mine de vouloir massacrer ou déchirer ces ennemis impuissants et sans défense. Nous nous sentirions, vous et moi, une forte envie de tuer un ennemi qui aurait mis le feu à Mount Yernon, la demeure du Père de notre Patrie.
Pendant plus de sept cents ans la vénérable cathédrale avait été le sanctuaire sacré de la France. Un instant de plus, et ces Allemands étendus ou se traînant devant le temple allaient être mis en pièces par la populace en furie. Mais au-dessus du bruit des poutres qui s'effondraient, des vitraux brisés, du grondement du canon et des obus, des exécrations de la multitude, une voix se fit entendre. Sur les marches de la cathédrale, un prêtre se tenait debout, les bras levés vers le ciel :
''Arrêtez"; s'écria-t-il, ''souvenez-vous des anciennes mœurs et des coutumes chevaleresques de la France. Les Français ne foulent pas aux pieds un adversaire tombé et meurtri. Ne nous abaissons par au niveau de nos ennemis !"
Cela suffit. Les Français se souvinrent de la France. Les Allemands furent conduits en siireté à l'asile qu'on leur avait destiné . . , et bien loin, au-delà des continents, au-delà des mers, des gens qui n'avaient jamais vu Reims sentirent battre leurs cœurs et leurs yeux se mouiller de larmes.
Ce sont là les langues de feu; c'est là la Pentecôte du malheur. Que de fois elles ont dû réunir, dans une étreinte fraternelle, des malheureux étendus sur le champ de bataille et qui, côte à côte, attendaient la mort. En Flandre un officier de cavalerie français, la poitrine trouée d'une balle, mourant, couché sur la terre, eut cependant la force d'écrire à la femme aimée; et voici ce qu'il écrivit :
" Deux autres blessés sont étendus à mes côtés, et je ne crois pas que ni l'un ni l'autre en réchappe. L'un est un officier d'un régiment écossais et l'autre un simple uhlan. Ils ont été blessés après moi, et quand je repris connaissance, ils étaient penchés sur moi et me donnaient les premiers secours. L'Écossais me faisait boire de l'eau de sa gourde, pendant que l'Allemand tâchait d'arrêter le sang qui coulait de ma blessure, au moyen d'une préparation antiseptique distribuée aux troupes allemandes par leur service de santé. Le Highlander avait la jambe fracassée et l'Allemand avait dans le côté plusieurs éclats de shrapnel.
" Malg-ré leurs soiiiïrauces, ils s'efforçaient de me secourir et quand je fus entièrement revenu h moi, l'Allemand nous fit une piqûre de morphine à chacun et s'en fit une à luimême. Le service de santé lui avait fourni l'injection et la seringue et lui avait appris à s'en servir. Après la piqûre, nous sentant merveilleusement soulagés, nous avons parlé de la vie que nous menions avant la guerre. Nous nous exprimions tous les trois en anglais et nous parlions de celles que nous avions laissées derrière nous. L'Allemand et l'Écossais étaient tous deux mariés depuis un an seulement
" Je me demandais — et les autres aussi, sans doute — pourquoi nous nous étions battus. Je regardai le Highlander qui s'assoupissait, épuisé, et en dépit de sa physionomie décomposée et de son uniforme couvert de boue, il me semblait l'incarnation de la liberté. Puis je pensai au drapeau tricolore et à tout ce que la France a fait pour la liberté. Je me tournai ensuite vers l'Allemand qui avait cessé de parler. Il avait tiré de son sac un livre de prières et essayait de lire l'office pour les soldats blessés sur le champ de bataille. Et . . . en le regardant, je compris pourquoi nous nous battions . . . Il mourait en vain, tandis que l'Écossais et moi, par notre mort, nous avions probablement fait quelque chose pour la cause de la civilisation et de la paix."
Voilà ce qu'écrivait ce jeune officier français à la femme aimée, une ximéricaine à laquelle il était fiancé. Les brancardiers de la Croix-rouge ont trouvé la lettre près de lui. C'est ainsi qu'elle apprit comment il était mort. Et cela aussi, c'est la Pentecôte du malheur.
Et que disent les femmes — les femmes qui pleurent des hommes de cette trempe? Elles refusent d'assister à La Haye au Congrès de la Paix organisé par des folles qui n'ont perdu personne :
" Comment nous serait-ii possible, dans un moment comme celui-ci, de nous rencontrer avec les femmes des pays ennemis ? . . . Ont-elles répudié ... les crimes de leurs gouvernements? Ont-elles protesté contre la violation de la neutralité de la Belgique? Contre les infractions au droit des gens? Contre les crimes de leur armée et de leur marine? Si elles ont élevé la voix, c'est trop faiblement pour que l'écho de leurs protestations nous arrivât à travers nos territoires profanés et dévastés .
Et une femme éminente écrivit à une des déléguées à La Haye : " Madame, êtes- vous réellement anglaise? . . . J'avoue que je comprends mieux les femmes anglaises qui veulent lutter . . . Demander à des Françaises, à l'heure qu'il est, de venir parler d'arbitrage et de médiation et de discuter un armistice, c'est leur demander de renier leur pays.
" Tout ce que les Françaises peuvent désirer, c'est de réveiller et de saluer dans leurs enfants, leurs maris et leurs frères, dans leurs pères mêmes, la conviction qu'une guerre-
défensive est une chose si sainte que tout doit être abandonné, oublié, sacrifié, et qu'il faut regarder la mort en face, héroïquement, pour défendre et sauver ce qu'il y a de plus sacré . . . la patrie. Ce serait renier mes morts que de chercher à voir autre chose que ce qui est et doit être ! — si le Dieu du droit et de la justice, l'ennemi du mal et de la force et de la folie de l'orgueil est le vrai Dieu."
C'est ainsi que, éclairés et transfigurés par le malheur, hommes et femmes se dressent dans la plénitude de leur nature spirituelle, font acte de renoncement et prononcent des paroles sacrées. Le tsort tragique du Lusitania arracha aux lèvres d'un Allemand enfin éclairé, Kuno Franche, ce noble cri de patriotisme :
Si telle doit être 1 fin de l'Europe, dans ta miséricorde. Seigneur,
Des ténèbres atroces de la plauète qui disparait.
Sauve l'âme de ma nation. Loin de la colère et de la folie
D'une Terre flétrie, élève-la bien haut.
Rajeunie, transfigurée, purifiée;
Pour que, rayonnant sur les temps nouveaux.
Elle éclaire un monde régénéré.
Ame de ma race, tu ne périras pas!
Si, comme je le crois, le sort de l'Allemagne est le plus tragique de tous, il faut espérer qu'elle aussi sera touchée par les langues de feu du malheur et qu'elle saura reprendre à la Prusse son âme, qu'elle lui a livée en 1870. Et c'est ainsi qu'elle sera délivrée de sa malédiction.
Et nous, que faisons-nous, au milieu de la tempête universelle?
Chacun de nous s'est trouvé marcher la nuit au milieu des ténèbres qui donnaient à toute chose un aspect vague et indistinct, qu"nd tout-à-coup un éclair, sillonnant la nue, a répandu aux alentours une clarté livide. Les arbres tout proches, les haies fuyant dans le lointain, les maisons, les champs, les animaux, les gens, tout apparaît ne tement aux regards dans une lumière trop vive et aveuglante. C'est ainsi que dans la tourmente de la g-uerre, les nations et les individus se révèlent, sous la lueur des éclairs incessants. Le peuple américain tel qu'il est aujourd'hui, notre démocratie, quel que soit l'aspect qu'elle présente, noble ou vil, à la lumière de ce cataclysme, tout cela est déjà gravé sur les tablettes de l'histoire et constitue l'image des États-Unis en 1914-1915, telle que la postérité la verra.
Pour moi, je ne sais pas de meilleur portrait moral d'un individu, quel qu'il soit, que son opinion sur cette guerre; et s'il n'a i)as d'opinion, cela nous donne encore son image. Pendant l'automne de l'année dernière, il était des Américains qui désiraient que les journaux cessassent de donner des nouvelles de la guerre et offrissent à leurs lecteurs des informations d'un autre genre. Nous avons leur portrait, à ceux-là, comme aussi celui d'autres Américains qui ne pensaient qu'à compter les dollars qu'ils pouvaient retirer de l'extrémité et de la souffrance de l'Europe. Mais, Dieu merci ! cela n'est pas le portrait de In nation. Notre sympathie pour l'Europe s'est portée sur \n
Belgique que nous avons secourue et aidée ; elle s'est portée, par un mouvement semblable à un flot irrésistible, vers les blessés et les affligés de Pologne, de Serbie, de France et d'Angleterre. La publication incessante de livres, d'articles de journaux et de revues, respirant l'amour de la justice et la colère contre l'attaque préméditée et injustifiée de la Prusse, doit prouver à l'Europe que des centaines de milliers d'Américains sont de cœur et d'esprit avec elle. L'attitude du New York Sun, du New York Times, de 1' Outlook et du Philadelphia Public Ledger, pour n'en pas citer davantage, suflirait seule à nous laver, en tant que particuliers, du reproche d'être restés neutres moralement.
Et cependant, aux yeux de l'Europe, nous paraissons ne pas faire ce que l'on attendait de nous. Les Alliés reconnaissent notre générosité matérielle, mais estiment que, moralement, notre effort est insuffisant. Le Punch de Londres, à la suite du torpillage du Lusitania, a publié un dessin représentant l'Angleterre, émue, indignée, debout derrière l'Amérique, courbée par la douleur, qu'elle apostrophe ainsi :
Silencieuse, tu as vu porter des coups déloyaux, Dévaster des terres et massacrer des innocents ; Au nom du Ciel, dont tu tiens ta grandeur. Sœur, ne parleras-tu pas?
Ce n'est pas aux Américains individuellement, c'est à la nation que cet appel s'adresse, et le seul interprète de la nation, c'est notre gouvernement. "Sœur, ne parleras-tu pas?" Eh bien! nous avons parlé; mais au bout de neuf mois de silence. Ce silence, dans l'opinion des envoyés belges et français qui m'ont parlé avec une franchise courtoise, est la preuve de notre faiblesse morale.
Ils m'ont dit ceci : "Quand cette guerre a commencé, nosregards se sont portés de votre côté. Vous étiez pour nous la grande démocratie ; vous n'étiez pas engagés dans la querelle; vous pouviez prononcer la parole approbatrice que nous attendions. Nous savions que, politiquement, vous deviez rester en-dehors : c'était votre vrai rôle; c'était votre grande force. Sur ce point nous partagions entièrement l'opinion de votre président. Mais pourquoi vos Universités sont-elles restées muettes? L'Université de Chicago a feimé la bouche à un professeur belge qui allaitdéfendre publiquement la cause de la Belgique. Votre presse était divisée. Le mot que l'on attendait de vous, vous ne l'avez pas prononcé. Vous nous avez fait la charité; mais ce que nous désirions, c'était qu'on nous rendît justice, qu'on épousât notre cause." Voici ce que j'ai répondu :
" En premier lieu, nos Universités n'occupent pas et ne peuvent occuper, comme les vôtres, une situation dominante et diriger l'opinion. Plût au Ciel qu'il en fût ainsi; en second lieu, nous ne sommes pas encore fondus en une nation homogène ; nous sommes un mélange de races et de langues ; néanmoins, jamais je n'ai vu, de ma vie, la presse et l'opinion américaines aussi unanimes sur aucune question ; en troisième lieu, notre charité est un moyen — le seul moyen dont nous disposions — de vous dire que nous sommes avec vous. Je suis heureux que vous reconnaissiez la nécessité de notre
neutralité nationale. Toute autre attitude eût été une faute politique et un acte de folie sans parallèle; enfin, n'oubliez pas que George Washington nous a recommandé de nous occuper de ce qui nous regarde."
A quoi ils ont répliqué :
" Mais est-ce que cela ne vous regarde pas?"
Et là ils sont allés au cœur même de la question.
De l'autre côté de l'océan, pendant des mois, on a vu la Démocratie soutenir l'attaque la plus redoutable qui ait jamais été dirigée contre elle. Nous avons envoyé du pain et de la charpie aux blessés ; individuellement, nous avons flétri les agresseurs. Mais Columbia et l'Oncle Sam regardaient. Cela suffisait-il? Si nous ne faisons pas la guerre, n'avions-nous pas d'autre devoir à accomplir? Ne pouvions-nous pas protester? L'immense océan a-t-il entièrement isolé Columbia? L'Europe, se débattant dans son impuissance, tournait vers nous un regard anxieux.
Je ne sais pas ce que George Washington aurait pensé. Tout ce que je sais, c'est que ma réponse n'a pas convaincu mes amis européens, et alors comment pourrait-elle me sembler satisfaisante à moi-même? En ce moment les esprits sont surexcités et exaltés. Quand ils auront retrouvé le calme, quelle sera l'image historique de notre pays qui se présentera à eux à la lueur de la conflagration universelle? Sera-ce celle d'un peuple qui a vendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles? Si l'on pense à ce que nous avons fait et au ton de notre presse, cela ne serait guère juste. Et cependant je ne puis que regretter que nous n'ayons pas protesté. Je vois clairement ce que nous avons perdu à ne pas le faire ; je ne vois pas clairement ce que nous y avons gagné. Si l'on estime que nous avons laissé échapper l'occasion en ne protestant pas, comme signataires des conventions de La Haye que l'on violait, ne pouvons-nous dire que les preuves de ces violations sont bien plus fortes aujourd'hui qu'au moment même? Ce que nous apprenions alors paraissait incroyable à des esprits américains. Jamais nous n'avions fait ou vu une guerre semblable. Et quand la vérité a été établie, une protestation n'aurait-elle pas pu paraître un peu tardive? Telle est la seule explication que nous puissions donner. Est-elle suffisante ?
Il est trop tôt pour répondre à cette question ; mais il est une chose bien certaine, c'est que nous apparaîtrons à tout jamais non pas tels que nous nous voyons nous-mêmes, mais tels que les autres nous voient. Il est également certain et éternellement vrai que c'est par la souffrance seulement que les peuples et les hommes parviennent à la connaissance de ce qu'il y a d'excellent en eux. Il y a cinquante ans qu'en Amérique nous avons eu notre Pentecôte du malheur. Ces cinquante années ont été trop prospères et trop calmes. Notre existence a été trop exempte de danger. Nous avons prospéré, nous avons échappé à l'adversité, et cette prospérité a été en quelque sorte un malheur pour nous.
Dans ces moments qui mettent à nu l'âme des hommes et l'âme des peuples, est-ce notre âme que l'on a vue ou seulement notre immense forme matérielle? En 18G5, nous étions en pleine possession de notre âme? Qu'en avons nous fait? Nous avons assiste à beaucoup de " savantes palinodies," et chaque jour nous
avons eu à écouter des " maximes de basse prudence." Ont-elles pénétré jusqu'au fond de notre conscience et l'ont-elles tuée? A Dieu ne plaise ! Mais depuis août 1914 nous entendons le cri que poussent en Europe nos frères en liberté. Ils n'ont pas demandé à notre bras débile de combattre pour leur cause, mais iLs ont attendu en vain que notre voix se fît entendre. L'iiistoire nous pardonnera-t-elle ce silence?
En attendant, les maximes d'une basse prudence, sous le masque du sentiment cbrétien, nous conseillent tous les jours de conserver à notre bras son impuissance et sa débilité. Ce n'est pas ainsi que Wasliington a pu traverser l'épreuve de Valley Forg-e et que Lincoln a pu triompher à Appomattox. Si le Quatre- Juillet et la Déclaration d'Indépendance que ce jour commémore ont encore un sens pour nous, donnons ?i notre bras la force qu'il lui faut.
Et cela, dans notre propre intérêt. Dans l'intérêt de l'humanité, si cette guerre nous enseigne que nous siégeons au conseil des nations et que nous avons dans la prospérité des peuples notre part de responsabilité, nous aurons fait un g-rand pas dans la voie de notre développement national et spirituel, et nos théories sur la fraternité humaine pourront peut-être avoir une application réelle.
Il nous reste encore à reprendre possession de ce qu'il y a d'excellent en nous. Il nous reste aussi à nous rendre compte que, depuis la guerre avec l'Espagne, l'Europe nous a attribué, dans le concert des grandes nations, une importance plus grande que celle que nous nous donnons nous-mêmes.
Dans le New York Sun quelqu'un a écrit ceci :
Nous ne sommes pas Anglais, Allemands ou Suédois, Ni Autrichiens, Husses, Français ou Polonais; Mais nous avons formé une race à part
Et nous nous sommes créé une âme à part.
Cela a l'air de quelque chose; mais cela ne signifie rien, absolument rien. L'Amérique proclame la fraternité des peuples et parle d'une âme à part !
Parler de l'Ancien-Monde et du Nouveau, c'est s'exprimer dans une langue morte. Le monde est un. L'humanité entière est embarquée sur le même navire. Les passagers sont plus nombreux; mais le navire a les mêmes dimensions. Et il faut employer la force contre ceux qui le font osciller. L'Amérique ne peut pas plus séparer ses destinées de celles de l'Europe qu'elle ne peut se soustraire aux loi de la nature.
Se figure-t-on que, parce que nous avons proclamé notre indépendance politique, nous sommes indépendants des actes et du sort des monarques? S'il en est ainsi, que l'on médite ces quatre événements. En 1492, une reine d'Espagne a fourni des subsides à un navigateur nommé Colomb — et l'Europe a étendu le bras et mis la main sur cet hémisphère. En 1685, un roi de France a révoqué un édit — et des milliers de huguenots sont venus enrichir notre nation. En 1803, un consul français, pour faire pièce à la Grande-Bretagne, nous a vendu un certain territoire.
comprenant à peu près tout ce qui s'étend à l'ouest du Mississippi. On aurait pu croire que le sort de l'héritier du trône d'Autriche ne nous intéressait en aucune façon. En 1914, il fut tué, et l'Europe tomba en ruines, et sa chute a ébranlé le vaisseau de l'État américain de la proue à la poupe. Il y a peut-être, dans l'entrepont, des gens qui ne s'en doutent pas; mais on ne peut s'attendre à ce que, dans une population de cent millions d'âmes, il ne se trouve pas des imbéciles.
Donc, depuis Palos, en 1492, jusqu'à Serajevo, en 1914, l'Europe de plus en plus nous a attirés vers elle.
Certes oui, nous sommes tous embarqués sur le même navire. L'Europe n'a jamais oublié certaines paroles prononcées un jour ici : " Le g-ouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, ne disparaîtra pas de la terre." Elle s'attendait à nous entendre les répéter sous une forme quelconque, lorsque les conventions de La Haye, qui portent notre signature, ont été traitées comme des chiffons de papier. Le malheur seul pourra peut-être nous apprendre ce que l'Europe est reconnaissante d'avoir réappris — qu'il est des choses pires que la guerre et que l'on peut acheter trop cher la paix; mais que l'on ne saurait payer trop cher le bonheur inestimable d'avoir repris possession de son âme et d'en rester maître.
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